Entretien

Bo Van Der Werf

Bo Van der Werf, figure de proue du groupe Octurn, membre incontournable du Brussels Jazz Orchestra ainsi que du Lidleboj de Jozef Dumoulin, parle de « 7 Eyes », dernier album du collectif franco-belge.

Bo Van der Werf, figure de proue du groupe Octurn, membre incontournable du Brussels Jazz Orchestra ainsi que du Lidleboj de Jozef Dumoulin, parle de « 7 Eyes », dernier album du collectif franco-belge.

  • Le dernier album d’Octurn, 7 Eyes vient de sortir. Quelle en a été la genèse ? Peut-on dire que c’est la suite de 21 Emanations ?

Non, c’est autre chose. Depuis longtemps, j’avais envie de travailler avec Jozef Dumoulin au niveau de la composition et de la conceptualisation. L’idée de départ était de composer ensemble. Finalement, cela a pris un autre chemin. On a développé chacun sa partie. Il y a peut-être deux morceaux qu’on a réellement écrits ensemble. Bien sûr, nous nous sommes quand même concertés pour voir comment les choses allaient s’agencer.

  • C’était donc différent du travail avec Magic Malik ?

Complètement. On s’était donné carte blanche. On s’est mis d’accord sur certaines matrices, on a décidé ensemble de certaines couleurs comme points de départ et ensuite, c’était totalement libre. Il n’y avait pas d’autres contraintes. Justement, le choix de ces couleurs a permis que tous ces morceaux vivent ensemble.

  • Sur cet album, il n’y a plus Laurent Blondiau ni Guillaume Orti. Par contre, Lynn Cassiers a fait son apparition. Était-ce une volonté d’intégrer une voix dans Octurn ?

On voulait travailler avec une voix ; on a donc réfléchi à différentes solutions. Finalement, Lynn Cassiers est apparue comme une évidence. On n’a pas besoin de lui expliquer grand-chose pour qu’elle trouve sa place dans le groupe, elle fonctionne comme une instrumentiste. En général, dans Octurn, il n’y a pas de rôle pré-établi. On a le score, on travaille toutes les lignes et puis chacun trouve sa voix.


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Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

- Vous cherchiez ce timbre de voix ?

On a écouté beaucoup de chanteurs et chanteuses. Quelques noms ont jailli, mais on s’est dit qu’avec Lynn, on pourrait travailler en profondeur et ne pas simplement inviter quelqu’un au sein d’Octurn. Elle a vraiment fait partie du projet dès le départ. Et on savait qu’on ne voulait pas trop de souffleurs. Avec Malik, on était déjà quatre ; ici, l’idée était de prendre un autre chemin.

  • En revanche, il y a toujours la base d’Octurn, la même rythmique. Comment pourrait-on définir ce « fil conducteur » ?

Jean-Luc Lehr et Chander Sardjoe forment une rythmique très solide et inspirée depuis des années. Par ailleurs, Fabian Fiorini et Jozef forment une sorte de binôme incontournable pour le son d’Octurn. Ils sont, eux aussi, totalement complémentaires. Au début, on voulait se passer de deuxième clavier. Puis Fabian est venu remplacer Nelson Veras lors d’un concert et il nous a tout de suite paru évident qu’il ajoutait la petite touche épicée qui manquait. Donc, oui, il y a un travail de fond, même si nous changeons parfois les instrumentations.

  • Quand on réécoute les premiers enregistrements d’Octurn, on se rend compte que le son, le style presque, ont pas mal évolué. Quelles ont été les grandes étapes dans l’histoire du groupe ?

En général, ce sont des rencontres, des gens qui te montrent qu’il existe autre chose. Pour moi, il y en a eu quelques-unes de très importantes, et avant tout Geoffroy De Masure, qui m’a ouvert un monde incroyable.

  • Ça, c’était tout au début d’Octurn…

Oui, il y a pas mal de temps déjà. Avant il y en a eu plein d’autres, à la période du Kaaï : Fabrizio Cassol, Antoine Prawerman, Kris Defoort, Stéphane Galland… Le genre de rencontres qui déclenchent des choses ! Pour Octurn, il y a eu Geoffroy donc, et puis Malik - hallucinant ! Ensuite, quand Jozef a intégré le groupe, c’est devenu « magnétique ». Il a amené un son et une approche qui me parlent.

