Portrait

Andy Emler Quartet : Running Backwards

Article du dossier Andy Emler Quartet à l’AJMI

Article du dossier Andy Emler 4tet en studio

Andy Emler, Claude Tchamitchian, Eric Echampard et Marc Ducret ont enregistré leur nouveau disque Running Backwards au studio La Buissonne après une série de concerts dans le Sud de la France.


Andy Emler à la Buissonne, par Christophe Charpenel

Le mercredi 16 novembre 2016, le quartet de luxe d’Andy Emler jouait la dernière date de sa « tournée qui a commencé il y a deux jours » à l’AJMI, en Avignon. Les deux jours suivants avait lieu l’enregistrement de Running Backwards, au studio La Buissonne qu’on peut considérer comme la résidence secondaire de la famille Emler. L’occasion de découvrir un nouveau répertoire et de discuter avec Andy Emler.

« Je n’écris pas pour ces musiciens parce que j’aime leur musique ou leurs qualités artistiques. J’écris pour eux parce que j’aime les êtres humains qu’ils sont. Je sais que tous les quatre, on va se régaler ».

Ce soir-là, le concert commence en retard. Le personnel de l’AJMI doit rajouter des sièges pour accueillir les nombreux auditeurs. Les quatre amis montent sur scène, la moustache jusqu’aux oreilles, ravis d’être là. Marc Ducret ouvre les hostilités en solo. Après un discours bestial et désarticulé, à la dynamique enflée par la pédale de volume et ses effets de vagues, tous rentrent brutalement. Un thème guitare et piano à l’unisson déboule à un tempo vertigineux, dans l’exacte lignée de ce que le guitariste vient d’improviser. Claude Tchamitchian à la contrebasse, tient les rènes et rend le chaos limpide. À un duo explosif contrebasse – batterie succède une plage ambiante et délicate leadée par le piano. Puis la course (à l’envers, donc) reprend sur un groove binaire presque dansant.

« Le projet est né de deux choses : un coup de gueule, d’abord. Running Backwards c’est toute cette régression, ce racisme, ce sexisme, ces politiciens tous plus corrompus les uns que les autres. C’est la course à l’envers de l’humanité, qui fait toujours de pire en pire.
D’autre part, on joue en trio avec Claude et Eric, je connais Marc depuis 35 ans et il y avait longtemps qu’on n’avait rien fait ensemble. J’avais écrit un duo piano et guitare qu’on n’a joué qu’une fois en 2010 au festival du Mans, et j’ai eu envie de refaire quelque chose. En me nourrissant de ce que je vois d’eux. C’est pour l’aventure humaine, c’est elle qui nourrit l’écriture. Même quand j ’écris pour un symphonique, je vais rencontrer les gens. Ils sont soixante-dix, alors ça fait beaucoup de coups à boire, mais je le fais quand même ! On a vécu plein de choses ensemble, alors ce quartet était inévitable ! Après, qu’est-ce qu’on écrit pour cette formation-là, une fois qu’elle est rassemblée… ? »


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Eric Echampard à l’AJMI, par Christophe Charpenel

Running Backwards est écrit sous forme de suite. Le mouvement suivant s’appelle « Lève-toi et Marc », il est acide, piquant. On entend plus précisément la rage décrite par le compositeur. La pulsation est lourde, les impacts sont gras. Tchamitchian a toujours ce son incroyable, avec un éventail de possibles sans bornes. Il fait peser son archet sur l’atmosphère du morceau, la faisant passer de grave à dramatique. Il passe le flambeau à Eric Echampard qui s’empare de ce rôle de fondateur, dans le sens de celui qui est les fondations. Ses compagnons viennent se poser sur lui comme des hirondelles sur un fil, et c’est lui qui dirige.
L’ambiance est bouillante à l’AJMI. La musique, à la frontière des styles, fait réagir l’audience bruyamment comme à un concert de rock ; provoque son écoute concentrée, comme à un concert de jazz ; ne lui permet pas de savoir s’il faut applaudir entre les mouvements, comme à un concert de classique !

