Citizen
Edition du 15 avril 2014 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
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Bernard Peiffer (1922 - 1976)

Dans la collection « Jazz In Paris », un double CD (« Improvision ») vient compléter une quasi-intégrale des enregistrements du pianiste Bernard Peiffer. Musicien irréfutable et pourtant méconnu, il a laissé des chefs-d’œuvre aujourd’hui complétés par des inédits impressionnants.

Allons droit à l’essentiel : si vous n’avez jamais écouté les 6 minutes et douze secondes du « Lover, Come Back To Me » enregistré en mai 1956 aux USA par le pianiste français Bernard Peiffer, qui venait d’émigrer et est accompagné pour cette séance par Oscar Pettiford à la contrebasse et Joe Puma à la guitare, eh bien… vous avez de la chance car vous allez pouvoir découvrir cette ébouriffante improvisation. Aussi percutant qu’un Eddie Costa dans ses grands jours, aussi inspiré qu’un Phineas Newborn dans le registre du piano « bop », virtuose comme seul Art Tatum en a donné l’idée, Bernard Peiffer enfonce tous ses rivaux, y compris évidemment ceux qu’il a laissés à leur triste sort en France ! Stupéfiant. A réécouter mille fois.

Ce morceau, précédé d’une introduction parlée au ton inimitable (l’anglais avec l’accent français, de quoi faire chavirer les dames, on le suppose…), est enfin disponible chez nous facilement à petit prix, sans qu’il soit besoin de chercher l’original Emarcy ou sa réédition japonaise. Avec, bien sûr, l’intégralité de la séance, qui offre des joies et des motifs d’émerveillement renouvelés à chaque écoute, d’autant qu’Ed Thigpen vient se joindre au trio pour la « seconde face » de l’original LP. « Bernie’s Tune » est un autre « hit » de cette séance mémorable. Comment a-t-on pu nous cacher ça si longtemps ? Mystère.

Mais reprenons : dans la série « Jazz In Paris », nous avons déjà eu trois merveilles autour de Bernard Peiffer, lequel, rappelons-le, trustait à cette époque chaque année en France la place de « meilleur pianiste de l’année » : le numéro 48, sous le titre Modern Jazz à Saint-Germain des Près offre la réédition d’un 25 cm « Blue Star » (séance du 14 janvier 1954 à Paris), où notre pianiste est accompagné par Roger Guérin (tp), Bobby Jaspar (ts), Jean-Marie Ingrand (b) et « Mac Kac » Reilles (dm), les arrangements étant crédités à Francy Boland. Le numéro 65, sous le titre La Vie en rose, reprend également des disques « Blue Star » parus sous divers formats, ainsi que des inédits, et remonte aux années 52 et 53, Bernard Peiffer y jouant seul ou accompagné par Joe Benjamin ou Pierre Michelot (b), et Bill Clark ou Jean-Louis Viale (dm). Quant au numéro 93, sous le titre Plays Standards il offre la réédition d’un LP et de plusieurs EP Barclay, les enregistrements datant de 1954, avec de nouveau Jean-Marie Ingrand (b) et Roger Parabochi (dm). Voilà pour les dates et les amateurs de discographie.

L’intérêt de la présente édition ne réside pas uniquement dans la mise à disposition de la séance Emarcy signalée plus haut. Car la carrière américaine de Bernard Peiffer, démarrée en trombe et signalée par des critiques élogieuses, semble marquer le pas dès les années suivantes puisque Emarcy laisse tomber son virtuose, qui est alors signé par le label Decca pour quatre disques, parus entre 1957 et 1958. Écouter ces disques (non réédités, sans doute à juste titre) aujourd’hui reste presque une épreuve : en lieu et place de la musique virtuose et bouillonnante d’idées à laquelle nous étions habitués, on a droit à une sorte de jazz « easy listening » policé, un peu mièvre et pour tout dire ennuyeux. On comprend donc qu’Universal ait préféré les laisser dans l’ombre… Mais on s’interroge : que s’est-il passé ? Les biographes font allusion, sans trop de précision, à des « problèmes » liés à la production. On peut penser que la musique - trop en avance sur son temps - de Bernard Peiffer ait fait peur, on peut imaginer qu’il lui ait été demandé de jouer un ton en dessous, et on peut craindre qu’il se soit laissé convaincre. A en juger par ces seuls disques, et à l’exception d’un autre chez Laurie, enregistré en 1960, et d’un autre encore chez Polydor en 1965, l’amateur pouvait croire jusqu’à présent à une sorte d’effacement progressif des qualités éminentes de Peiffer, qui avait obtenu entre-temps la nationalité américaine. Il n’en était rien.

