Baignade Sauvage, un succès qui coule de source

Pour sa 6e édition organisée dans les communes d’Ambialet, La Condomine et Marsal, Baignade Sauvage a connu un record d’affluence avec 700 personnes au plus fort des rassemblements chaque soir. La programmation sur quatre jours a en effet abreuvé toutes les soifs de curiosité, bercé le public de sensations hydrophoniques et de moments inoubliables, grâce à une organisation maîtrisée.

En cette fin d’été 2026, synonyme de grande sécheresse, rejoindre le festival Baignade Sauvage entre deux averses d’orage est de bon augure. S’il est impossible de rendre compte de la vingtaine de concerts proposée sur quatre jours, on n’a cependant eu aucun mal à plonger dans le bain, grâce à un programme bien ficelé, avec l’audace en guise de fil d’Ariane pour nous guider dans un labyrinthe de genres, de sensations et d’expérimentations, des plus acoustiques aux plus bruitistes.

Ondanaconda (c) Romain Etienne

Il y a 14 ans, l’association Triple A lançait ce festival sous un autre nom, avec le même ADN, Baignade Interdite. Ce furent huit éditions d’un rendez-vous de musiques inclassables, du DIY à la musique de chambre, du rock aux musiques électroniques, embrassant création et musique improvisée. Toutes ont en commun l’art de l’instant. L’idée est restée, le lieu a changé, d’interdite la baignade est devenue sauvage. À peine plus sage.

La programmation collective, chercheuse et exigeante sans être prescriptive, est chapeautée par Benjamin Maumus, bénévole ici mais de son « vrai métier » ingénieur son au GMEA d’Albi. Cela a son importance : la majorité des scènes, hors églises, est montée en extérieur pour immerger les spectateurs dans le son et le décor naturel de la vallée. Ce souci constant de la qualité acoustique me fait noter un plaisir rare : quel que soit le concert, à aucun moment je n’ai eu recours aux bouchons d’oreilles.

Baignade Sauvage modèle un parcours sonore éclairant qui fait qu’aucun concert ne semble dû au hasard

« Le festival est le fruit du travail d’une douzaine de personnes mobilisées à l’année. », précise Benjamin Maumus lorsque je l’interroge « Pour garder la dynamique, il faut que l’on se réinvente chaque année. Après avoir atteint une fréquentation de plus de 1200 personnes par jour avec le précédent modèle, posé sur un axe entre Albi et Toulouse, et avoir eu l’impression d’atteindre un pallier critique logistiquement, on a annoncé que l’on voulait souffler. Et le Covid est arrivé ! On a alors pu faire un pas de côté et amorcer un virage, une décroissance assumée, matérialisée par cette migration vers une zone plus rurale où bat le cœur du festival depuis 2021 ».

En privilégiant petits lieux et jauges réduites dans la journée et un rassemblement plus large le soir, sur des musiques plus festives, Baignade Sauvage modèle un parcours sonore éclairant, qui fait qu’aucun concert ne semble dû au hasard. On suit, sur la carte, une aventure qui a l’air libre, mais qui est en réalité balisée. Cela explique sans doute la complicité de cette équipe depuis presque quinze ans alors que le festival évolue et atteint, cette année encore, un nouveau record d’affluence depuis sa migration.

Ici, les concerts commencent tôt et presque tous affichent complets. Au paroxysme de ce fil rouge, se trouve Ouate !, la forme la plus discrète sur le plan sonore et la plus exigeante en termes d’attention portée au son. Le pianiste Antoine Berland est allé à la rencontre des festivaliers, au café, à l’église, ou directement chez eux en frappant à leur porte, avec sur le dos un clavicorde, ancêtre médiéval du piano. S’il prend la place d’un synthétiseur, le clavier acoustique ici fait naître un monde à l’opposé du grand spectacle et des lightshows. Un monde présenté comme « ouaté et intime », où le jeu s’observe de près, en petits attroupements. Fragile et boisé, le cadre d’où jaillit la musique est celui d’un répertoire fait d’impromptus empruntant à la musique baroque, la fugue bucolique, l’imagination et l’humour absurde. Un délice.

On pense aussi au plus beau duo acoustique du festival, la rencontre de la complicité et de la fantaisie de Fabiana Striffler (violon) et Karsten Hochapfel (violoncelle). Leur complémentarité donne une aisance individuelle qui ferait presque oublier leur technique infaillible. La musique est écrite, mais l’improvisation se glisse partout où elle peut, en particulier dans les transitions. Legato dramatique, batailles de pizzicati, dramaturgie changeante au cours d’un morceau (« Avec Karsten on passe du rire à la catastrophe », dit Fabiana), emprunts au folk et blues comme l’aurait fait Tin Hat, groupe de musique de chambre tout terrain dont ils reprennent un titre. Leur plaisir se traduit en sourires, contagieux, et c’est tout le public qui rit avec eux.

