Entretien

Andreas Schaerer

Andreas Schaerer revient avec The Big Wig, projet orchestral réunissant Hildegard Lernt Fliegen & le Lucerne Festival Academy Orchestra

Andreas Schaerer & Lucerne Festival Academy Orchestra © Priska Ketterer

Le phénomène Andreas Schaerer ne faiblit pas. Depuis cinq ans, il revient régulièrement avec un disque qui embrasse toutes ses passions : le chant, le rythme, les performances scéniques, la narration… et depuis quelque temps, la dimension orchestrale écrite. Cela avait commencé avec Perpetual Delirium en compagnie de l’Arte Quartett ; ça s’amplifie avec le Lucerne Festival Academy Orchestra pour The Big Wig, son nouvel album en compagnie de son groupe habituel, Hildegard Lernt Fliegen. Lorsque le symphonique s’invite aux côtés d’un orchestre iconoclaste, on peut craindre l’affadissement. Ici, c’est le contraire. Un étourdissement. Rencontre avec ce personnage hors norme dont l’univers en expansion n’a pas fini d’envahir l’Europe.

- Nous nous étions quittés en 2015, juste après la sortie de votre disque avec le Arte Quartett, Comment s’est déroulée l’année 2016 de Andreas Schaerer ?

Après la Première de la symphonie The Big Wig dans le cadre du Festival de Lucerne à l’automne 2015, j’ai beaucoup travaillé à la réalisation de l’album. L’enregistrement s’est déroulé pendant le concert, mais nous avons passé beaucoup de temps à mixer le son et la voix. Le montage du film du concert a également été extrêmement prenant. Hormis cela, j’ai joué énormément, notamment en Égypte ou au Japon avec mon trio Rom/Schaerer/Eberle. Il y a d’autres collaborations qui sont nées en 2016 et que je cultive jalousement pour cueillir quelques fruits que vous pourrez goûter très bientôt !

- Dans notre précédente interview, votre collaboration avec le Le Lucerne Festival Academy Orchestra nous alléchait, c’est désormais devenu The Big Wig. Pouvez-vous nous présenter l’album ?

The Big Wig a été enregistré live. Ce que l’on entend, c’est le concert, la première, avec soixante-six musiciens sur scène : l’orchestre de l’Académie de Lucerne et mon sextet, Hildegard Lernt Fliegen (HLF). C’est un concentré d’énergie intense, un distillat d’adrénaline, une rencontre entre deux corps, constitués de sons bien différents qui sont réunis pour un voyage aventureux.
La symphonie est composée de six mouvements, où s’intercalent des improvisations libres qui concernent tout l’orchestre. L’un de mes moments préférés –on le retrouve sur le disque - est sans nul doute le morceau « Wig Alert ». C’est une composition originale pour six percussionnistes classiques, accompagné de Christoph Steiner, le batteur de HLF, et moi au beatboxing. Ce moment, comme le reste du concert, m’a semblé parfaitement extra-terrestre !

- C’était important de revenir sur vos bases, avec le Hildegard Lernt Fliegen ?

Nous avons une histoire commune très ancienne avec Hildegard. Entrer dans cette aventure orchestrale avec tous les copains du groupe m’a donné une grande confiance. Cette collaboration est un nouveau jalon dans notre ensemble.
HLF a été fondé en 2005. Nous finissions nos études d’art à Berne. Nous avions faim de jouer, d’expérimenter et de voyager le plus possible dans le monde musical. Depuis, on peut nous considérer comme une famille ! Notre histoire commune est vraiment très jolie.


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Andreas Schaerer, Andreas Tschopp © Michel Laborde

- On a le sentiment dans The Big Wig que certains de vos compagnons, comme le tromboniste Andreas Tschopp, prennent plus d’importance qu’auparavant. C’est un peu comme s’il dialoguait avec vous. Est-ce l’influence de l’orchestre symphonique ?

Les musiciens de HLF ont toujours été très importants. Mais c’est vrai qu’Andreas Tschopp est monstrueux ! C’est un vrai tromboniste narrateur.
Quand j’ai commencé l’écriture de The Big Wig, j’ai demandé à chaque musicien du sextet quel solo ils désiraient dans la symphonie, mais aussi quel climat ils souhaitaient pour ce moment. Dans « Preludium » où Andreas Tschopp joue son solo, l’idée consistait à créer une dynamique proche d’un solo de guitare rock seventies joué par un tromboniste de jazz. Il a relevé ce challenge avec un enthousiasme gourmand !

- Comment s’est passé la rencontre avec l’orchestre de l’Académie de Lucerne ? Était-ce important de se rapprocher de cet orchestre particulier, avec son histoire [1] ?

Après avoir reçu cette commande, je me suis rendu tout de suite à l’une de leurs répétitions. Ils travaillaient, je m’en souviens, avec Simon Rattle pour la première du Silence des Sirènes de Unsuk Chin. Je n’en croyais pas mes yeux ni mes oreilles. Penser que j’allais écrire pour un tel ensemble me semblait irréel.
Cela fait treize ans que Pierre Boulez a fondé cet orchestre. Son idée était de créer une structure qui permette aux jeunes musiciens de s’approprier la musique classique contemporaine, la musique du XXe siècle, mais aussi de réaliser des projets hors des limites du répertoire classique standard. J’étais ravi de recevoir une commande pour un tel orchestre ! Il n’est composé que de gens incroyables, ouverts, aventureux. Ce projet, c’est un rêve éveillé. Par ailleurs, nous avons eu beaucoup de chance de travailler avec Mariano Chiacchiarini. C’est un jeune maestro argentin qui a un grand sens de la nuance, notamment rythmiquement.