  • Pour 7 Eyes, cherchiez-vous à intégrer de la musique indienne ?

Non, pas vraiment.

  • D’où vient ce titre et que signifie-t-il, dans ce cas ?

Pour résumer, c’est un des attributs de Tara Blanche, une des 21 émanations de Tara, qui est une des plus populaires déesses bouddhistes au Tibet. La Tara Blanche est pacificatrice, elle possède sept yeux qui symbolisent son omniscience. A l’époque où on élaborait le projet c’était une référence pour moi, et j’ai trouvé plusieurs recoupements avec les idées qu’on voulait développer ; d’où ce titre. C’est, évidemment, tout à fait subjectif.

  • C’est donc plus dans l’esprit que dans la musique elle-même ?

Oui, il n’y a aucune formule rythmique empruntée à la musique indienne. C’est plus une philosophie, une inspiration.

  • Puisque vous parlez de formule rythmique, comment composez-vous ? sur quel principe ? Avez-vous la même approche, Jozef et vous ?

Non, elles sont diamétralement opposées. Nous n’avons pas la même manière de composer le matériel ni de le donner aux musiciens. Jozef est beaucoup plus instinctif, je pense. Pour ma part, je passe toujours par des phases hyper-rationnelles. Après ça éclate complètement, mais au départ, c’est hyper-structurel.


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Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

- C’est la force d’Octurn que de laisser beaucoup de liberté à chaque musicien même si tout est, je suppose, très écrit ?

C’est le défi que pose actuellement notre musique. On essaie de partir d’un matériau très clair ; il faut que tout le monde sache « de quoi ça parle », rythmiquement, harmoniquement et mélodiquement. Après, chacun est libre d’interpréter comme il veut. Il n’y a pas d’obligations.
Personnellement, c’est un déclic qui est survenu avec Malik et la musique qu’il a écrite pour nous (Octurn + Magic Malik, XPs_live ). Elle prenait vie en temps réel. Il a amené différents modules où chacun avait son rôle, mais les choses pouvaient se mélanger en permanence. Des lignes de basses d’un morceau pouvaient se jouer en dessous d’un autre morceau. On pouvait retrouver du matériau harmonique sous d’autres mélodies. Tous les modules étaient interchangeables. C’est une idée que nous avons détournée pour ce projet-ci. Des choses qui, au départ, pouvaient sembler un peu contradictoires pouvaient très bien coexister. Tout est dans la manière de les agencer…

  • Ce qui permet, en concert, de jouer ces morceaux de mille manières différentes ?

Oui. En tout cas, le projet avec Malik, c’était comme ça. On a fait une tournée en France où chaque soir, le concert était différent. C’est magique en tant que musicien de vivre des choses comme ça.

  • Vous dites « C’était comme ça avec Malik ». Cela sous-entend que c’est différent ici ?

Avec 7 Eyes, c’est un peu moins le cas, en effet. La musique est un peu plus « définie ».

  • Tout à été enregistré en concert ?

Oui, lors d’une résidence de quatre jours au KVS, où nous sommes restés , où nous avons tout enregistré, répétitions et concerts. Mais nous sommes allés aussi en studio pour enregistrer quelques morceaux pour lesquels il fallait un peu plus de silence et d’intimité.

  • Sur l’album, certains morceaux sont repris plusieurs fois et travaillés différemment, comme chez Ives ou Jung…

Oui, c’était un principe : aller jusqu’au bout d’une idée. Être plutôt dans l’expansion que dans la contraction. Ça a donné de belles choses. Il y a beaucoup de longueurs, j’en suis conscient, mais on l’a mis en application. J’aime bien l’idée qu’une petite cellule qui ne signifie pas grand-chose sur le papier puisse prendre des directions inattendues, d’autant que les propositions viennent de tout le monde en répétition. C’est un véritable travail de groupe.

  • Qui n’est jamais terminé et se poursuit sur scène…

En effet. Comme pour toutes les musiques improvisées, le disque est le simple témoin d’un moment.
Pour revenir au travail avec Malik, quand je compare ce qui a été enregistré il y a trois ans et ce qu’on a joué pendant la tournée en France en novembre 2009… c’est un autre monde. Tel est le principe de la musique que Malik nous a proposée, une musique protéiforme.

