Scènes

Carte blanche à Bruno Angelini - 2

Pour la deuxième date de la carte blanche que lui a confiée la péniche l’Improviste à Paris, Bruno Angelini a conçu une soirée à double plateau : deux formations à l’instrumentation quasi équivalente pour deux programmes dont les similitudes, mais surtout les différences, ont étanché notre soif de bonne musique.


Pour la deuxième date de la carte blanche que lui a confiée la péniche l’Improviste à Paris, Bruno Angelini a conçu une soirée à double plateau : deux formations à l’instrumentation quasi équivalente pour deux programmes dont les similitudes, mais surtout les différences, ont étanché notre soif de bonne musique.

1er set : Sweet Raws Suite etc avec Sébastien Texier (as, cl, acl) et Ramon Lopez (dms)

Cette suite [1] met en scène un personnage imaginaire nommé « Raws » (anagramme de « Wars »), dont le destin sera bousculé par l’avènement de la Seconde Guerre mondiale et dont on suit, à travers la musique, les pérégrinations malheureuses. L’intensité dramatique des grands moments de l’Histoire et de leurs terribles répercussions, ici ramenées à la vie d’un seul homme avec ses épisodes violents, ses périodes de perdition, de doute, de solitude, prend la forme de pièces souvent tendues, mais qui irradient une formidable beauté.


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Bruno Angelini Photo Hélène Collon

Que peut-il y avoir de beau dans l’évocation de ces atrocités ? Probablement la mise en lumière de ce qui se situe à leurs antipodes sur notre échelle de valeurs. Point de solitude sans famille et amis, point de tristesse sans amour. Ce n’est donc pas la guerre qui se joue là, mais ce qu’elle détruit. Tout, dans les silences et les non-dits, la profondeur du propos et la sensibilité qui affleure à tout instant, n’est finalement qu’énergie positive, évocation de ce qui nous est cher.

La musique - logiquement très contrastée, très vivante - se décline en parties mélodiques, envolées free, passages minimalistes ou marqués par une pulsation optimiste. Dans tous ces registres, les trois musiciens portent un discours où prime l’interactivité, jusque dans l’interprétation des thèmes : on perçoit en effet une volonté de ne pas se cantonner au respect de la composition, mais de la sublimer en lui juxtaposant une somme d’intentions informelles et de respirations que seule peut faire naître la liberté de chacun mise au service d’un propos collectif. Sébastien Texier et Ramon Lopez donnent au pianiste une réplique toute en inventivité, semée de belles interventions solistes qui se fondent au sein d’un processus narratif pertinent. Tous trois s’engagent dans la musique comme le pauvre Raws dans la guerre. Totalement, la tête pleine de beaux rêves de liberté.


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Sébastien Texier Photo Hélène Collon

2ème set : Trio avec Olivier Py (ts, ss) et Ramon Lopez (dms)

Ce second set s’inscrit par certains aspects dans la continuité du premier, et constitue par d’autres une forme de rupture. Continuité parce que la formation reste identique, si l’on ne tient pas compte des registres de saxophones, et parce qu’Angelini et Lopez impriment à la musique leur forte personnalité. Rupture car le style d’Olivier Py, très différent de celui de Sébastien Texier, bouscule l’équilibre du trio, et parce que la musique est tout autre : elle est née d’une affinité commune avec un des derniers chefs-d’œuvre de Paul Motian, Lost In A Dream, sublime album enregistré au Village Vanguard en trio avec Jason Moran et Chris Potter. Le set démarre d’ailleurs par leur « Blue Midnight ». Suivent d’autres standards modernes, ainsi que des compositions maison qui mettent en exergue, une heure durant, une admirable faculté de leur donner un nouvel éclairage.


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Olivier Py Photo Hélène Collon

Ici le fil narratif n’est pas envisagé à l’échelle du set, mais de chaque titre. On découvre ou redécouvre ces pièces dont on considérait les interprétations passées comme « définitives ». Quand Olivier Py passe au soprano pour « Meridianne – A Wood Sylph », très belle composition de Wayne Shorter, on se dit - sans rien renier de l’original, évidemment [2], que cette matière gagne à être pétrie par de nouvelles mains. Le trio en conserve la beauté séraphique mais en déploie le thème de façon tentaculaire, les fragments mélodiques se retrouvant essaimés ici et là dans ce discours commun, fait de lignes d’improvisations qui s’enchevêtrent sans se nouer. Autres fragrances de New York, terrain de jeu de Motian, cette fois avec « Coïncidences », issu d’une New York City Session du trio Bruno Angelini - Ramon Lopez - Joe Fonda [3]. Le batteur l’introduit longuement, avec son inimitable fougue poétique. Sans l’assise de la basse et avec un instrument mélodique en plus, les cartes sont forcément redistribuées. Belle main… Pour clore le concert, Sébastien Texier vient mêler la sonorité ouatée de sa clarinette au souffle du ténor d’Olivier Py pour un superbe thème d’Angelini composé pour Les roses noires, un documentaire d’Hélène Milano. « L’indispensable liberté », initialement enregistré avec le trio de Sweet Raws, est réinterprété avec une grande élégance.

Mais l’aventure n’est pas finie… Tirons donc un trait d’union entre cette deuxième escale et la suivante. Car « L’indispensable liberté » a été déjà repris par l’If duo de Bruno Angelini et Giovanni Falzone sur leur album Songs Vol. 2.. Et c’est justement avec cette formation que s’ouvrira le prochain volet de cette Carte blanche à bord de la Péniche L’Improviste, le 28 juin 2014.


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Ramon Lopez Photo Hélène Collon

par Olivier Acosta // Publié le 28 avril 2014

[1Composée par Bruno Angelini en 2010 dans le cadre d’une commande pour le théâtre de la ville de Sevran.

[2Sur le disque 1+1, en duo avec Herbie Hancock.

[3Qui a donné lieu à un bel album sorti sur le label sans bruit et chroniqué dans nos colonnes