Scènes

Assier : 22 ans et toutes ses dents (2007)

Il y a une gare à Assier. Il y a aussi un festival. Quelle gare… et quel festival !


« Oui, il y a une gare à Assier ! » Six ans d’une lutte citoyenne pour de vrai, pas pour de rire : la gare occupée, rebaptisée « Ministère pour le Développement des Services Publics », des manifestations ferroviaires, un TGV arrêté, 6 jours de grève de la faim et une mobilisation de tous les gens du canton qui a coupé l’herbe sous le pied à la SNCF en faisant grimper de 30 % le chiffre d’affaires de la petite gare menacée de fermeture. La SNCF s’est inclinée. C’est vous dire si l’Assiérois est tenace. (Pour en savoir plus).



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La gare d’assier

Oui, il y a un festival à Assier ! Après dix éditions (1986-1995) sous l’aile du fondateur Jean-François Prigent, son départ avait été une rude claque. L’équipe Warot-Sigaud-Pado(vani) avait repris la barre en 1998 et puis voilà qu’à nouveau, en 2005, vlan. Mais vous l’avez compris : à Assier, 535 habitants, on n’est pas du genre à laisser mourir les choses auxquelles on tient. Même si c’est compliqué, même si les autres n’y croient pas. (« Celui qui se bat peut perdre, celui qui renonce à se battre a déjà perdu ».) Par conséquent… il y a toujours un festival à Assier. Et pour longtemps, probablement.

S’il n’était que le village gaulois des festivals de jazz, Assier dans tous ses états serait un petit événement sympathique. Mais c’est bien plus que cela. Festival qui cherche et qui prend des risques (maintenir le niveau d’exigence musicale tout en ne se coupant pas de la population), Assier s’attache à trouver un ancrage dans la vie locale, et ce n’est pas une pose pour faire plaisir aux élus.

En effet, les trois jours de festival sont la partie émergée d’un iceberg chaleureux qui conjugue action culturelle au long cours (des résidences d’artistes et une série de spectacles hors saison), partenariat associatif et engagement citoyen. Les musiciens sont logés chez l’habitant, le chef de gare s’occupe (fort bien) des grillades et du cassoulet, tout le monde casse la croûte aux mêmes tables. Assier est un endroit où l’on revient, et un endroit où l’on vit. La preuve : il y a des enfants partout.

L’édition 2007, maintenant. Trois jours, du vendredi 13 au dimanche 15 juillet, d’une bigarrure étonnante.

Tout tourne autour du château d’Assier, cet étonnant palais Renaissance très « nouveau riche », tout à la gloire de son fondateur, capitaine général de l’artillerie et Grand Ecuyer de François Ier. La cour carrée qui n’est plus fermée (le château a été aux trois-quarts démoli au XVIIIème siècle) s’orne de bas-reliefs représentant sièges et carnages… par bonheur, les batailles qui s’y livrent maintenant sont moins sanglantes : elle abrite la grande scène où se déroulent les concerts du soir, et les plasticiens chargés de l’habiller pour l’occasion l’ont parée de draps teints de couleurs vives, comme autant d’oriflammes dérisoires et… civiles.

Comme chaque année, des stages d’une semaine ont préparé le festival en pente douce : Capoeira (le seul art martial alliant l’adresse, la musique et une vision sociale marquée par l’esclavage), musique et cirque pour les enfants, initiation à la danse coréenne… et le rendez-vous des musiciens amateurs et futurs professionnels de la région : le stage animé par le saxophoniste Bruno Wilhelm - un fidèle d’Assier -, consacré cette année à l’approche de l’improvisation au coeur de l’orchestre.

Résolument jazz et sacrément culottée, la programmation d’Assier :

Trio cent pour cent impro, où un feu-follet animé de 35 idées à la seconde (Edward Perraud à la batterie), déchaîne les tourments de l’enfer avec Arnault Cuisinier, contrebassiste sombre et éperdu, dans une lutte à saxos tirés avec un Bruno Wilhelm tour à tour mélodique, incisif et convulsé. Pas l’artillerie lourde des bas-reliefs du château : plutôt une mitraille sarcastique alternant fureur, humour et férocité.


