Entretien

Brussels Jazz Orchestra

Le BJO, un des meilleurs big bands européens, qui s’est fait la spécialité d’inviter de grands noms du jazz, vient de fêter ses quinze ans. Rencontre avec une de ses chevilles ouvrières : Frank Vaganée.

Le BJO, un des meilleurs big bands européens, qui s’est fait la spécialité d’inviter régulièrement de grands noms du jazz, vient de fêter ses quinze ans. Philip Catherine, Bert Joris, Kenny Werner, Tom Harrel, Maria Schneider, David Linx, Dave Liebmann, Michel Herr ou dernièrement Richard Galliano ont défilé aux côtés de cette belle machine à swinguer. Rencontre avec l’une des chevilles ouvrières du BJO : Frank Vaganée.

  • Le Brussels Jazz Orchestra vient de fêter ses quinze ans. Comment tout cela a-t-il débuté ?
  • À l’époque, à part l’Act Big Band de Michel Herr et Felix Simtaine, il n’y avait plus d’orchestres de grande formation en Belgique. L’orchestre de la BRT venait d’arrêter : un de leur dernier concert avait eu lieu en 1991 je pense. Alors, avec Marc Godfroid, Serge Plume et Bo Van der Werf nous avons décidé de créer un big band. Au départ, Bo avait formé Octurn, qui était très différent du groupe actuel : Bart Defoort, Ben Sluijs, Jereon Van Herzeele, Felix Simtaine etc. Le BJO est parti plus ou moins de cette formation. Un « Octurn XXL », si tu veux [rires]. Chaque mois, on se retrouvait pour jouer au Sounds, à Bruxelles. Ensuite, on a joué au Damberd, à Gand. On y a rodé la formule pendant plus de trois ans, ainsi que dans différents centres culturels, surtout en Flandre. C’est à ce moment que nous avons obtenu des aides qui nous ont permis de monter de vrais projets. Depuis, nous recevons des subventions « structurelles », renouvelables tous les quatre ans…
  • Mais, le BJO n’est pas simplement né du fait qu’il manquait un grand orchestre ? Quelles sont les motivations des musiciens pour jouer en big band ?
  • Pour un musicien de jazz, il est très important d’avoir fait cette expérience. Tous les grands noms ont joué un jour ou l’autre dans un big band. C’est une formidable école. C’est très important pour le développement du musicien, pour la rigueur du jeu mais aussi pour le côté social. On est ensemble, il faut se comprendre.
  • Au départ, le BJO jouait des standards ?
  • Oui, on achetait des arrangements. On jouait des morceaux de Thad Jones, Duke Ellington, Count Basie. Mais rapidement, on est passés aux compositions de Kris Defoort. L’une d’elles s’appelait « J’adore mes choses préférées », vous saisissez l’allusion… Elle était au départ destinée à un orchestre qui jouait au Kaaï, autre lieu mythique du jazz à Bruxelles.

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Frank Vaganée © Jos Knaepen / Vues sur Scènes

- Je suppose qu’avec Kris Defoort, on aborde différemment la musique en big band ?

