Scènes

Ben Rando True Story au Cri du Port

Avec Ben Rando, un vent de jeunesse souffle dans les voiles du jazz.


Avec le nouveau projet du pianiste Ben Rando, un vent de jeunesse souffle dans les voiles du jazz. C’est ce qu’a révélé le concert de sortie de l’album True Story (Onde Musique) dans l’antre phocéen du Cri du Port ce lundi 3 avril 2017. 34 ans à peine et déjà un parcours de jeune maître du jazz contemporain, à même de fédérer les énergies des meilleurs cats, après avoir multiplié les expériences, dans les musiques de film et en big band notamment, mais aussi auprès de la cool diva franco-britannique Anna Farrow.

La « véritable histoire » dont il est question ici est censée rendre hommage aux deux enfants de l’auteur, mais elle révèle aussi des pans de l’expérience jazzistique d’un démiurge provençal, qui jouit d’un contrôle total de ses productions artistiques à la tête de son label. Ainsi de son jeu de piano entre lyrisme et blues, dont les inflexions funky peuvent évoquer un Herbie Hancock période « Maiden Voyage », sans dédaigner des claves latines façon Horace Silver – on ne s’étonnera pas d’ailleurs que le seul standard joué ce soir-là soit la magnifique ballade « Peace », dans un duo avec la somptueuse chanteuse américaine Sarah Elisabeth Charles.


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Ben Rando True Story au Cri du Port (Francis Raissac)

Car tout l’art de Ben Rando se situe dans cette capacité à donner à ses partenaires l’envie d’aller plus loin qu’eux-mêmes. Ainsi de la prééminence laissée à la précédente : ce petit bout de femme, porteuse d’un jazz lorgnant vers la nu-soul et conscient de ses responsabilités historiques dans l’Amérique trumpienne (on ne s’étonnera pas que mademoiselle Charles travaille entre autres avec Christian Scott), donne un tour de chant bluffant, entre voix mezzo-soprano confondante de naturel et expérimentations sonores s’immisçant dans les méandres des instruments, jusqu’à guider l’ensemble des musiciens vers un retour à la pulsation. Ainsi des échos avec tel chorus enlevé de Yacine Boularès au saxophone soprano (par ailleurs excellent au ténor), ou bien évidemment de l’entrelacs de mélismes tricoté par le pianiste.

Le son très actuel de l’orchestre ne serait pas ce qu’il est, cependant, sans la science guitaristique de Federico Casagrande, as des arpèges dissonants et des incursions distordues. Quant au contrebassiste Sam Favreau, soutier des scènes phocéennes, on se régale de l’entendre ici développer des lignes façon Motown ou soutenir une pulsation bien rock, proximité du compositeur avec le son Rope-A-Dope (label entre autres du susnommé Christian Scott, de Snarky Puppy…) oblige. Le swing n’en reste pas moins une valeur sûre du groupe, qu’il s’agisse d’un fantastique blues à trois temps en piano solo, ou bien évidemment du drumming exotique de Cédrick Bec, pourvoyeur d’une poésie rythmique sans faille (le batteur étant un compagnon de route de Rando depuis le projet Dress Code qui, justement, en brisait quelques-uns… des codes !).

Avec un profond respect pour le patrimoine, cet ensemble développe un art du conte tout à fait contemporain et, quelque part, malgré une sagesse assumée, un jazz éminemment subversif.