Entretien

Anne Paceo

Une insatiable curiosité musicale : la Birmanie, les Victoires du jazz, Circles avant et après, en résidence à Coutances, etc.

Photo © Fabrice Journo

Nous avons rencontré la pétillante Anne Paceo, en marge de Jazz sous les Pommiers 2017 où elle présentait son dernier projet, Fables of Schwedagon, inspiré par sa fascination pour la Birmanie et sa musique. A cette occasion nous revenons avec elle sur son parcours de ces dernières années et entrouvrons une porte sur l’avenir. Rencontre avec une femme sensible dont la musique est la vie.

- Anne Paceo, voulez-vous bien retracer pour nous la genèse de Fables of Schwedagon ?

En 2010 on m’a appelée pour remplacer le batteur d’un groupe pour un concert en Birmanie organisé par l’Institut Français. Après le coup de fil, je suis passée par plusieurs états, je ne savais pas si je devais accepter. A l’époque le pays était encore tenu d’une main de fer par la junte militaire, les opposants politiques étaient en prison, les journalistes étrangers interdits sur le territoire et il y avait peu ou pas de tourisme. Et puis j’avais lu un livre dont le récit se passait en Birmanie et ça m’avait fait froid dans le dos.


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Anne Paceo à Jazz sous les Pommiers © Gérard Boisnel

J’ai fini par me dire : « On n’a qu’une vie… » et j’ai décidé de vivre cette expérience un peu folle, partir à l’autre bout du monde dans ce pays sous dictature militaire. Ça a été une aventure très riche et forte. Et j’ai découvert la musique birmane qui m’a particulièrement bouleversée, car elle ne ressemble à rien de ce que je connaissais auparavant.
Quand je regarde derrière moi je ne regrette pas mes choix et j’adopte cette philosophie dans ma vie de tous les jours, vivre les choses dans toute leur intensité et mettre mes peurs de côté. On a qu’une vie finalement…

Une expérience très intense pour moi : jouer sur des tempos fluctuants

Toute la semaine en plus du concert nous avons donné des cours dans une école de musique et nous avons initié les élèves au jazz. Le concert de restitution était incroyable, ils avaient tous compris ce qui est, à mon sens, la philosophie de cette musique ; jouer avec son cœur, jouer avec les émotions du présent…
Je suis très heureuse car certains de nos élèves jouent à présent professionnellement dans le pays et vivent de leur art…

Et puis il y a eu cette jam session, où pour la première fois j’ai pu jouer avec des instruments birmans, avec un orchestre Hsaing Waing. Après cette première escapade en Birmanie, la vie, le hasard, les rencontres m’y ont ramenée 6 fois… La 2e fois avec mon trio « Triphase » nous avons pu faire tout un concert avec l’orchestre de Hein Tint, autour de leur répertoire et du nôtre… une expérience très intense pour moi, il fallait s’habituer à jouer sur des tempos fluctuants et essayer de comprendre ce qui se passe dans leur musique, repérer les mélodies principales…
Ce furent les prémices de « Fables of Shwedagon ».

A chaque fois que je suis allée en Birmanie j’ai pu jouer avec l’orchestre de Hein Tint et je rentrais avec des nouveaux morceaux dans la tête, inspirés par les timbres des instruments, les gammes, les sonorités entendues, les moments vécus, les histoires racontées ….


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Anne Paceo Fables of Schwedagon par Gérard Boisnel