« Écrire sous forme de suite, c’est un peu mon truc. Je n’écris pas des pièces, j’écris des œuvres, entières, cohérentes. Je me la pète un peu, quoi ! C’est mon éducation classique qui veut ça. Mais ça vient aussi de ce qu’on a écouté quand on était mômes. Yes, Genesis, l’opéra rock Tommy des Who, etc. Tout ça c’était des pièces de vingt, trente minutes. Ils écrivaient de la musique d’intello pop rock et remplissaient des salles de cinquante mille places. Donc j’écris comme ça, des histoires entières, comme pour le MegaOctet où il y a toujours des liens entre les morceaux. C’est la méthode classique ; on apprend à gérer le temps et à partir de trois notes, on écrit une demi-heure de musique. »

Les parties écrites sont si surprenantes, et les musiciens se répondent avec tant de justesse qu’il est souvent impossible de savoir où est l’improvisation. Ils réagissent du tac au tac, en citant les phrases qu’ils viennent d’entendre. Ils se retrouvent sur une intervention, plaquent le même accord au même moment. C’est en les voyant se regarder, étonnés et rieurs, qu’on comprend que ce n’était pas prévu. Andy Emler a cet avantage de connaître parfaitement son équipe, donc son écriture tient compte des improvisateurs qu’ils sont. Leurs influences communes ajoutées à cela et ils parlent spontanément le même langage.


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Claude Tchamitchian à l’AJMI, par Christophe Charpenel

A les voir si turbulents sur scène, jouer ensemble au sens premier du terme, on trouve qu’il y a beaucoup de joie et d’humour pour des gens qui sont venus pousser un coup de gueule…

« Bien sûr, parce qu’on ne se prend pas au sérieux ! On n’est que des musiciens, on n’existe pas pour la société. Qui connaît Andy Emler ou Marc Ducret ? Plus personne ne s’intéresse à la culture, on est dans la comptabilité, dans la rentabilité. Le ministère n’accepte de donner des subventions que si on remplit les salles. Donc il y a un chantage, on ne programme que des artistes que les gens ont vus à la télévision. C’est comme ça que le divertissement prend le dessus sur la culture. Mais la subvention n’est pas un emprunt bancaire à rembourser ! C’est fait pour aider à ce qu’on diffuse de la culture, des choses qui font du bien aux gens. Pour qu’on les emmène vers quelque chose qu’ils ne connaissent pas. »

Le quartet joue souvent en opposant deux duos l’un à l’autre. D’une part le duo rythmique, Echampard et Tchamitchian, qui fait vrombir avec force le moteur méticuleusement réglé et huilé. En face de lui, le duo Ducret – Emler qui se chamaille, hurle, se tait, tire la couverture, relâche la pression, tend des pièges. Parfois c’est l’inverse ; si un duo endosse un rôle, l’autre se fait complémentaire. La nature opère et l’équilibre n’est jamais en péril. Arrive la fin du concert, on entend encore une fois ce petit motif, une phrase très rapide de cinq notes qu’on a plusieurs fois trouvée sur le chemin. Le bouquet final se fait épique, Eric Echampard explose pour de bon et enfin un épilogue, délicat et fin comme de la dentelle, apaise.

Le lendemain, Gérard de Haro accueille le quartet dans son studio d’enregistrement, La Buissonne. Là encore, ce sont des retrouvailles entre amis. L’ingénieur du son a enregistré plus d’une douzaine d’albums d’Emler dans toutes les formations, le MégaOctet, trio, solo. Il connaît cette musique sur le bout des doigts, et dispose du meilleur pour en récolter le nectar : technique et matériel bien sûr, mais surtout son savoir-faire (Andy Emler citerait sans doute avant tout son humanité). Plus de mille disques d’expérience, parmi lesquels ceux de Brad Mehldau, Ahmad Jamal, Louis Sclavis ou Mulatu Astatké. Tous sont passés par sa table de mixage analogique (ce qui se fait rare !) permettant ce son si chaleureux et qui fait partie de l’identité de la Buissonne.


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Andy Emler, Marc Ducret et Claude Tchamitchian à La Buissonne, par Christophe Charpenel

Après une longue mise en place et des litres de café, les musiciens s’installent et commencent à jouer pendant que Gérard de Haro (assisté d’Anaëlle Marsollier et de Nicolas Baillard) peaufine les réglages. Chacun dans son coin rejoue ses lignes, et au bout d’un court instant ils se rejoignent. Le quartet de luxe se chauffe dans un bœuf de luxe, et c’est un privilège immense d’y assister. Tout en jouant, ils continuent à se lancer des vannes et à rigoler. Ils ont beau se connaître par cœur, ils se redécouvrent encore. Ducret à Echampard : « Ah j’aime bien ton break, là, tu peux le refaire ? ». Ils ont l’air détendus et confessent pourtant une appréhension. « Hier soir (lors du concert à l’AJMI, ndlr), c’est la première fois qu’on a senti que ça pouvait être bien ». De Haro ouvre ses micros et c’est parti.