  • Certainement. Mais il faut dire qu’au départ, personne n’écrivait pour un orchestre. C’est lors des vingt ans des Lundi d’Hortense, en 96, qu’on nous a commandé un répertoire original. Alors Bert Joris, Michel Herr et Arnould Massart ont écrit chacun une ou plusieurs pièces pour le BJO.
  • C’est de là qu’est venue l’idée de demander régulièrement à des compositeurs « extérieurs » de travailler pour vous ?
  • Un peu, oui. Mais de toute façon on avait décidé de travailler beaucoup plus sur des compositions originales.
  • Vous ne vouliez pas composer vous-même ?
  • J’ai beaucoup appris à partir de ce moment-là, notamment les arrangements. J’ai suivi pendant deux ans les cours de Bob Brookmeyer. Mais à l’époque, je n’avais pas beaucoup de morceaux. On a à nouveau demandé à Bert Joris d’écrire pour nous. Et puis on a eu l’idée d’utiliser les aides qui nous étaient désormais allouées pour inviter des pointures : Bill Holman, Maria Schneider, Kenny Werner, Tom Harrell
  • Venaient-ils avec des compos et des arrangements pour big band ? Écrivaient-ils des pièces uniques pour le BJO ?
  • Chaque invité venait avec des compos, souvent originales, et des arrangements précis. Tout était très préparé. Nous, on étudiait, on répétait. Puis on jouait ensemble. Et ensuite, on tournait. Depuis quelques années, on tend vers plus d’originalité. On essaie de travailler le son d’orchestre, de trouver un style. Le meilleur exemple en est notre répertoire avec David Linx. Nous avons choisi ensemble les compositeurs et arrangeurs à qui nous avons formulé des demandes spécifiques. L’un devait privilégier les tempos rapides, l’autre des tempos plus lents, en ternaire ou en binaire. On voulait ainsi moduler les ambiances, alterner balades et morceaux « up tempo ». On a œuvré dans le même esprit avec Richard Galliano.
  • Le travail avec Kenny Werner ou Bert Joris a-t-il été très différent ?
  • Assez oui. Bert avait déjà travaillé en big band. Il avait beaucoup de matériel. C’est pour cela, d’ailleurs, que nous avons enregistré un double album. Idem pour Michel Herr. Avec eux, tout est très précis, très écrit et arrangé. Avec Kenny aussi, mais la plupart des thèmes avaient été composés pour l’Orchestre du Danemark, avec Joe Lovano.
  • Comment choisissez-vous vos invités ?
  • C’est une décision collective. Nous avons désigné certains musiciens pour faire des propositions, pour en discuter entre eux. Une sorte de groupe de travail qui représente tout l’orchestre. Bien sûr, c’est moi qui prends la décision finale et contacte les « guests ». Quand j’ai proposé Maria Schneider, il n’y a pas eu de discussion, bien sûr… Et puis chacun peut faire une proposition. Cela m’épargne la responsabilité d’un éventuel mauvais choix [rires].
  • Le BJO est-il un big band ou un orchestre ? Il est clair qu’avec David Linx, par exemple, on sentait beaucoup plus de couleurs et de structures différentes. On sortait un peu du big band.
  • Oui, c’est pour cela que nous sommes le Brussels Jazz Orchestra et pas Brussels Jazz Big Band. Bien sûr, le set up est celui d’un big band - quatre trompettes, quatre trombones, cinq saxophones, une section rythmique, etc. Mais nous jouons sur toutes les structures. Rien n’est interdit, rien n’est impossible. On veut aller plus loin, essayer toutes sortes de choses - le tango par exemple. Ou faire intervenir une actrice (« Writing Billie », avec Tutu Poane). On avait aussi un projet avec Chris Joris basé sur les percussions. On pense actuellement au fado. On a également un projet sur les films muets, « The Big White Screen ».
  • N’est-il pas difficile pour un tel groupe de passer aussi vite d’un projet à un autre ?
  • Ce n’est pas facile, en effet, mais nous y sommes un peu obligés si nous voulons jouer souvent. On a vite fait le tour de la Belgique et des pays voisins. Les organisateurs nous poussent à nous renouveler.
  • C’est un travail énorme !
  • Oui et cela demande surtout une très bonne organisation. C’est pourquoi nous avons pour l’instant deux administratifs à plein temps pour régler au mieux les concerts, les répétitions, la coordination des agendas, les répétitions, les voyages, les enregistrements. Les dates sont souvent bookées longtemps à l’avance. Au minimum six mois. Actuellement, nous travaillons déjà sur des projets pour 2010 et 2011. Par exemple avec le Brass Band de Willebroek, un fantastique orchestre qui existe depuis trente ans. Un big band et un brass band, ça fait du monde. Il faut préparer ça minutieusement. Les compositions seront de Lode Mertens, Pierre Drevet et à nouveau Bert Joris. Et puis nous sommes en train de mettre sur pied un requiem avec un chœur de quatre-vingts chanteurs.
  • Vous n’avez pas envie de re-convoquer les musiciens avec qui la formule a bien fonctionné ? Mis à part Bert Joris, qui est un « habitué » ?
  • Si, on pense retravailler avec David en 2011. Et, dans une autre optique, avec David Liebman
  • Tiens, à propos, où en le disque avec Liebman ?
  • Il n’est toujours pas sorti. Pourtant, tout est prêt, enregistré, mixé. Mais nous ne trouvons pas de label.
  • C’est étonnant !
  • Oui, peut-être. Nous attendons encore une réponse d’un label allemand. L’enregistrement date de 2006, mais lorsque l’album sortira, nous ferons une tournée avec Liebman.

