Portrait

Alexis Marcelo modernise le piano stride

Le pianiste new-yorkais sort son premier album solo.


Alexis Marcelo @ Avec l’aimable autorisation d’Alexis Marcelo

Influencé par le légendaire Yusef Lateef, Alexis Marcelo a le regard tourné vers l’avenir tout en refusant de renier le passé. Né de mère panaméenne et de père dominicain, il vit dans un environnement latino-caribéen mais suit une formation musicale classique, ne découvrant le jazz que sur le tard ou à travers des samples de rappeurs.

Un nombre croissant de musiciens de jazz américains se revendiquent enfants du hip hop. Alexis Marcelo ne fait pas exception. « Je suis né à New York et j’ai grandi dans les années 80 durant lesquelles la musique folklorique locale était le hip hop », déclare le pianiste. Cela dit, dès l’âge de sept ans, il commence à étudier le piano classique à la Harlem School of the Arts. Lorsque Marcelo a environ 15 ans, cette institution lance un programme de jazz dirigé par le multi-instrumentiste J.D. Parran qu’il rejoint parce qu’on le considère comme un bon pianiste. « Comme j’avais de solides bases en musique classique, j’ai pu très rapidement prendre mon essor dans le jazz », explique-t-il. Il étudie notamment avec le contrebassiste Brad Jones, le cornettiste Steven Haynes et le guitariste Kelvyn Bell.

Après le lycée, il part étudier à l’University of Massachusetts à Amherst (UMass). « Lorsque j’ai postulé pour UMass, je n’avais aucune idée de qui y enseignait, avoue-t-il. J’ai juste cartonné lors des auditions et ils m’offraient la meilleure aide financière possible. » Un ami, le contrebassiste et bassiste Tim Dahl, lui conseille de s’inscrire aux cours de Yusef Lateef dont il n’avait jamais entendu parler. Sous sa tutelle, il étudie officiellement la composition. « On se concentrait sur toutes sortes de musiques expérimentales ; j’avais les moyens de les comprendre et de les jouer en occupant différents rôles et en utilisant diverses gammes, se souvient-il. Vous allez dire que je ramène toujours tout au hip hop, mais il y a quelque chose de très abstrait dans cette musique et des sons similaires à ce que nous pouvons entendre dans le jazz. Selon moi, c’est une musique abstraite avec du groove en plus. »

@ Alexis Marcelo

Il passe cinq ans avec Lateef à faire de la recherche. Ils approfondissent ensemble différents concepts. En fait, Lateef n’utilise pas le terme jazz mais parle de musique autophysiopsychique – Autophysiopsychic (CTI Records) est d’ailleurs le titre d’un album datant de 1977. « Notre objectif était de manifester ce qui se trouve au plus profond de notre cœur de la manière la plus pure possible, déclare-t-il. Nous cherchions de nouveaux moyens d’expression, un nouveau vocabulaire. »

Pendant l’université, Marcelo fonde une famille. C’est pourquoi, au lieu de retourner à New York une fois ses études terminées, il opte pour Boston où il ne trouve pas beaucoup d’endroits pour jouer. En outre, la ville compte de multiples écoles de musique, et la concurrence est rude pour les petits boulots.

Après cinq années à Boston, il revient finalement à New York en 2008. Sa carrière de musicien professionnel peut enfin décoller. « Je suis tout de suite revenu vers J.D. Parran, dit-il. Vous savez, une des plus belles choses en tant que musicien, ce sont tous les autres musiciens que vous avez l’occasion de rencontrer. » Par l’intermédiaire de Lateef, il fait la connaissance du percussionniste Adam Rudolph. Enfin, il retrouve Tim Dahl et ses anciens camarades de la Harlem School of Arts qui sont d’ailleurs plus immergés dans la culture pop du moment, la neo soul notamment. D’autres mêlent allègrement le free avec le rock ou le heavy metal.

Pour sa part, Alexis Marcelo se fait remarquer au sein du groupe du batteur Mike Pride, From Bacteria To Boys. Au travers de ce dernier, il se lie avec les saxophonistes Darius Jones et Jon Irabagon et le contrebassiste Brandon Lopez. Il développe également ses propres projets tels que Nananom Xu, un trio d’improvisation avec Parran et le soufflant Daniel Carter, ou Lexiglass, un duo en compagnie du batteur Will Glass qui repose sur le groove.

Alexis Marcelo et James Brandon Lewis @ Avec l’aimable autorisation d’Alexis Marcelo

Une accalmie durant la pandémie de covid-19 lui permet de faire une tournée en duo avec James Brandon Lewis qui l’amène notamment â Zurich. Là, le saxophoniste le présente à l’équipe du label Intakt Records qui accepte de produire son prochain disque. Les deux parties ont du mal à s’accorder sur un projet, mais un concert en solo convainc les Suisses qu’il s’agit du bon format. Ainsi est né Solo Piano. « Ce disque est une sorte d’autoportrait car il reflète mes racines et mon parcours, avoue-t-il. C’est pourquoi on peut entendre des styles différents. »

Toutes les compositions sont originales à l’exception de deux, dont une de Monk, « Eronel », qui conclut l’album. « Mon jeu stride vient de Monk, affirme Marcelo. Ses compositions se prêtent vraiment bien au piano stride avec leur progression harmonique qui souligne le mouvement des graves. » Rarement la tradition s’est aussi bien mariée avec la modernité : confirmation avec « Boogieminish Bop », un titre explicite. Car si, sur l’exemple de Lateef, le pianiste cherche à aller de l’avant, il ne renie pas le passé. « J’aime l’intemporalité de la musique ; j’aime ajouter mon interprétation », déclare-t-il.

Alexis Marcelo ne sait pas ce que l’avenir lui réservera mais cela ne l’inquiète nullement. « Mon cerveau est toujours en activité, c’est un vrai moulin à idées », dit-il en s’esclaffant.