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E. Perraud© H. Collon/Vues sur Scènes

  • Le trio Résistances, juste après eux, sous un vent à la limite de la tempête, peu propice aux nuances : la contrebasse de Benoît Keller emportée par les rafales, les cymbales de Bruno Tocanne agitées d’un mouvement propre, les sax de Lionel Martin concurrencés par les mugissements de l’autan… Le trio nous a pourtant offert un concert superbe, engagé dans tous les sens du terme. Leur volonté de renouveler les standards du jazz en empruntant au répertoire révolutionnaire du XXème siècle, la recherche d’une musique intelligible qui ne cède jamais à la facilité, porteuse de colère, de fraternité et de détermination, s’illustraient à merveille dans la lutte des musiciens contre les vents déchaînés. Même si l’on devine qu’ils ont vécu un moment éprouvant !

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B. Tocanne © H. Collon/Vues sur Scènes

  • Un solo de contrebasse le dimanche à 11 heures dans l’église d’Assier : il fallait oser ! Hubert Dupont nous a emmenés dans une sorte de « râga du matin » - selon sa propre expression - : une musique limpide comme un jour de printemps, savante mais accessible, raffinée sans affectation. Le public est littéralement resté sous le charme d’une contrebasse chantante, d’un très beau son et d’un musicien tranquillement original qui a su jouer habilement avec l’acoustique particulière du lieu, flatteuse pour le jeu d’archet.

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Lionel Martin © H. Collon/Vues sur Scènes

  • Le groupe Pulcinella, venu tout droit de Toulouse. Quatre jeunes musiciens : un accordéon, une contrebasse, un saxophone(s) et une batterie jouent à mêler be-bop, tango, rock et musette, le tout un rien décalé sur le côté, avec des harmonies riches et colorées et une palette de timbres chatoyante. La mise en scène drolatique se rit des conventions du genre, cligne de l’oeil vers le slapstick et jongle avec le second degré, c’est agréable et intelligent.

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Pulcinella © M. Laborde/Vues sur Scènes

Mais il n’y a pas que du jazz. Il y a eu aussi, cette année… des surprises :

  • la répétition sous la halle, en plein air, devant la terrasse d’un café, de Joung Ju Lee, musicienne coréenne jouant du gomungo, et de la danseuse Oh Kyoung-A. La grâce méditative de ces arts n’a jamais paru aussi clairement que dans le dépouillement de la halle en pierre, sans les lourds costumes d’apparat du spectacle officiel.
  • la promenade dans le village, sous un soleil de plomb et sous la direction de deux comédiens improvisateurs. On a pu y entendre successivement Bruno Tocanne dans un solo de percussions pour bidons et cuve à mazout, Lionel Martin en duo avec un mégaphone épileptique, le duo Soffio (Patrick Rudant : flûtes, tuyau de PVC, percussions et Eric Bijon : accordéon) dans un concert aérien tout en harmonies subtiles dans un coin de pré fraîchement fauché, et les poèmes de Gherasim Luca lus dans une étable.
  • au bout de la promenade, la performance d’un musicien anthropologue, Christophe Rulhes, et d’un caméraman, Philippe Lachambre. En 2006-2007, ils ont interviewé des personnes qui portent la mémoire d’Assier : un historien local, une cuisinière, un curé, un maçon… Tournage en mai, montage en juillet. Le film : « Des traces, pas des preuves » , est escorté d’une performance musicale improvisée par Christophe Rulhes (voix, anches). Un « monument aux vivants » plus qu’intéressant, malheureusement estropié par l’acoustique… disons inadaptée… de la « salle culturelle » d’Assier. Dommage : les oreilles cassées par un son à la limite de la douleur, une grande partie du public a manqué le propos des auteurs.
  • la logorrhée caustique du comédien Ronan Tablantec, marin breton de pacotille, faux mythomane énervé et vrai jongleur à cinq massues.
  • et enfin, le traditionnel pique-nique du dimanche à la Source. Après un nouveau concert en plein air de Soffio, un « boeuf » parfaitement spontané a réuni autour des deux musiciens un percussionniste brésilien, les joueurs de berimbau du stage de Capoeira et la danseuse coréenne. La musique est décidément le seul art qui permette de telles rencontres. Et c’est tant mieux !

On vous le disait bien : Assier est un endroit où l’on revient. Et en plus, pour y aller, il y a le train. Vous n’avez aucune excuse : on s’y retrouve en 2008.