Ça me semblait évident : je devais approfondir cette rencontre, donner vie à ce projet dont je rêvais depuis longtemps. Je me disais qu’il fallait trouver un moyen de faire venir l’orchestre de Hein Tint pour une création en France. Et un soir, j’en ai parlé à Gégé (Gérard Collet, pilier historique de Jazz sous les Pommiers) à la sortie d’un concert où je jouais avec Jeanne Added et je lui ai dit : « Gégé, tu n’as pas une idée de génie pour trouver une salle où je pourrais monter mon projet ? » Il me répond : « Je vais réfléchir, je vais en parler avec Denis (Denis Lebas, directeur de Jazz sous les Pommiers) ». Un an plus tard, il me dit : « Il faut qu’on se voie avec Denis, pour que tu lui parles de ton projet ». Quand on s’est rencontrés, je leur ai fait écouter des choses sur mon téléphone et ils m’ont dit « OK, on y va ». Après, il a fallu régler les problèmes pratiques, notamment les financements pour 11 musiciens, mais c’est véritablement grâce au festival qu’on est là aujourd’hui et demain. Je suis un peu bisounours mais je crois fermement que, quand on veut vraiment quelque chose, on finit par l’avoir, six mois, six ans ou trente ans plus tard, et là c’était peut-être le bon moment.

- Mais justement pourquoi avez-vous eu envie de faire venir ces musiciens ?

Parce qu’entre la Birmanie et moi il s’est passé quelque chose de très fort : je m’y sens comme chez moi. Quand j’y suis, je ne veux plus rentrer. J’ai été absolument conquise par la gentillesse des gens, leur sourire, un vrai sourire profond et sincère, pas le sourire commercial et vide d’une hôtesse de l’air, par exemple. C’est un peuple extraordinairement accueillant. Je tenais absolument à les faire venir ici, chez moi. Et puis j’avais envie de partager un peu de ce que j’avais vécu en Birmanie, de faire découvrir ce pays et cette musique si attachants mais également si différents. Et je voulais faire entendre et voir ces instruments qu’on n’a jamais vus nulle part, parce que la Birmanie a été longtemps un pays fermé : les habitants ne sortaient pas du pays et nous avions du mal à y entrer.


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Anne Paceo

- Qu’est-ce qui vous a attirée dans la musique birmane ?

C’est difficile de mettre des mots mais je dirais une certaine douceur, une manière différente d’appréhender la musique et le monde qui nous entoure. Par moments j’ai l’impression que leur musique retranscrit avec des notes le joyeux bazar sonore qu’on entend en Birmanie avec ses hasards, ses accidents, ses sons tout en douceur.
Et puis il y a quelque chose de très excitant dans le fait d’appréhender une nouvelle musique. Je fais de la musique depuis quelques années tout de même et je n’avais jamais entendu de tels instruments, ils sont vraiment hors normes. Leur conception de la musique est également aux antipodes de la nôtre. Nous faisons vraiment un pas énorme les uns vers les autres. La notion de groove, de tempo, n’a rien à voir avec la nôtre : ça accélère, ça ralentit…
En Europe, on cherche toujours à être tight, bien ensemble. Chez eux, il y en a un devant et les autres rattrapent derrière… Ils sont ensemble, mais d’une manière différente.

Au début, c’était très compliqué, ils entendaient tout le morceau à l’envers !

Si je fais la comparaison avec des dominos que l’on empile : nous, nous allons les aligner précisément. Eux, ils vont les empiler d’une manière moins orthodoxe, plus fantaisiste (de notre point de vue) mais ça marche…
C’est ce qui fait la beauté de la musique mais c’est un vrai défi pour nous qui avons été éduqués à filer droit ! Dans le jazz d’aujourd’hui, dans cette vague venue de New-York, il y a une fascination pour la précision métronomique, une tentation de la perfection selon la machine. Eux, ils ont gardé la malléabilité de l’humain. Ils ont le sens vrai de la pulsation : aucun cœur ne bat au même rythme !

Il nous faut apprendre à lâcher du lest. Je me souviens de la première fois où j’ai joué avec eux. Le morceau commence et je ne comprends rien, mais alors rien de rien. Je me suis dit que j’allais attendre et écouter. C’est ce que j’ai fait pendant 2 heures 30. J’avais l’impression de devoir oublier tout ce que l’école m’avait appris. Maintenant, c’est peut-être l’âge, le travail, ou l’expérience mais j’y arrive mieux. J’ai l’impression d’avoir désappris et réappris avec eux. Il nous faut rester ce que nous sommes tout en allant vers eux. C’est la même chose avec le tempérament, l’accord des instruments….


