Scènes

Alien Quintet

Trois soirées au Triton (Mairie des Lilas)


Voilà qui aurait pu faire un bon sujet du bac : pourquoi l’effectif instrumental de Magma a-t-il ressenti le besoin de s’affranchir, le temps de quelques soirées au Triton, de ses chanteurs et de son répertoire original pour reprendre à sa sauce une sélection de « standards » du jazz-rock américain du milieu des années 70 ? Quand on a la chance de faire partie d’un des rares groupes capables de susciter l’extase métaphysique, quel peut être l’intérêt d’aller voir ailleurs, et qui plus est ensemble ?

Explication simple : l’envie, tout simplement, de se faire plaisir entre musiciens, hors du cadre musical rigide de Magma, qui ne laisse que de rares occasions de se « laisser aller », instrumentalement parlant…

Reste le choix de ce répertoire pour le moins particulier et tellement peu dans l’air du temps : plus qu’à un simple hommage, c’est à une véritable réhabilitation que nous convient les cinq musiciens : celle d’un genre qui, même à son heure de gloire, n’a jamais eu très bonne presse. Initiative isolée, résolument à contre-courant, ou au contraire signe des temps, annonciateur d’un possible retour en grâce ?

Déjà considérablement dévalué, en son temps, par ses dérives commerciales et égocentriques, le jazz-fusion n’est jamais vraiment ressorti de ce purgatoire permanent qui a fait de lui un objet de moqueries et de mépris systématiques. Sa mutation, dans les années 80, en musique d’ascenseur tout juste bonne à servir de bouche-trou sonore entre deux flashes de France-Info, a pu sembler donner raison aux sceptiques de la première heure. Pour autant, s’en tenir à une vision aussi caricaturale de cette musique serait un peu court.


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Christian Vander © H. Collon

Il serait plus que temps de séparer, on comme dit, le bon grain de l’ivraie. De ce point de vue, l’Alien Quintet affiche clairement ses préférences. Son répertoire n’a rien d’un panorama exhaustif du genre. Au contraire, un nombre assez restreint de figures tutélaires sont convoquées - beaucoup d’autres, pourtant supposées incontournables (Mahavishnu Orchestra, Weather Report, Return To Forever, Jeff Beck…) étant résolument ignorées. Les heureux élus sont en fait au nombre de trois : Tony Williams avec trois extraits de l’album Believe It, ultime incarnation de son Lifetime (avec Allan Holdsworth à la guitare) ; Jan Hammer, lui aussi avec trois compositions, issues de ses collaborations mémorables avec John Abercrombie (Timeless) et Elvin Jones (On The Mountain) ; et enfin McCoy Tyner, ancien alter-ego de Coltrane, avec des échantillons de ses trois albums de la période considérée. Pour compléter la setlist, le fameux « Stratus » de Billy Cobham, deux compositions originales d’Emmanuel Borghi issues du répertoire de One Shot, et enfin le « Dear Mac » (déjà immortalisé il y a quinze ans par le trio jazz de Christian Vander), de l’ami disparu, Michel Grailler, grand pianiste de jazz mais aussi compagnon de route de Magma à la « grande époque ».


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Emmanuel Borghi © H. Collon

Le territoire ainsi circonscrit s’avère, esthétiquement, des plus cohérents. Le son d’ensemble, très épuré, est dominé par les sonorités moelleuses des pianos Fender et des synthétiseurs Moog (ou de leurs imitations : chacun des deux claviéristes utilise un vrai Rhodes et un faux Moog, ou l’inverse) ; la guitare de James Mac Gaw développe un jeu beaucoup plus mélodique qu’à l’accoutumée ; la section rythmique, enfin, reste plutôt discrète, basse et batterie se contentant d’un seul chorus chacune.


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James Mac Gaw © H. Collon

Pour le reste, la soirée sera, comme on pouvait s’y attendre, un véritable festival d’envolées solistes et autres passes d’armes instrumentales. « Sama Layuca » de McCoy Tyner, qui ouvre le bal, enchaîne pas moins de trois longs chorus (guitare, Rhodes et Moog) sur plus de dix minutes. Et en fin de premier set, « Dear Mac » fera de même sur une durée deux fois plus importante, avec même un long solo de basse de Philippe Bussonnet. D’autres compositions - celles du Tony Williams’ Lifetime en particulier - seront moins délayées, avec des chorus moins nombreux et plus ciblés. Mais dans tous les cas, même si les thèmes (souvent somptueux) ne sont pas expédiés ou bâclés, c’est bel et bien l’expression individuelle qui est privilégiée, avec une distinction très nette entre soliste et accompagnateurs. Rien d’étonnant en jazz, mais ceux qui attendaient des musiciens de Magma une approche plus originale de l’exercice en seront pour leurs frais.


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Philippe Bussonnet © H. Collon

Les contours de la musique ainsi posés, aucune véritable surprise ne viendra émailler le déroulement de la soirée. Mais à défaut d’imprévus, on savourera au passage quelques grands moments de musique, à commencer par le superbe « Thorn Of A White Rose » de Jan Hammer (avec son thème planant et enjoué, freiné à intervalles réguliers dans son élan par une brusque décélération), prétexte à une démonstration époustouflante d’Emmanuel Borghi au simili-Moog - digne hommage à celui qui fut, il y a trois décennies, le premier à sortir le synthétiseur de sa fonction de substitut futuriste de l’orgue Hammond, inventant de toutes pièces un vocabulaire spécifique repris à leur compte par ses nombreux disciples. Benoît Widemann fut de ceux-là, sans doute le meilleur sur la scène française, et le voir officier à nouveau derrière son (vrai) Minimoog est un bonheur indicible, surtout lorsqu’il chorusse sur la trame harmonique alambiquée mais lumineuse du « Fred » d’Allan Holdsworth, comme au temps immémorial du Riverbop, le club de jazz du Quartier latin qui accueillait alors (vers 1979-80) la crème des jazz-rockers français (et parfois étrangers).


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Benoît Widemann © H. Collon

De ces trois soirées au Triton on conserve au final le souvenir d’une (très) agréable récréation, occasion d’écouter une musique extrêmement plaisante mais finalement un peu superficielle et non dénuée de moments creux où les lieux communs du genre semblent reprendre le dessus à la faveur d’une prestation globalement assez pépère, d’où l’énergie conquérante et dévastatrice de Magma reste étrangement (voire inexplicablement) absente.

Depuis, la scène du Triton a accueilli une nouvelle fois le groupe One Shot (qui comprend, rappelons-le, trois des cinq membres de l’Alien Quintet), pour une prestation plus condensée (double affiche oblige), mais aussi plus passionnée, moins esthétisante. Question de répertoire (compositions originales contre reprises), ou de casting ? A chacun de tirer ses propres conclusions.

Quant à l’opportunité d’un éventuel revival du jazz-rock, ce n’est pas encore cette fois que la question sera définitivement tranchée…