Probablement déçu par ces ratages et ce parcours chaotique, sans doute persuadé que les USA ne comprendraient pas mieux que le vieux continent son désir de trouver une sorte de troisième courant entre jazz et musique classique, il s’est tourné vers l’enseignement. Mais – et c’est là que la fin du premier CD et l’intégralité du second sont pour nous une véritable aubaine – il a continué à jouer (en solo, en trio) et a laissé quelques enregistrements privés de ses concerts, dont une partie nous est rendue accessible. C’est son fils (Stefan Peiffer) qui les a confiés à Universal, et on y retrouve le très grand musicien qu’il n’a jamais cessé d’être : il n’était pas perdu, seulement masqué et oublié par une Amérique qui a l’habitude de ce genre de lâchage. Souvenons-nous de Jutta Hipp, encensée à son arrivée aux USA, avec à son actif trois disques Blue Note dont les éditions originales avoisinent aujourd’hui le millier de dollars, et morte dans la misère en 2003 après avoir totalement abandonné la musique au profit de la peinture.

Le « Laurie 1006 », enregistré en 1959, s’intitulait Modern Jazz for People Who Like Original Music : tout un programme, voire une profession de foi. Libéré des contraintes de la production de ce qui est censé se vendre, Peiffer laisse de nouveau libre cours à son invention et à sa joie de faire advenir la musique : « Rondo » en est un exemple énergique. Aussitôt, en total contraste, « Poem For A Lonely Child » est une sorte de requiem dédié à sa fille, qui venait de décéder. Un peu l’équivalent, mais harmoniquement plus audacieux, du « Requiem » enregistré par Lennie Tristano au moment de la mort de Charlie Parker. Suivent un « Tired Blues » (on peut comprendre…) habilement construit et très souple, et un « Lafayette nous voici » que Bill Carrothers aimerait sans doute beaucoup pour sa référence historique, si ce n’est pour son ironie : c’est une sorte de « Blues March » d’un Français émigré qui n’a peut-être pas obtenu la reconnaissance souhaitée. Ironie, vraie liberté…

En 1972 (total inédit), on retrouve Bernard Peiffer en trio dans un club du New Jersey. Même lorsqu’il se risque au piano électrique, il montre, sur un répertoire de standards, que la musique l’habite toujours autant. « One For Helen » (de Bill Evans) illustre à merveille les influences (sans doute réciproques) des deux pianistes, et le rôle que Peiffer aimait confier à la contrebasse. Autre hommage et autre renvoi : « Lullaby In Birdland », sorte de fugue à deux voix dédié en douce et en hallucinante virtuosité à George Shearing, et à J.S. Bach ! Les quatre derniers titres du CD2 proviennent des années 72 et 76 (donc très peu de temps avant sa mort) ; il rejoue avec une émotion perceptible son « Poem For A Lonely Child », au point que l’on se prendrait volontiers à imaginer que c’est (aussi) de lui qu’il est question dans cette solitude en suspens.

Comme le dit très justement son fils, il y a une douce amertume dans la vie, et la musique, de Bernard Peiffer. Je ne l’ai ni connu, ni entendu en direct, mais je m’imagine assez bien, à partir de ce qu’il nous a laissé, l’homme au profil contrasté qu’il a dû être. Capable d’emportements, si ce n’est de colères, il était sans doute tendre et fragile, profondément secret, discret. Humble, tout en ayant une claire conscience de la valeur de ce qu’il apportait à l’art musical du XXe siècle. Le moment est venu d’y accorder toute notre attention. Et d’y prendre un plaisir extrême.

par Philippe Méziat // Publié le 7 mai 2012
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