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Anne Paceo à Jazz sous les Pommiers 2017

- Là, on voit bien que vos musiciens effectuent un gros travail d’écoute et d’adaptation. Est-ce qu’il en va de même pour les musiciens birmans ?

Absolument. Sinon, nous ne serions pas là. Il nous a fallu beaucoup travailler : trois jours de répétition en Birmanie, en décembre dernier, trois jours à Saint-Germain et les répétitions ici avant le concert. Sans cela, nous ne serions pas prêts du tout, du tout, du tout ! C’est le travail et le temps qui nous ont permis de monter du répertoire. Il y a aussi des titres que je joue avec eux comme « Shwedagon » qui figure dans Yokaï (Laborie Jazz, 2012). Au début, c’était très compliqué, ils entendaient tout le morceau à l’envers ! Pour tout cela, c’est du temps, du temps, du temps !

- On les entend dans Yokaï ?

Non, dans l’album c’est le quintette qui joue. En revanche, les chants qu’on y entend, je les ai enregistrés dans une pagode. Et les sons de vie comme sur « Smile » proviennent d’une petite balade que j’ai faite dans un village près de Rangoun. On y entend des voix, un vélo qui passe, un marchand de rue…

- Comment avez-vous choisi les quatre musiciens qui vous entourent dans ce nouveau groupe ?

Je viens de réaliser que Pierre Perchaud (guitare) et Joan Eche-Puig (contrebasse) faisaient partie de mon premier groupe, le quartette d’avant Triphase, avec lequel je me suis produite pour la première fois ici, à Jazz sous les Pommiers, il y a exactement dix ans. J’ai choisi de m’entourer de belles personnalités, des musiciens avec lesquels je sais qu’il est facile de travailler, qui sont généreux et bienveillants, et avec qui je sais que musicalement ça va marcher.
Avec Leonardo Montana (piano) et Joan, on joue ensemble en trio depuis mille ans !
Avec Pierre, j’ai beaucoup travaillé également. Christophe Panzani (saxophones) tourne avec moi dans Circles (Laborie Jazz, 2016). Avec eux, je savais que ça marcherait. Ce sont des musiciens suffisamment ouverts pour se confronter à des choses qui peuvent faire peur.


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Anne Paceo Circles par Gérard Boisnel

- Concrètement, comment ça marche la communication avec les Birmans ?

Ce n’est pas simple car on ne parle pas birman et la plupart ne parlent pas anglais, sauf Hein Tint qui parle quelques mots rudimentaires. Alors on fait du mime, on chante des trucs, on fait des blagues silencieuses. On bricole quoi ! De chaque côté, on y met du nôtre et ça marche !

- J’ai vu que les Birmans avaient des feuilles couvertes de caractères devant eux. Ils peuvent lire la partition que vous avez écrite ?

Non, ils l’ont transformée en degrés : do, c’est 1, ré, c’est 2… si on est en do. Et c’est le même système si on est en ré ou en mi, etc. En revanche, ils n’écrivent pas le rythme alors il faut le répéter encore et encore !

- Ce que nous allons entendre, en concert à Coutances, c’est vous qui l’avez écrit en entier ?

Oui, pour la plupart des morceaux. On rejouera « Shwedagon », mais aussi des nouveaux titres écrits récemment. Il y aura aussi deux pièces de Hein Tint et un morceau traditionnel. J’avais envie que le public français découvre aussi leur musique si particulière.

- Quel avenir pour Fables of Schwedagon ?

Nous avons profité de la résidence et des deux concerts pour réaliser des enregistrements. Maintenant, il faut que je réécoute tout. L’idée est de sortir un album pour le prochain Jazz sous les Pommiers. On travaille aussi à monter une tournée.

Le lendemain, j’avais des « courbatures » aux joues, tellement j’avais souri !

- Faisons maintenant un retour sur le passé. En 2016, vous avez été sacrée « Artiste de l’année » aux Victoires de la musique jazz, qu’est-ce que cela a changé pour vous ?

