Entretien

Baptiste Trotignon

Retour au trio pour le pianiste Baptiste Trotignon qui, entre deux concerts, nous parle de « Share », enregistré à New York et sorti en France en début d’année.

  • Vous avez beaucoup joué en solo ou en sideman ces dernières années. Quand vous est venue l’idée et l’envie de reformer un trio ?

Avant tout, l’envie d’abord de proposer à nouveau un groupe sous mon nom, car effectivement, le dernier album que j’ai fait en tant que leader datait de 2001, en marge des expériences en co-leading avec David El Malek ou Aldo Romano. Et puis, il y avait pas mal de musiques en magasin, et j’avais envie de présenter quelque chose de 100% personnel. Puis j’ai rencontré Tom Harrell et, plus tard, Mike Turner.

  • Mais au départ, l’écriture était prévue pour le trio ?

Oui et non. Il y a un peu des deux sur l’album. Certains morceaux, comme « Waiting » que j’avais écrit bien avant, semblaient bien coller au trio, d’autres titres ont été écrits en passant au casting des invités pour essayer de raconter une histoire cohérente. C’est important de raconter une histoire. Même si c’est de la musique instrumentale. Qu’est ce que les gens écoutent le plus ? Des chansons. Ils ont besoin qu’on leur raconte des histoires avec des mots. Comme je ne chante pas, heureusement (rires), c’est important, il me semble, d’avoir conscience d’essayer de raconter une histoire.


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Baptiste Trotignon © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

- Dans votre jeu, on sent d’ailleurs l’importance des mélodies, des harmonies, même s’il y a des cassures, des rebondissements.

Oui, c’est un souci permanent. C’est aussi lié à l’instrument que j’aime, le piano, qui est aussi un instrument de chant, même si il a souvent été traité comme instrument de percussion. C’est ce qui m’intéresse. Je ne suis pas le seul à le faire, bien sûr, mais c’est cela qui m’intéresse.

  • C’est pour cette raison que vous avez longtemps travaillé en solo ? Pour raconter des histoires, seul ?

Oui, c’est venu très naturellement. Souvent les gens me disent « Ce doit être difficile d’être seul face à un piano. » C’est vrai les premières fois - il y a une appréhension, une mise en danger. Mais curieusement, maintenant que j’ai pratiqué cela pendant plusieurs années, c’est presque plus facile. Parce que c’est simple. Il n’y a pas de problème de micros, de sonorisation… d’ego ; juste la communication de soi au public. Alors qu’en groupe, il faut qu’il y ait une alchimie entre les musiciens. En solo, il y a une simplicité, un dépouillement très intéressants aussi.

  • Vous jouez « Mon ange » en solo et maintenant en trio ; dans quelle version vous sentez-vous le plus libre ?

Pour être honnête, nous ne l’avons pas joué souvent en trio, hors l’enregistrement du disque. Et j’ai du mal à porter un jugement sur l’une ou l’autre version. Dans chacun des exercices il y a un défi à relever.

  • Vous l’avez travaillé autrement, pour le trio ?

Disons que, pour le trio, c’était un peu plus facile à aborder car c’est une rythmique en 5, un peu rapide, une sorte de challenge mécanique et physique à tenir en piano solo, dirons-nous, alors qu’en trio, la rythmique fait une partie de cette mécanique.

Le jazz européen a sa couleur, une vraie identité. Il s’est inspiré du jazz américain, bien sûr, comme le jazz américain s’est inspiré de la musique européenne. Tout ça est une notion d’échange et de partage — c’est pour cela aussi que le disque s’appelle Share.

  • Ce qui vous permet de retrouver d’autres libertés…

Ce qui est sûr, c’est que la liberté qu’on a en solo et celle qu’on a en trio ne s’appliquent pas aux mêmes endroits.

  • D’où l’importance de connaître les musiciens avec qui vous jouez en trio. Comment et pourquoi avez-vous choisi des jazzmen américains ?

L’idée était d’aller enregistrer un disque à New York. Certains font ça en début de carrière, moi je le fais maintenant. Je voulais des New-Yorkais. J’avais cette idée en tête depuis longtemps pour avoir joué souvent avec des Américains, comme Rick Margitza et bien d’autres. D’ailleurs j’avais déjà joué avec tous les invités de mon disque. Je voulais le son de la scène new-yorkaise, des musiciens locaux. Je suis allé là-bas, plutôt que de les faire venir ici, parce que c’était plus simple. Dans cette optique, j’ai réfléchi aux musiciens que je connaissais et qui pouvaient m’apporter ce que je cherchais.