  • Malik vient d’un certain univers, qui se rapproche du vôtre, tandis que Jozef a une approche différente, non ?

Il est très large d’esprit. Très grand, mais très large aussi (rire). Il aime beaucoup de musiques différentes. La musique que l’on désigne sous l’appellation globale « M-Base », mais qui est plus large, a beaucoup de ramifications. Jozef aime aussi cette musique-là, donc on se retrouve comme on peut se retrouver dans certaines musiques contemporaines, électro, folk,…En fait, je pense qu’il est en permanence à 360°, c’est un musicien total.

  • On remarque quand même chez Octurn des changements énormes. L’électro, les ambiances planantes vous éloignent un peu du « M-Base » du début.

Cela se fait naturellement. La musique électro, mais pas tout, m’interpelle. C’est sans doute Jozef qui a amené cet élément dans notre musique.

  • Gilbert Nouno aussi, non ?

Oui, c’est Malik qui nous avait proposé de l’intégrer. C’était une excellente idée et d’ailleurs, il continue à travailler avec nous. Par exemple, nous travaillons avec lui sur la musique d’une pièce de théâtre. C’est un alchimiste, lui. Il traite le son, le transforme…


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Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

- Justement, comment s’opère ce mélange entre Gilbert, Jozef et Lynn, qui trafique aussi sa voix ? Tout le monde s’y retrouve ?

Apparemment. Parfois ça marche, parfois moins. C’est une question d’écoute. Dans Lidleboj, on est beaucoup plus orientés électro. Dans Octurn, je ne joue pas d’électro, par exemple. Lynn non plus ne trafique pas sa voix avec Octurn. Beaucoup moins en tout cas. C’est Gilbert qui occupe cette place-là.

  • L’idée d’introduire des chants d’enfants vient de vous ?

Non, c’est aussi Jozef. Ça m’a beaucoup plu. D’ailleurs, notre prochain projet tournera autour des chansons enfantines, du monde de l’enfance. Ce sera avec Mira Callix, une magnifique musicienne électro de Londres signée sur le label WARP. Un projet encore plus électronique, sans rythmique, avec deux musiciens pur électro (Gilbert Nouno et elle). Il y aura aussi Jozef, Fabian Fiorini, moi et Boris Van der Avoort, qui est vidéaste. Il projettera en live les images d’enfants qu’il aura filmées, et Octurn accompagnera les chansons. C’est l’idée de départ, après… il y aura, comme toujours, beaucoup de ramifications… La première aura lieu le 9 octobre 2010 au Concertgebouw à Bruges.

  • Avec Lidleboj, vous trafiquez énormément le son du baryton, tandis que dans Octurn, vous gardez un son naturel. Mais comment êtes-vous venu à cet instrument ?

J’ai commencé à l’alto, puis je suis passé au ténor et au soprano. Un jour je suis entré dans la classe de mon prof de sax au Jazz Studio d’Anvers, Ton Van de Geyn, et il jouait du baryton. Je suis resté scotché. Le lendemain, j’ai vendu tous mes sax et je me suis acheté un baryton.

  • Ce genre d’instrument ne limite-il pas le spectre des genres de musiques que vous voulez jouer ? On ne vous cloisonne pas trop ?

Oui et non. En fait, le problème que je rencontre est d’ordre technique : le son du baryton se mélange inévitablement à celui de la basse et de la grosse caisse. Il faut donc une bonne sonorisation pour « percer ». Comme je n’aime pas trop jouer à l’énergie et que je préfère la ligne claire du baryton, c’est parfois un problème. Il faut l’accepter. Souvent, en concert, je ne m’entends pas, c’est frustrant…. Mais l’avantage du baryton, c’est que c’est un terrain presque vierge.

  • Est-ce parce qu’il est plus employé dans d’autres styles de musiques ?

