Scènes

Call The Mexicans ! / WAT

12 décembre 2008 au Triton. Deux formations contrastées, beaucoup d’électricité.


Deux concerts au Triton ce vendredi 12 décembre 2008 - deux groupes contrastés mais représentant chacun à leur manière un certain état de la présence rock dans le jazz : électricité, rythmique binaire ou prédominance de la batterie, bruitisme et dissonances.

C’est Call The Mexicans !, nouveau projet de Jean-Philippe Morel (basse électrique), Philippe Gleizes (batterie) et Mickaël Sevrain (Fender Rhodes), qui ouvre les hostilités. Le mot est faible, puisqu’on retrouve avec un plaisir non dissimulé le jeu dévastateur de Gleizes : virtuose, physique, désarticulé autant qu’efficace (aucune peine à le suivre, malgré la complexité de ce qui est joué : il suffit de se laisser porter par la puissance de la frappe), tout entier voué à martyriser les fûts – pour la bonne cause ! Souvent Morel donne le thème à coups d’ostinatos obsédants qui assurent une base mélodique minimale, mais il est plus convaincant quand il bidouille des sons bizarroïdes à coups de pédales d’effets - comme si la mélodie était ici superflue. Sevrain, lui, tisse des variations électriques en utilisant le Rhodes comme Patrick Muller, le pianiste d’Erik Truffaz : à la manière d’une guitare, mais dans un bruitisme qui lui ferait dégorger toute son électricité, et non pour en faire un usage rythmique ou mélodique.


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J.-Ph. Morel © F. Journo

La musique se joue tout d’un trait, d’un même mouvement, sous forme de longue pièce improvisée, fréquemment lancée et relancée dans des directions nouvelles grâce à la grande complicité des musiciens. Il faut les voir tenir un même motif rythmique ou harmonique en s’observant mutuellement et en attendant le moment de donner un tour nouveau à l’improvisation. Malgré sa dimension excessive, malgré la dépense, on sent qu’elle naît d’une concentration extrême : le jeu en trio vise à créer des points de tensions qui se résolvent en explosions bruitistes. Rigueur intérieure des musiciens, chaos extérieur et libérateur de la musique : une belle formule.

WAT, le projet live de Vincent Courtois - en résidence au Triton -, est une toute autre affaire. Électrique elle aussi, entre improvisation et traitement live du son (essentiellement via des pédales d’effets), la musique joue ici sur un autre registre, probablement parce que l’écriture y tient une plus grande place. Le quintette propose des pièces longues où l’improvisation a sa part mais qui restent organisées en structures relativement complexes. Entre la basse d’Olivier Lété, la guitare de Maxime Delpierre, le Rhodes et autres claviers de Matthieu Jérôme, le violoncelle passé par des pédales de delay et de distorsion (à la manière de Dan Berglund, le contrebassiste de E.S.T.), on a là un large éventail de timbres, accentué par la personnalité marquée de chaque instrumentiste : Lété a un jeu parfois presque funk, tandis que Delpierre est plus purement rock.


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M. Delpierre © F. Journo

Imbriquant subtilement harmonie et dissonances, WAT prend son temps pour séduire l’auditeur. Pendant que la guitare installe discrètement des atmosphères en demi-teinte (élégant, Delpierre n’est jamais dans la démonstration - il reste au service du jeu collectif grâce à une main droite d’une précision rythmique diabolique), ou les détricote en passes noisy rock, Courtois mène le jeu à coups de montées harmoniques d’un lyrisme en demi-teinte, soutenues par les claviers vintage et les nappes analogiques de Matthieu Jérôme et par une batterie plus rock-indé que jazz ; Aknin, hommes aux multiples savoir faire, passe avec aisance - et un beau drive -, des rythmes ternaires à la quasi-pop.


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Ph. Gleizes © F. Journo

Deux choses séduisent. Tout d’abord le jeu économe du leader, davantage fondé sur les modulations à l’archet (sur une même note tenue, Courtois fait varier son trémolo élégant) que sur la virtuosité démonstrative. Ensuite, et surtout, cette manière - inédite dans le cross-over jazz / rock - de pratiquer un certain jazz « de chambre » (discret, subtil, cérébral, pondéré) tout en s’abreuvant aux sources les plus stimulantes du rock : le Velvet Underground et Sonic Youth pour le bruitisme, Stereolab pour les claviers, Tortoise pour l’esprit d’aventure. On ne sait plus très bien, en fin de compte, quelle musique travaille l’autre, quelle pratique envahit quel territoire. A la fin du beau concert de WAT ces frontières n’existent plus, et c’est un bonheur de les avoir vues se défaire en temps réel.

V. Courtois © F. Journo