Frank Vaganée © Jos Knaepen / Vues sur Scènes

  • Il est étonnant aussi que le BJO sorte souvent ses albums sur le label des musiciens invités.
  • Souvent, les musiciens ont un contrat d’exclusivité. Galliano avec Milan, Linx avec O+ (qui n’existe plus), Philip Catherine avec Dreyfus etc… Et puis, c’est plus facile pour nous. Nous verrons pour le prochain album avec Bert Joris, qui est lui aussi sous contrat avec Dreyfus. Sinon, nous nous retournerons vers De Werf, qui nous a toujours soutenus. Nous avions songé un instant à créer notre propre label. Mais c’est une autre histoire, il y a tellement de choses à faire pour l’instant !
  • Bert Joris, comme je le disais, est souvent de la partie. Quelles sont ses qualités ?
  • Bert est le 17ème musicien de l’orchestre. Il a une excellente oreille. Ses avis sont pertinents. Il est très expérimenté, généreux. Entre nous, pour rigoler, nous rebaptisons le BJO « Bert Joris Orchestra » [rires]. Sa présence nous donne confiance. Même chose pour Michel Herr, qui était d’ailleurs avec nous lors de l’enregistrement du dernier album, avec Richard Galliano.
  • Comment s’est produite la rencontre avec Galliano ?
  • Je pensais qu’un big band avec un accordéon, ça n’avait jamais été fait. Par la suite j’ai appris qu’il avait eu quelques expériences de ce genre, avec Art Van Damme notamment. Comme Richard avait envie de travailler avec nous, c’était l’idéal. À cette époque, Nathalie Loriers, souffrante, ne pouvait pas jouer avec le BJO. Richard Galliano est aussi un excellent pianiste, et nous pensions mélanger tout cela. C’est aussi un très bon tromboniste ! Bref, un musicien remarquable, et un homme charmant. D’ailleurs, quand Nathalie est revenue, il a insisté pour qu’elle joue avec nous sur ce projet. Et puis il est très connu, cela nous offre une belle visibilité.
  • Le BJO est reconnu et jouit quand même d’une belle réputation…
  • Oui, mais l’expérience montre que cela n’est pas suffisant. Hors de Belgique, par exemple, il est préférable que nous ayons un grand nom avec nous. Bien sûr, nous jouons en Espagne et au Portugal sans soliste, avec notre propre répertoire ; mais en France, il nous faut la présence de David Linx, Philip Catherine ou Richard Galliano.
  • Vous avez tourné aussi aux États-Unis avec Kenny Werner.
  • Oui, et avec Dave Liebman. Mais Kenny était un peu l’ambassadeur du jazz belge là-bas. On avait joué avec lui et Toots à New York à la conférence de l’International Association of Jazz Education, devant près de six mille personnes. C’est là qu’il nous a présentés, comme il sait si bien le faire : avec générosité et emphase. C’était amusant et impressionnant à la fois. Grâce à cette tournée, nous avons pu revenir plusieurs fois aux États-Unis. Et puis, nous avons été élus meilleur big band actuel par le magazine Downbeat. Depuis, nous avons pas mal de demandes pour aller jouer là-bas. Mais bien sûr, cela coûte cher. Le cachet et les frais d’hôtel ne posent pas de problème, mais le voyage… Plus de 20 personnes à déplacer, ce n’est pas évident !
  • Depuis que vous faites partie du BJO, votre manière de composer ou de jouer ont-elles évolué ? Par rapport à vos autres formations ?
  • Le BJO prend beaucoup de temps. Je ne peux plus vraiment faire autre chose. Par contre, quand je joue avec mon trio ou mon quartet, je me sens libéré. J’ai l’impression d’avoir moins de pression, de jouer beaucoup mieux [rires]. Le travail avec le BJO est très prenant. Mais aussi excitant. Le résultat est là : ça marche, on fait des choses intéressantes. C’est un vrai projet commun qui concerne beaucoup de monde, il ne faut pas se tromper, on a des responsabilités. Il faut beaucoup répéter, travailler, tout le monde doit être concentré… mais aussi s’amuser, c’est important ! Il faut savoir que dans le BJO, beaucoup de musiciens ont leurs projets personnels. Nathalie avec son trio, Kurt Van Herck avec Amina Figarova, Bart Defoort avec son quartet, Bo avec Octurn…
  • Comment choisis-tu les solistes ?
  • Depuis quelques années, au moment de l’écriture le compositeur sait déjà qui sera le soliste. Il écrit en fonction de lui. Cela donne automatiquement une couleur et un rythme au morceau. On ne va pas composer en up tempo pour un tromboniste, par exemple.

