Il y a des artistes dont on parle beaucoup, parfois trop, et d’autres pas assez, souvent pas du tout. Bien qu’il ait remporté le prix du jury au Concours de la Défense en 1984 avec Triode, fait plusieurs tournées en compagnie de Riccardo Del Fra, Larry Schneider ou Dave Liebman, et se soit tourné vers l’enseignement du jazz dans le sud de la France, ce pianiste (qui reçoit les éloges appuyés de Martial Solal) est peu connu dans notre univers hexagonal.
Cet ensemble de compositions originales, plus trois titres de deux Kenny, Kirkland et Werner, et une interprétation malicieusement groovy du « Poinçonneur des Lilas » de Gainsbourg, est une preuve convaincante du talent de ce musicien au langage ancré dans la tradition post-moderne par « la clarté de son exécution et l’originalité de son discours » (M. Solal). Il est superbement accompagné, notamment par le jeune et prometteur Cédric Bec, déjà remarqué aux côtés de Christophe Leloil.
Recueil de 15 pièces courtes (elles n’excèdent guère trois minutes, et le tout dure un peu plus d’une demi-heure), Just On Six, enregistré au printemps 2010, est le premier album solo du guitariste Alain Blesing. Loin de toute démonstration de virtuosité ou d’accumulation de notes, la musique laisse une large place au silence. Frappes, grappes pincées, frottements bruitistes, Blesing joue de la guitare préparée et acoustique. Si l’improvisation tient un rôle majeur, c’est que l’ensemble est tendu par une écoute évidente du moment présent, vers un point de fuite sans cesse remis en jeu : mélodies interrompues, scansion, étincelles... Le solo existe tout entier dans ce chemin tracé en creux, dans la recherche infinie de ce qui, au moment du geste, fait sens.
Crissements, bruissements, radiations, craquements, frottements, vibrations... Tiri Carreras, Vee Reduron et Dom Dubois Taine improvisent après un brbq (un barbecue) des formes sonores qui s’entrechoquent, s’attrapent, se glissent, se retournent et se mélangent, à l’image des titres des morceaux : « starstz », « kahk », « glinn » ou encore « oink ». De la musique libre très électronique et plutôt chantante.
On se souvient de l’hommage que Claude Tissendier, clarinettiste (dé/voué au jazz classique) a consacré au tubiste, contrebassiste et chef d’orchestre John Kirby dont il honora l’esprit et la lettre avec Tribute to John Kirby (prix Sidney Bechet 1987 décerné par l’Académie du Jazz).
Cette fois, c’est à un grand maître de l’instrument, Hubert Rostaing (1918-1990), compagnon de Django Reinhardt pendant sept ans, en l’absence de Stéphane Grappelli dans le quintette du Hot Club de France, qu’il voue ces douze compositions du génial créateur de « Nuages » et autres chefs-d’œuvre.
Instrumentiste accompli et subtil arrangeur, Tissendier fait avec modestie et enthousiasme revivre cette musique indémodable, rappelant l’importance de la clarinette dans la musique de Django (il y eut également Maurice Meunier et André Ekyan) et donnant l’occasion à Romain Brizemur de montrer ses qualités mélodiques et harmoniques incontestables. On aura une oreille particulière pour la relecture de « Nuages » et pour « Django’s Dream », arrangement signé du guitariste sur la « Rêverie » de Claude Debussy.
Pas de nostalgie ici, rien qu’un attachement efficace ; la musique du passé, du présent, intemporelle.
La suite des aventures du trio all stars : deux après l’excellent News For Lulu (1987), construit autour de reprises de Sonny Clark, Hank Mobley ou Kenny Dorham, John Zorn, Bill Frisell et George Lewis se retrouvent pour deux concerts en France et en Suisse, là encore pour des relectures de ces mêmes illustres anciens, outre Misha Mengelberg et John Patton. Ces captations de 1989 où le trio sonne plutôt comme une grande formation, font la part belle aux contrepoints et aux interprétations proches des originaux ; ça swingue, mais avec la modernité et le grain de folie qui caractérisent ces grands musiciens. Un disque pour le plaisir, signé par trois artistes qu’on n’attendait pas forcément dans ce contexte.
Pour son troisième disque, le quintet se montre plus énergique, mais propose encore une fois des compositions intelligentes, qui intriguent l’auditeur et ont toujours quelque chose à lui raconter. Plus varié que les précédents disques du groupe, plus personnel aussi, L’œil tranquille - qui commence en fanfare avec un superbe « E.E. » (le final !!), suivi de « Soum Bryss » - a gagné en maturité et ménage plus de place aux instrumentistes. Les embrasements de Yann Letort au saxophone, la maîtrise instrumentale de Pierre Millet, notamment, ouvrent de nouvelles perspectives au groupe. Cette évolution qui ouvre et l’enrichit l’écriture superbe de Millet en fait peut-être le meilleur disque de Renza Bô.