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Baptiste Trotignon © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

- Vous avez beaucoup répété ?

Non, deux jours avant l’enregistrement. D’abord un peu avec Tom, chez lui, puis avec Mark. Eric Harland, lui, est arrivé le jour de l’enregistrement, qui s’est étalé sur trois jours. Tout s’est surtout passé en studio. Ce qui arrive souvent en jazz, car le langage et les codes permettent une construction à partir d’un matériau simple. Il se trouve aussi que les musiciens qui sont sur l’album comprennent vite, ce sont d’excellents jazzmen.

  • Vous avez eu des surprises ?

Que des bonnes, oui. C’étaient trois jours très relax. Le premier en trio avec Mat Penman et Otis Brown III ; le deuxième, avec la même rythmique plus Tom et Mark. Et le dernier avec Eric. L’aspect nouveau pour moi - et qui a été une chouette expérience - était de tout boucler en quinze jours. Habituellement les bandes dorment quelques mois, on fait les mix, puis, plus tard encore, le mastering… bref, ça s’étale dans le temps. Ici, tout a été concentré et réalisé sur place. J’ai pris un jour ou deux pour décompresser et laisser redescendre l’intensité, puis on a fait le mixage, le mastering et je suis rentré avec les bandes. Bien sûr pendant ce break après l’enregistrement, j’ai écouté les prises, j’étais un peu excité car c’est un projet qui me tenait à cœur… mais voilà, tout s’est fait en restant dans la pulsion, le flux créatif. De cette façon, on garde une bonne énergie. C’est intéressant car pendant quinze jours tu ne penses qu’à ça et puis, quand c’est fini, c’est fini.

  • Justement, en travaillant avec une rythmique américaine, vous avez senti une autre pulsion, une autre énergie ?

Tout ce que je peux dire c’est que ce sont des musiciens formidables, que ce soir Matt, Otis ou Eric. Je ne veux pas faire l’apologie du musicien américain en général, ni entrer dans un exercice de comparaison entre jazz américain et européen. Le jazz européen a sa couleur, une vraie identité. Il s’est inspiré du jazz américain, bien sûr, comme le jazz américain s’est inspiré de la musique européenne. Tout ça est une notion d’échange et de partage — c’est pour cela aussi que le disque s’appelle Share. Maintenant, chez les batteurs et bassistes de New York, il y a peut-être une certaine façon de jouer le groove. Cette ville a une culture très particulière, c’est sûr. C’est ce que je voulais ressentir. Après, dans la façon de faire les choses, c’est assez similaire à ce qui se pratique en Europe.

Dans un monde où tout va si vite, en tant qu’artiste on est censé tout offrir d’un coup. Mais ce n’est pas réaliste. Dans « artiste » il y a « artisan »

  • Votre intention de départ était de tourner ensuite avec eux ?

Oui, même si ce n’est pas simple, car ce sont des musiciens qui tournent beaucoup. Mais, par exemple, Tom et Mark sont venus plusieurs fois pour des concerts. Alors, parfois ça se mélange, Greg Hutchinson ou Nasheet Waits ont fait quelques dates, Jeremy Pelt aussi, pour remplacer Tom. Et puis il y a Franck Agulhon et Thomas Bramerie. Donc, c’est simple et complexe à la fois. On alterne les formules en quintet, avec les Américains, et en trio avec un casting européen.

  • Sur l’album, il y a deux batteurs. Pourquoi ce choix ?

Ils ont un jeu très différent. Celui d’Otis est plus « sale », souple et sensuel aussi. Eric a une approche plus polyrythmique. Les deux univers se complètent bien pour cet album. J’ai donc choisi certains morceaux pour Eric et d’autres pour Otis. Et je peux dire que cela leur va très bien.


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Baptiste Trotignon © Jos Knaepen/Vues Sur Scènes

- Vous vouliez aussi le son particulier de Tom Harrell ?

Oui, je l’ai rencontré en France il y a quelques années en remplaçant le pianiste de son groupe à la dernière minute. Ensuite nous avons donné quelques concerts en duo aux Etats-Unis. Et surtout, j’avais envie de l’entendre sur mon album. C’est un musicien que j’aime beaucoup, à la fois pour la fragilité, la féminité qu’on lui connaît, et son côté très puissant hérité de Freddie Hubbard. C’est un esthète. Un guerrier de la beauté, profondément attaché à ce qui est beau dans la musique. Il est toujours à la recherche de celle qu’il travaillait déjà avec Bill Evans.