Le BJO et Philip Catherine © Jos Knaepen / Vues sur Scènes

  • Arrive-t-il que certains solistes n’aient pas envie de se retrouver devant ?
  • Oh non ! Généralement, quand c’est décidé, les musiciens ne refusent pas. Il se peut, bien sûr, qu’on discute un peu l’arrangement. Tout se fait toujours ensemble. C’est important pour l’équilibre, le son, le groove. Il faut être en accord parfait. L’ensemble doit faire bloc. Ça ne sert à rien de jouer double forte alors qu’on peut jouer mezzo pour obtenir autant de puissance et plus de justesse. L’énergie qui circule est importante.
  • Depuis quinze ans, y a-t-il eu beaucoup de changements au sein du BJO ?
  • On s’est un peu cherché au départ, c’est normal. Mais plus de la moitié des musiciens est là depuis le début. La section trompettes est restée inchangée jusqu’en 2002, par exemple.
  • Quelles sont les qualités requises pour faire partie du BJO ?
  • Il faut être très bon instrumentiste et très bon lecteur aussi. On travaille assez vite, on change souvent de projet. Bien sûr on demande de la créativité de la part des solistes. C’est un vrai groupe. Et il faut aussi et surtout être sociable - pas de star chez nous.
  • Le BJO est devenu un modèle pour pas mal de big bands en Belgique. On a vu d’ailleurs fleurir pas mal de nouveaux groupes ces derniers temps : le Tuesday Night Orchestra, le Jazz Station Big Band, entre autres…
  • Nous leur avons peut-être donné confiance. Mais il est normal que certains big bands naissent actuellement. La moyenne d’âge du BJO au début était de 27 ans. Maintenant elle est de 38. Mais grâce aux nouveaux big bands on peut trouver un bon remplaçant en cas de pépin. Nous avons déjà demandé à Dré Peremans Jean-Paul Estiévenart, Steven Delannoye de nous rejoindre… Ce sont tous de jeunes et excellents musiciens qui possèdent les qualités requises.
  • Le BJO a inspiré le concours Jazz à Hoeilaart ; et il y a le Youth Jazz Orchestra…
  • Au-delà des concours, il y a le projet pédagogique. Le YJO est une sorte de workshop formant les jeunes amateurs au big band. Le concours de composition pour big band va dans le même sens. Cette année, il ne se fera plus à Hoeilaart, mais lors des premiers jours du Gent Jazz Festival. Ça permettra d’avoir encore plus de visibilité. Ces travaux sont très importants pour notre image, qui est ainsi véhiculée à travers le monde entier. Cela demande beaucoup de travail et d’investissement : il faut lire les projets, les jauger, les apprendre, les jouer. Cela nous ouvre quand même des horizons vers la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne… mais aussi, et de plus en plus, vers les pays de l’Est. Toutes ces musiques sont très intéressantes. Nous avons déjà joué là-bas et nous y retournerons. On travaillera certainement sur ce type de musique…
  • Bref, vous êtes repartis pour quinze ans ?
  • Oh ! Bien plus ! [rires]

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BJO © Jos Knaepen / Vues sur Scènes