Les premiers changements sont intérieurs, cela m’a fait davantage prendre confiance en moi. J’ai toujours été entière, honnête dans ma musique et dans mon propos. Cette récompense est venue me conforter dans ces choix. C’est bizarre, mais j’ai eu l’impression de devenir adulte ! Je ne m’y attendais absolument pas, ça a été une heureuse surprise. Le lendemain, j’avais des « courbatures » aux joues, tellement j’avais souri !
Ça a contribué à m’enraciner plus profondément dans le sol et donc à me donner plus de force pour continuer.

Ensuite, une vie de musicien, ça se construit sur le long terme, il se produit des choses chaque jour. Il n’y a donc pas eu de déclic qui aurait soudainement tout changé. Mais les choses ont commencé à bouger petit à petit : de nouvelles dates de concerts sont rentrées, certaines portes se sont ouvertes, y compris dans d’autres domaines musicaux. La profession a porté un autre regard sur ce que je fais, je crois. Je ne mesure pas précisément ce qui a changé mais comme me le disait Émile Parisien : « C’est un ensemble qui intègre tout ce que tu as fait précédemment et ce n’est pas ce seul événement qui va changer le cours de ta vie ». Je crois qu’il a entièrement raison.
A partir du moment où on reste fidèle à soi-même, on va toujours dans le bon sens. Après, ça plaît, ça ne plaît pas, c’est la surprise à chaque fois. Je ne veux pas faire des choses pour que ça plaise mais parce qu’elles ont un sens pour moi. Si je peux continuer à gagner ma vie avec ma musique, c’est génial. Mais c’est avant tout un besoin vital de m’exprimer. Rester authentique, c’est l’essentiel.

- Parmi ceux qui ont contribué à votre choix, certains vous ont-ils donné les raisons de leur vote ?

Non, en fait on ne sait pas qui vote ! Je crois qu’il y a eu la sortie de mon quatrième disque, Circles, qui a eu une très bonne presse. Nous avons aussi eu beaucoup de concerts. Et puis, il se produit des choses comme ça dans la vie, il y a un bon alignement de planètes, c’est le moment. Ensuite, il s’est trouvé suffisamment de gens pour apprécier ce que j’avais fait et parier sur mon évolution.

- Revenons sur Circles, c’est un succès énorme…

Oui, quand je vois tout ce que nous avons accompli, ce qui reste à faire et ce qui s’annonce, c’est assez extraordinaire !

J’adore être en tournée, je m’y épanouis.

- Vous aviez déjà un honnête succès mais comment réagit-on quand ça atteint cette ampleur ? Ça vous écrase ? Ça vous libère ? Ça vous confère de nouvelles responsabilités ?

Un peu tout ça à la fois. Avant d’écrire Circles j’ai eu une longue période de doute, de blocage même. L’accouchement a été long, laborieux, fastidieux. J’étais également dans une période de recherche personnelle. En revanche, depuis que le disque est sorti, je n’arrête pas d’écrire de la musique. J’arrive à me faire confiance. En même temps, j’essaie de prendre du recul. Ça me rend heureuse, j’ai connu des joies incroyables toute l’année, à tel point qu’à un moment j’ai eu un peu peur. Je craignais qu’après une année aussi dingue, la roue tourne en 2017… Mais ça se passe bien aussi ! J’en suis heureuse et j’en tire de la motivation, mais je sais que tout est fragile et qu’il faut bien profiter des bonnes choses quand elles sont là. Et je n’oublie jamais la reconnaissance que je dois aux musiciens avec qui je joue, aux gens avec qui je travaille : nous formons une équipe.


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Anne Paceo à Jazz sous les Pommiers 2017 © Jean-François Picaut

- Que représente la tournée pour vous ?