La musique de Renza Bô, second album du groupe, est d’une grande classe, feutrée, tantôt intimiste, tantôt pleine d’entrain, organisée autour du talent du compositeur et trompettiste Pierre Millet. Un travail enthousiasmant sur la complémentarité des soufflants crée un univers poétique où le son d’ensemble et les compositions sont au cœur du propos, chaque musicien étant au service de la musique. On pense au sextet de Dave Douglas ou à Wayne Shorter, période Blue Note. Le Roi Obaz traverse de multiples univers, entre chanson, burlesque et swing. Un beau disque, plein de charme et bien construit.
Dans la collection « Petit Label blanc » du Petit Label, qui regroupe textes et musiques, Thierry Lhiver (trombone), François Chesnel (piano), Yann Letort (saxophone ténor sur deux pistes), Thibault Renou (contrebasse), Jean-Benoît Culot (batterie) et le récitant Yvon Poirier ont enregistré en 2009 Un bruissement dans les cimes annonce l’orage, hommage collectif à un saxophoniste ami, disparu à l’âge de 36 ans. Nicolas Guillemet avait lui-même publié un disque sur le Petit Label en 2008, La solitude du rêveur de chandelle, aux côtés de Marco Marini - une lecture électroacoustique de textes de Joël Vernet.
Les musiciens qui rendent hommage à Guillemet ont choisi une sélection d’écrits courts, à la manière des haïkus, et le récitant Yvon les dit avec une gravité sereine exempte d’effets lyriques ou théâtraux. Voici par exemple « Ombre et lumière » :
Ce sera dans l’ombre
qu’il me faudra travailler
à la vraie lumière.
Il s’agit simplement, presque humblement, de se retrouver pour dire la mort, et non pour la pleurer. On improvise derrière la parole et on compose à tour de rôle les instrumentaux. Une sorte de douceur imprègne la musique, un apaisement plane même sur les moments les plus bruitistes ou les plus enjoués. Car il y en a, de la joie ! Celle d’être en vie : une joie triste, mais une joie.
Avec son trio historique, composé de Joe Fonda à la contrebasse et de George Schuller à la batterie, le guitariste, compositeur, arrangeur et créateur du label Playscape Recordings rend hommage à son fils disparu en 2009.
Tout au long des onze morceaux de cet album, le talent de compositeur et d’arrangeur de Michael Musillami sont à l’honneur, offrant une musique moderne, à la fois mélodique, complexe et fluide. Ce n’est certes pas le plus original des guitaristes, mais il possède une vraie personnalité et la paire Fonda/Schuller fonctionne à merveille. Une bonne manière de découvrir l’œuvre de ce musicien, collaborateur de longue date du contrebassiste Mario Pavone.
Margret Grebowicz (vc) ; M. Sigalov (ac g) ; Ben Monder (el g) ; V. Arnoux (acc) ; S. Killian (ts), T. Collins (vb) ; A. Sanchéz (dr) ; L. Quintero (perc)
Album de reprises de chansons pop, plutôt des ballades, avec arrangements jazz proprets. Petite voix diaphane - comme la pochette - délicate claire et sussurante.
Le disque ne manque pas de charme, mais heureusement que la guitare de Ben Monder nous réveille et apporte un peu de densité. Pour amateurs d’allégé.
Peach Trees, Saudosismo, Call Me, Wicked Game, By On By, Tu (Farmer’s Trust), O Trem Azul, Preciso Dizer Adeus/All That’s Left Is To Say Goodbye, Into Shade, Half the Way (If I Could)
Djinn tonique.
Chants traditionnels de l’Europe sud est, principalement folklore albanais, arrangé jazz actuel saupoudré de fusion. Belle voix d’alto chaude puissante et nuancée soutenue par un excellent trio fort inventif. Beaucoup d’enthousiasme dans cette musique du monde. On peut seulement regretter l’effet « juxtaposition » du groupe et de la chanteuse (mais ce peut être dû au mixage) et le peu d’interaction avec la voix dans les parties improvisées. L’album se termine par une reprise de Nick Drake, aérienne, très réussie.
La pochette aux airs d’affiche de cinéma des années soixante-dix, emprunte aux codes graphiques décalés. On s’attend alors à une nouvelle cavalcade de cet orchestre original, dirigé par Fred Pallem. On s’attend à être surpris. Et puis non. Les arrangements, les thèmes sonnent éculés, pâles copies des disques précédents. L’ensemble sonne plat - un plat sans saveur. Seule pirouette propre à esquisser un sourire, Le bal des soubrettes qui conclut cette bande « originale » avec son introduction en fanfare et sa thématique sautillante.