Megabasse (c) Romain Etienne

A 10 heures du matin, Megabasse nous attend dans un tunnel, où l’on pénètre comme dans une église. Telle sortie d’un vitrail, la rumeur des Fender Twins nous parvient, se réverbère sur les parois et nous happe. Peu à peu, on s’adapte à l’obscurité en marchant vers un halo violet, on ouvre ses sens car ce solo est tout sauf tonitruant. La star c’est la guitare, une Ibañez double manche dont Pierre Bujeau se sert comme d’un dulcimer. D’une main il effleure la douze-cordes : de l’autre, sur le manche de la six-cordes, les arpèges joués en tapping s’entrelacent. Pas de sampler, pas de loop, juste une répétition produisant des vagues de sons qui se chevauchent. Le jeu allie minimalisme et résonance avec une amplification maîtrisée. Sous l’effet du bourdonnement, mantra électrique, le système nerveux s’harmonise, le public lâche prise avec l’extérieur, danse, ferme les yeux. Comme si Thurston Moore nous avait convié à prendre le thé avec Terry Riley, c’est totalement éveillé que l’on retrouve la lumière du jour.

En cet été caniculaire, Baignade Sauvage nous a heureusement réservé de grands moments hydrophoniques. Tel le concert de Flûte/Tambour joué sous la pluie, au point que l’on a bénéficié des mêmes conditions d’écoute, assis sur l’herbe, installé dans un canoë ou nageant dans la rivière. Samedi, la plage a été prise d’assaut par plus d’une centaine de spectateurs pour les concerts de Ondanaconda et Mohammad Mostafa Heydarian, virtuose du tambur kurde. Deux moments zen dans lesquels bruits d’eau, de feuillage, silences et notes, ont pris place sans rompre l’équilibre de l’attention collective. Mention spéciale aux premiers, quatre Suisses as de la guimbarde, jouée à l’unisson ou en canon, a cappella ou amplifiée. À chaque morceau, le son de l’instrument le plus portatif au monde nous a entraînés dans la transe et fait voyager (a-t-on rêvé ?) à travers des temps ancestraux.

Plus loin de l’eau, c’est la percussionniste, chanteuse et compositrice Mariá Portugal, l’une des figures du jazz européen actuel, qui nous a rassemblés. Brésilienne installée en Allemagne, elle se plaît à la croisée des disciplines et œuvre aussi pour le cinéma. Son concert, narratif, se déroule en plusieurs chapitres, comme son projet Erosão qui se décline en diverses formations du trio au septet. Ici, il est présenté en solo. Qu’elle chante debout une chanson de Chico César, avec pour accompagnement le frottement de l’archet sur une cymbale, ou qu’elle se livre à un solo de batterie, Mariá fait de chaque instant un geste spirituel. Il est question d’amour, d’exode, de soutien aux marginalisés et de prière. La ferveur monte ; son charisme fait le reste, le temps d’une messe ardente et incarnée.

Un combo assez chaud pour faire transpirer jusqu’à la dernière goutte la foule encore debout

Bobby Glew, Nape Neck (c) Romain Etienne

Les concerts nocturnes aussi ont marqué. Tel celui de Nape Neck, trio formé à Leeds en 2020, qui a proposé un set ébouriffant et frénétique. La basse vrombissante de Claire Adams impose le tempo à la batterie de Kathy Gray et porte les riffs et cris de révolte et d’amour non-genrés du guitariste Bobby Glew, androgyne à souhait. Ce groupe hypersensible, qui semble rassembler toutes nos frustrations post-Covid pour les jeter dans la fosse, me convainc que la relève de la scène post-punk du CBGB’s de New York est miraculeusement réapparue au Royaume-Uni.

MadMadMad, autres Britanniques inoubliables du festival, ont remporté le défi de faire remonter la température du village rafraîchi par la pluie et la nuit, en transformant le boulodrome d’Ambialet en dancefloor à l’aide de leur fusion discofunk-electrorock. Cette bande de rythmiciens tranchants et rompus à la scène a ravi le public qui en a redemandé. En miroir, le quintet d’Hyper Lachaise, très attendu mais trop tendu, en a trop dit. Leur musique, à force de mathématique, de break et de challenge, a perdu son groove en chemin.

C’est Oasis Boom qui clôt le ban avec un concert fiévreux sur la place de la Condomine, baignée de soleil. Avec sa fougue irrésistible, ce duo femme/homme – batterie/guitare me séduit à chaque fois. Sans doute par rapprochement avec les White Stripes, je ne peux m’empêcher de leur trouver toutes les qualités de leur aînés américains avec un style plus haut en couleurs. Mélissa Acchiardi, génératrice de grooves sans frontières, semble infatigable et surprend constamment par son imagination malgré le rythme fou de ses frappes. Vincent Duchosal apporte les teintes de son blues du désert à des mélodies créoles. Un combo assez chaud pour faire transpirer jusqu’à la dernière goutte la foule encore debout en cette fin de sixième édition, remarquable et euphorisante.
On attend avec hâte le prochain plongeon.