J’adore être en tournée, je m’y épanouis. Ça a toujours été le cas avec chacun de mes groupes mais je n’ai jamais tourné autant en si peu de temps qu’avec celui-ci.
Ce sont des gens bien, des personnes que j’aime, avec qui j’aime passer du temps. Je crois qu’on se fait du bien mutuellement. J’aime aussi rencontrer les gens après les concerts : il arrive que certains me racontent leur vie ! C’est un moment de partage fort. J’aime vraiment être sur la route même s’il arrive que la maison me manque ! C’est l’occasion de découvrir de nouveaux lieux quand nous ne passons pas en courant !
La tournée, c’est une opportunité de belles rencontres humaines. Mais c’est aussi une façon de se rencontrer soi, d’apprendre des choses sur soi-même et sur les rapports humains. En tournée, on apprend à gérer un groupe humain. C’est important quand on passe beaucoup de temps ensemble de faire en sorte que tout se passe bien, Il faut aussi être capable d’insuffler de la bonne énergie quand l’un ou l’autre patine pour des raisons diverses.

- Pensez-vous que le groupe ressent aussi les choses de cette façon ?

Je le crois profondément. Il s’est passé une chose curieuse : depuis le début de la tournée, nous interprétons les mêmes morceaux, ceux du disque, même si on y a apporté quelques modifications.
Au début, certains protestaient : « Jouer toujours les mêmes morceaux, au bout d’un certain temps on tourne en rond ! » Or, moi, j’aime bien aller creuser au fond des choses et j’ai choisi de persister dans mon choix. Petit à petit, nous avons tous appris à nous forger une liberté dans un cadre puis à casser le cadre ! De la sorte, nous apprenons beaucoup les uns des autres.
Quand je suis moi-même sidewoman, j’observe beaucoup le leader, sa façon de se comporter avec le groupe, de générer de l’énergie, de se situer dans son monde professionnel. Nous en discutons tous ensemble, c’est un apprentissage mutuel. Sur le plan humain, notre objectif c’est de nous faire du bien et de partager ces petits bonheurs.

Je suis partie pour pousser le bouchon encore plus loin au-delà des frontières du jazz

- Vous avez parlé de « belles rencontres humaines », auriez-vous quelques anecdotes à partager à ce sujet ?

Ce sont plus des moments passés ensemble que des rencontres à proprement parler. En décembre nous étions donc en Birmanie pour jouer dans le cadre du Mingalaba Festival. Le dernier jour, ils ont tiré un feu d’artifice sur la pagode Shwedagon. Et mon morceau portant le même nom était un des morceaux de la bande son. C’était juste incroyable quand les premiers accords du piano ont commencé et que les premiers feux ont été lancés, les copains ont chanté comme des fous et j’ai pleuré toutes les larmes de mon cœur, de bonheur !

- Le nouveau disque que vous avez évoqué s’inscrira dans la lignée de Circles ?

Je ne sais pas si on peut parler de lignée car chaque album correspond à des phases différentes dans ma vie de musicienne et ma vie tout court. Je reste moi-même mais j’explore différentes facettes à chaque fois.
Ce qui sûr c’est que j’ai envie de pousser encore plus loin l’exploration des voix et de l’électronique tout en gardant une part d’improvisation. Improviser ce n’est pas nécessairement jouer un solo de « saxophone hero » sur une grille, ça peut être aussi renouveler les textures, les sons, les rythmes à chaque fois…
J’ai envie de continuer à casser le cadre ! Ce disque sera un objet non identifié aux marges du jazz, de la pop, de l’électronique, avec des influences multiples et variées. Je crois que suis partie pour pousser le bouchon encore plus loin en dehors des frontières jazz…

- Peut-on savoir quels seront vos partenaires ?

Sur scène nous serons six, trois instrumentistes et trois chanteurs, qui ne viennent pas tous du jazz ! Quant au « casting », je préfère qu’on le découvre à travers la musique… La création avec ce nouveau groupe aura lieu lors de Jazz sous les Pommiers 2018, en avant première. Le groupe s’appelle Bright Shadows.

- Venons-en donc à la résidence au Théâtre municipal de Coutances dont Airelle Besson vient de vous transmettre les clefs, ici, à Jazz sous les Pommiers. Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris que vous étiez choisie ?