Emler continue : « Je cherche toujours à les mettre en valeur. Ce sont des gens qui jouent extrêmement bien de leur instrument, et puis ils improvisent, ils interprètent. Là c’est tout à la fois, la partition est très difficile, il a fallu vraiment travailler pour pouvoir la jouer ! Il y a une cohérence à trouver, un son de groupe. Qu’est-ce qui fait que je vais réussir à faire fonctionner, comme un rouage, l’imbrication entre impro et écriture ? »

Certaines prises sont totalement improvisées, et le recul immédiat du compositeur juste après la prise est remarquable. « Refaisons la même, avec moins de jouage et plus d’écoute ». Des traits fulgurants avec des unissons guitare et piano décalés d’une nano-seconde donnent l’effet d’un écho. On croit à un défaut de mise en place la première fois, puis la scène est rejouée à l’identique, parfaitement maîtrisée. Emler créé toujours, même des mots : « C’est bien, ça, c’est brouillageux comme il faut ! ».
Entre deux prises, ils continuent de se raconter mille et une anecdotes, de parler de bouffe, de Coluche, de la SNCF. C’est presque un moment ordinaire. Il avait raison, Andy : ils se régalent.
Lui et Marc Ducret jouent dans la grande pièce du studio, pendant que Claude Tchamitchian et Eric Echampard sont chacun dans une cabine attenante, et tous peuvent se voir à travers les vitres. La température ne cesse de monter, il est difficile de savoir de quelle pièce s’échappe le plus de fumée. La régie flambe elle aussi, et Gerard de Haro a les oreilles partout, allant jusqu’à questionner la justesse ou l’intonation. Parfois, Ducret ôte brutalement les mains de son manche comme s’il venait de s’ébouillanter.


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Marc Ducret à l’AJMI, par Christophe Charpenel

La musique est exigeante, même physiquement, et chacun ira jusqu’à ses limites. Les lignes de basse usent les contrebassistes et les mains gauches des pianistes. « Je ne peux pas la refaire quinze fois de suite, celle-ci ! »

Claude Tchamitchian parle de la différence entre l’enregistrement d’un disque en France et aux Etats-Unis. « Tous les grands disques de l’histoire qu’on a écoutés mille fois, il ne faut pas oublier qu’ils sont enregistrés par des gens qui ont joué leur répertoire tous les soirs pendant des mois avant le studio. Ils ont rôdé leurs morceaux, et remis en question chaque virgule du texte. Aujourd’hui en France, on n’a pas cette possibilité. Il y a une culture de la création en permanence qui fait qu’on doit toujours proposer quelque chose de nouveau. On n’a qu’exceptionnellement l’occasion de jouer un répertoire deux fois au même endroit avec la même équipe. L’avantage c’est qu’on est toujours sur la brèche et dans un état de fraîcheur, de concentration, de spontanéité. Ça fait de nous des musiciens plus malléables. Par contre, quand on enregistre, on n’a pas eu le temps de bétonner le set, on ne le maîtrise pas assez. Et encore, pour Running Backwards, c’est le luxe : l’œuvre a été écrite il y a six mois, et on a déjà fait six concerts, dont trois les trois derniers jours ! »

Le piano de la Buissonne, un Steinway, a un sustain infini. Quand une pièce se termine en piano solo par un point d’orgue, celui-ci peut durer plus de dix secondes. Un silence attentif se fait autour de lui, comme si chacun l’aidait à résonner.
« Que j’écrive pour le trio, le Méga ou pour symphonique, ça reste un exercice d’écriture, c’est ce que je fais tous les jours. Il n’y a pas un moment dans la journée où je ne prendrais pas un crayon pour noter des idées, même si elles n’ont rien à voir avec le projet en cours. Par contre, il y a une musique pour le trio qui existe, avec une identité, pour le quartet c’est pareil. Je ne peux pas réutiliser des plans pour une autre formation, il faut trouver d’autres choses. Donc je vais écouter les copains, comment ils jouent, quelles sont les phrases qu’ils aiment, les sons, les timbres. Et je ne pensais pas écrire quelque chose de si difficile… Parce qu’on en a bavé, là ! »


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Gérard de Haro et Marc Ducret à La Buissonne, par Christophe Charpenel

La musique d’Andy Emler est un dialogue entre lui et eux. Un artiste qui a à ce point foi en ses semblables ne peut qu’être déçu par la tournure que prend le monde. Mais si l’humanité avait su que les erreurs qu’elle répète sans cesse engendreraient la musique de Running Backwards, elle ne s’y serait pas prise autrement.