Chronique

Carrier / Lambert / Lapin

Freedom Is Space For The Spirit

François Carrier (as, suona), Alexey Lapin (p), Michel Lambert (dms)

Label / Distribution : FMR Records

La force des grands trios est de ne jamais se répéter, et de rarement se dédire. Après cinq disques ensemble et avant un septième annoncé prochainement, les inséparables Canadiens François Carrier et Michel Lambert retournent à Saint-Pétersbourg afin de retrouver le pianiste Alexey Lapin pour un troisième live consécutif. Les Québécois auront consacré leurs dernières années aux voyages dans la sphère improvisée européenne, de l’Atlantique à l’Oural ; mais c’est avec le Russe que l’échange reste le plus fructueux. Ce Freedom Is Space For The Spirit continue ainsi à témoigner d’un orchestre rugueux mais délesté de toute agressivité superflue par la grâce de Lambert, batteur extrêmement attentif qui aime souligner et donner du relief à un propos fort spontané (le coltranien « Land of Paradoxes », où les frappes canalisent le lyrisme de ses compagnons.)

Les deux volumes de Russian Concerts semblaient exhaustifs : formation égalitaire, lancée dans de longues improvisations aux rapports de force volontairement précaires. Ici, dans ce spectacle à nouveau enregistré dans l’intime ESG 21, un an après les précédentes prestations, l’architecture a considérablement évolué. La musique est moins brute, plus narrative, à l’instar de « Freedom Is Space For The Spirit » où, durant près d’un quart d’heure, on perçoit des cycles, des chapitres pourtant entièrement improvisés qui témoignent d’une trame discrète mais puissante. La liberté est certes une place pour l’esprit, mais elle se gagne chèrement. Les dispositifs de tension s’articulent autour d’un pianiste toujours en embuscade et de l’inimitable alto de Carrier, acide à souhait. Cet axe majeur a pour conséquence de situer le soufflant très en pointe, notamment sur l’ironique « Keep Calm » qu’il ponctue de nombreuses estocades, délaissant l’alto pour son fidèle suona [1] au timbre si perçant.

Le trio appréhende mieux l’espace que dans les rencontres passées. Dans cet album soutenu par le label FMR, on ne sent pas l’exiguïté de la galerie d’art qui les a accueillis. En laissant Lapin et Lambert se préoccuper de l’espace, Carrier se permet maintes fulgurances qui propulsent ces musiciens dans une autre dimension, franchement brillante. A ce titre, « Nevsky Prospect » est une ligne aussi droite et dégagée que la célèbre avenue à laquelle il emprunte son nom : un piano dont les cordes à peine effleurées sonnent sourdement et des percussions avides de mouvement forment une haie d’honneur à un Carrier qui déambule en liberté, avec beaucoup d’esprit.

par Franpi Barriaux // Publié le 10 septembre 2017

[1ou « hautbois chinois », un cousin éloigné de ney turc qui aurait poursuivi la Route de la Soie…