J’en ai été particulièrement heureuse. J’avais fait part à Denis Lebas et Gérard Collet de mon grand intérêt, il y a quelques mois. Quand j’ai appris que j’étais retenue parmi les 4 ou 5 musiciens choisis pour concourir, je me suis lancée à fond : monter un dossier, faire des propositions d’actions concrètes. Rien que de préparer ma candidature, ça m’a mis la tête en ébullition, ça a stimulé ma créativité : j’entendais plein de choses, j’ai entrepris plein de recherches pour alimenter, étayer les projets que je voulais monter… La préparation et la constitution du dossier, c’était déjà merveilleux parce que je m’autorisais à voir plus grand que tout ce que j’avais déjà fait en termes de mélange des arts, de nombre de personnes sur scène, de lieux divers où jouer… J’ai laissé libre cours à mon inventivité, c’était génial. Alors forcément quand on m’a annoncé que ce serait moi, j’ai ressenti un immense bonheur et en même temps j’ai réalisé à quel point c’était énorme, j’ai pris conscience de ma responsabilité : ce que j’avais rêvé, il m’appartenait de le faire vivre !

- Avez-vous l’impression que votre choix s’inscrit dans la continuité avec les résidents qui vous ont immédiatement précédée, Thomas de Pourquery et Airelle Besson ?

Il faudrait le demander à Denis ! Airelle Besson et Thomas de Pourquery sont des musiciens que j’aime beaucoup. Ils ont des univers qui leur sont vraiment propres, ils ne font pas de compromis et sont sincères dans leur expression. S’il y a une continuité, elle est là. Ce sont aussi des musiciens très sensibles.

- Peut-on savoir ce que vous aviez proposé et ce que maintenant vous allez mettre en place ?

Il y aura la création du nouveau groupe en public. Je ne peux pas en parler mais il y aura du monde sur scène ! Dans mes cartons, j’ai aussi un projet en direction du jeune public relatif au théâtre d’ombres. C’est quelque chose à quoi je rêve depuis longtemps. Il y aura aussi des musiciens sur scène, il faut donc que je me creuse les méninges pour l’organiser concrètement. J’aimerais également interagir avec des circassiens et des danseurs…

Je ne m’étends pas avant que les choses n’aient pris tournure. Je reprends l’idée des concerts chez l’habitant : mon intention est de jouer en trio avec Joan Eche-Puig et Ihab Radwan (oud). Ce sera un beau métissage, je pense, car Ihab connaît la musique classique orientale et le jazz…Des choses sont également prévues avec des musiciens londoniens. Je serai également l’invitée d’autres musiciens, par exemple Mélissa Laveaux pour son passage au Théâtre municipal de Coutances en novembre.

J’aimerais aussi pouvoir jouer des concerts dans des lieux qui ne sont pas d’ordinaire dédiés à la musique : c’était un des points importants de mon dossier. Je veux apporter la musique aux gens car le public qui fréquente les manifestations de jazz est composé de personnes informées, qui viennent d’un milieu familial ou amical qui les y prépare. Moi, je veux apporter la musique partout où c’est possible : lieux de travail, hôpitaux, prisons, etc…
Bref, il y a plein de choses à imaginer ! Je pense que ça va être bien dense, au point que c’est la première fois de ma vie que je refuse du travail pour me consacrer à l’écriture. Pour moi qui ai beaucoup de mal à refuser des concerts, c’est une grande nouveauté !
Ces dernières années, j’étais dans une telle frénésie de jeu (et c’est vrai que j’ai besoin de beaucoup jouer) que je trouvais difficilement du temps pour me poser et me consacrer à l’écriture. Ce que je vais vivre là, c’est un luxe et c’est une nécessité.

- C’est vrai qu’avant Circles vous étiez d’un grand éclectisme.

Oui, c’est mon côté touche-à-tout mais j’adore ça : jouer un soir avec Alain Jean-Marie, le lendemain avec Jeanne Added et ainsi de suite… Ce qui me plait dans ce tourbillon, c’est de rester moi-même avec Alain, Jeanne, Mélissa Laveaux ou mes groupes.
Je m’efforce toujours de jouer ce que je suis.