  • Justement, il y a, sur vos premiers albums en solo ou en trio, un côté très sensuel, doux et lyrique qui transparaît un peu moins sur le dernier. Sur scène, on retrouve aussi cette approche plus tranchée, plus punchy.

C’est possible. C’était peut-être déjà là, mais moins évident, en effet. Sans doute l’œuvre du temps… Dans un monde où tout va si vite, en tant qu’artiste on est censé tout offrir d’un coup. Mais ce n’est pas réaliste. Je parlais tout à l’heure de « raconter une histoire musicale » : je crois que c’est vrai pour un concert, pour un album, mais aussi pour une vie musicale entière. Quand on prend l’histoire des grands compositeurs européens de la musique dite « classique », on constate bien une évolution entre les œuvres de jeunesse et celles de la maturité. À 35 ans, j’essaie d’avoir la même envie de musique qu’adolescent, jeune et insouciant (rires). Par la suite, des choses un peu plus « violentes » m’ont intéressé, mais je ne les ai pas toujours évoquées. Il faut accepter que le processus prenne du temps. Voilà pourquoi les Star Academy etc, sont dangereux. Qu’il s’agisse de bonne ou de mauvaise musique, la question n’est pas là : ça a toujours existé ; mais faire croire aux jeunes que tout peut être simple et rapide… ! Non, dans tout travail d’artiste, il faut du temps. Dans « artiste » il y a « artisan ». Donc, certains éléments de ma musique étaient peut-être là il y a dix ans mais ils ne s’étaient pas pleinement manifestés. D’autres éléments que je n’ai pas encore ouverts en moi se manifesteront certainement dans dix ans. On fait de la musique pour savoir qui l’on est. Et il faut savoir qui l’on est pour faire de la musique. J’aime les musiques lumineuses, au sens biblique du terme, et violentes à la fois. Cette ambivalence s’exprime de mille façons à travers l’histoire de la musique, jazz ou classique.

  • Vous avez été influencé par la musique classique ? Vous avez une formation classique à la base ?

Elle fait partie des choses que j’écoute et que je travaille. C’est une source d’inspiration et de contemplation. C’est aussi en ça que je suis profondément européen. J’écoute beaucoup les compositeurs qui sont dans mon cœur depuis toujours. Que ce soit Bach chez les anciens, Schubert chez les Romantiques, Mahler ou Bartok dans la musique du XXe siècle. Cela me permet de comprendre comment est construite une ligne mélodique, comment on raconte une histoire, mais pas simplement du « premier degré », c’est-à-dire : comment est travaillé tel accord pour que j’en fasse tel autre ? C’est pour ça que l’on dit souvent que le jazz est influencé par la musique française - Ravel, Debussy, Fauré : le vocabulaire harmonique et les accords sont ceux qu’ont utilisés pas mal de musiciens de jazz. A fortiori Bill Evans, Herbie Hancock etc… Pourtant, ce n’est pas ce que j’ai écouté le plus. Je suis plus intéressé par l’histoire racontée dans un lied de Schubert, par exemple, afin de me demander si je peux la raconter en jazz.

On fait de la musique pour savoir qui l’on est. Et il faut savoir qui l’on est pour faire de la musique.

  • Avec votre groupe actuel, vous comptez jouer aux Etats-Unis ?

Moi je veux bien (rires). Mais pour les Européens, la scène américaine n’est pas toujours simple d’accès. C’est un pays complexe et paradoxal. Parfois assez protectionniste. Mais c’est normal aussi, quelque part ; on connaît tous cette petit joke : « Vendre du jazz européen aux Etats-Unis, c’est comme vendre du vin californien à Beaune ou à Bordeaux ». Ceci dit, il y a de très bons vins californiens. Ça devrait évoluer. Autant c’était justifié il y a soixante ans, autant depuis vingt ans il existe un vrai jazz européen avec une authentique identité. Dommage que la circulation ne se fasse souvent que dans un seul sens. C’est avec plaisir qu’on accueille les Américains, pour qu’ils jouent entre eux ou partagent la musique avec des Européens, comme je le fais actuellement, mais le contraire est plus rare. De toute façon j’ai déjà pas mal joué aux States, alors si je peux jouer encore, tant mieux. Je ne crois pas que ce soit une question de niveau, de qualité, mais plutôt de culture, d’habitude. Cela dit, aller jouer aux Etats-Unis n’est pas un rêve ultime ; c’est un souhait comme un autre. Comme l’envie d’aller jouer partout dans le monde, partout où l’on me laisse jouer.