Je ne sais pas. En jazz, je dirais presque que c’est « culturel ». Il y a peu de références…. Il y a les quelques grands courants, l’école Mulligan, l’école Pepper Adams,… et ceux qui suivent ces voies bien définies. Avant ça il y avait Harry Carney. Puis il y a les tendances plus explosées comme Hamiett Bluiett… Ce n’est donc pas aussi vaste que l’alto ou le ténor où il y a tellement de voix différentes, de recherches de langages… Dommage, d’ailleurs, qu’il n’y ait pas plus de musiciens pour se concentrer sur le baryton.


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Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

- La musique contemporaine, que vous appréciez, est-elle apparue chez vous à cause de lui ?

Pas du tout…. Le baryton est quasi inexistant en contemporaine. Mon intérêt pour la musique écrite contemporaine vient de son côté « recherche ». Parmi beaucoup d’autres compositeurs, j’ai une grande passion pour Messiaen… Quand j’étudiais au conservatoire d’Hilversum, j’allais beaucoup à la médiathèque emprunter des disques de contemporaine, sans savoir exactement ce que je cherchais. Je n’y connaissais rien. Un jour je suis tombé sur Messiaen, et j’ai trouvé…

  • Ce qui qui vous intéressait c’était plus une couleur qu’une structure ou une façon d’écrire ?

Ce qui me fascine chez Messiaen, c’est la coexistence de la tonalité et de la modalité, elles vivent ensemble de manière complètement apaisée. J’aime les surprises tonales dans un morceau complètement modal. Ou une mélodie modale sur des accords tonaux. Les forces en présence sont pacifiques, tout semble possible. Évidemment, il y a la magie d’agencer tout cela. C’est une musique qui, malgré ses extrêmes, plane en
permanence.

  • D’autres musiciens contemporains semblent vous inspirer aussi. Charles Ives, par exemple ?

Oui, il est fascinant dans le mélange des éléments. C’est plus la polymorphie qui m’intéresse, l’art d’assembler des cellules dissociées pour en faire une musique apaisante. Harmoniquement aussi, c’est un travail hallucinant, que je ne connais pas assez mais qui m’inspire. Ce qui m’intéresse aussi chez lui c’est le côté systématique de certaines de œuvres, la conceptualisation, et puis le lâcher-prise. Il y a une structure précise qui permet la liberté par la suite.

  • Octurn a aussi travaillé sur les gamelans.

On a fait quelques concerts pour Ars Musica en 2008 avec l’ensemble Ictus et cinq percussionnistes. L’idée était de recréer un gamelan imaginaire, de s’inspirer du son mais aussi des techniques de cette musique, qui semble assez évanescente mais est en fait très structurée. On va mixer ce enregistrement live et, j’espère, le sortir un jour.

  • La diffusion est un problème ? Les derniers disques sont auto-produits et auto distribués…

Oui, faute de trouver un label ou un diffuseur qui soutienne véritablement notre travail.

  • Pourtant, Octurn a une certaine légitimité, c’est une référence, non ?

En tout cas, les labels ne nous courent pas après. Finalement, ce n’est pas très grave. C’est bien de faire ça nous-même. On sait plus ou moins chez qui nos disques arrivent. Et on vend beaucoup de disques lors de concerts ou via Internet. Mais depuis quelques mois, on a enfin un distributeur sur la France. On va voir ce que ça donne.

  • Justement, vous sortez plus souvent des frontières maintenant ?

Ça se limite principalement à la France. On y est suivis, mais on n’y fait pas non plus vingt dates par an. C’est un groupe qui a une étiquette de « musique difficile », jugement que je ne comprends pas vraiment…. L’idée est de faire de la musique où on se retrouve et de la partager.

  • Les gens ne sont peut-être pas habitués à ce genre de musique ; ils doivent faire un effort pour y entrer.

Je suis mal placé pour répondre à cette question. Je ne sais pas. Parfois, certaines personnes dénuées de toute culture musicale viennent au concert et achètent le disque tout simplement parce qu’ils ont aimé. Je crois que c’est comme avec certaines pièces de musique contemporaine : même si on n’y comprend rien, on peut s’ouvrir et accepter les vibrations. On n’est pas obligé de tout analyser ou référencer.

  • Le public n’a pas toujours envie de se laisser faire…

On peut aussi écouter de la musique sans y rechercher les références qui nous confortent. Beaucoup de musiques peuvent être mieux perçues ou ressenties s’il y a un abandon, un lâcher-prise de la part de l’auditeur.