- Peut-être plus que jamais, ce disque en orchestre met en valeur votre ADN zappaïen. Est-ce le nombre de pupitres qui le fait ressortir ?

J’ai toujours admiré Frank Zappa. Bien sur, j’aime sa musique, mais j’ai toujours été fasciné par sa manière de détourner des morceaux complexes pour les offrir à une audience plus mainstream. Son grand écart stylistique et sa manière de présenter sa musique sont vraiment très inspirants.

J’ai essayé d’approcher l’orchestre non pas comme une gigantesque accumulation de timbres, mais comme un grand instrument unique. Une seule créature gigantesque.

- Comment travaille-t-on son jeu vocal avec l’offre de timbres d’un orchestre symphonique ? Est-ce plus facile ou au contraire plus fragile ?

En réalité, ça ne change pas grand-chose pour moi. Peu importe qu’il s’agisse d’un orchestre symphonique, d’un sextet, d’un duo, d’un trio… J’ai essayé d’approcher l’orchestre non pas comme une gigantesque accumulation de timbres, mais tel un grand instrument unique. Une seule créature gigantesque.

- Entre nous, c’est jubilatoire, non ?

Mais bien évidemment ! C’est juste génial ! J’ai toujours rêvé d’écrire pour orchestre… Je n’aurais pas pensé que cela arriverait si tôt ! Et pour un orchestre fondé par Boulez qui est l’une de mes idoles ! Que cela sorte en disque chez ACT me comble. Je suis extrêmement heureux et reconnaissant.


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Andreas Schaerer & Lucerne Festival Academy Orchestra © Priska Ketterer

- Le disque mélange des titres anciens et des morceaux écrits spécialement pour l’occasion. Comment avez vous conçu le programme ? Comment avez vous écrit pour l’orchestre ?

J’ai loué pendant cinq mois un appartement dans le centre culturel de Berne. Pendant la première phase du travail, j’ai accumulé les idées. J’ai essayé de mitonner un bon ragoût créatif et de me plonger dans la musique et la poésie. C’était parfois quelque peu chaotique, ça a pris un moment, et puis j’ai commencé à voir clairement les formes de la symphonie. De plus en plus, je parvenais à entendre l’orchestre comme un seul instrument.

- Quelle est la part d’improvisation qui reste, dans une telle configuration ?

Il y a des improvisations par différents solistes. Tous les musiciens d’Hildegard ont un, voire plusieurs solos. Dans ce cas, ça fonctionne comme un solo de jazz conventionnel, avec développement d’harmonies, etc. Parfois, l’orchestre accompagne le soliste, et parfois la fonction de l’orchestre est de provoquer, d’irriter le soliste. Mon souhait était que l’orchestre ne soit jamais un gentil tapis de cordes bien propret, mais qu’il y ait un véritable dialogue entre le soliste et l’orchestre.
Hors de ces solos, il y a une grande improvisation collective dans « If Two Colossus », avec les soixante-six musiciens. C’est peut être pour moi le moment magique de ce concert.

- Le choix du label ACT est-il l’occasion de gagner en renommée auprès du grand public ?

Je suis content d’avoir trouvé avec ACT un partenariat fort dans ce projet. L’échange a été fructueux pendant tout le processus de production. Si ça aide à ce que cette musique puisse trouver des oreilles ouvertes et curieuses, j’en suis ravi.

- Comme pour Perpetual Delirium, le disque est accompagné d’un DVD qui propose le concert filmé. Est-ce que l’image est indispensable dans votre univers ?

Ce n’est peut-être pas indispensable, mais un pour un tel projet, ça aide à comprendre ce qui se passe sur scène. Les deux prochains albums seront uniquement audio.


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Andreas Schaerer © Michel Laborde

- Quels sont les projets d’Andreas Schaerer ?

En ce moment, il y a énormément de choses. J’ai lancé un nouveau groupe avec Lucas Niggli, Kalle Kalima et Luciano Biondini. Un groupe de feu ! Ça s’appellera A Novel of Anomaly. C’est tout neuf, on rentre à peine d’une tournée. On a commencé à développer un joli répertoire. On rentre en studio en mars, pour un album début 2018.
J’ai commencé à travailler avec Emile Parisien, Vincent Peirani et Michael Wollny en quartet. Le projet s’appelle Out Of Land : il y aura un album live au printemps. Je m’en réjouis !
Avec Rom/Schaerer/Eberle, on a écrit de nouveaux morceaux, très acoustiques. On pourra entendre ça bientôt.
Enfin, on va jouer de nombreux concerts avec l’orchestre symphonique. Des dates seront prévues en France en janvier 2018.

par Franpi Barriaux // Publié le 26 février 2017
P.-S. :

[1L’orchestre a été fondé par Boulez.