J’ai commencé à 4 ans, je n’avais pas beaucoup le choix à ce moment-là. Par contre, je me demande comment j’arrive toujours à en jouer (rires). J’ai commencé avec une dame qui donnait des cours à l’école à l’heure du déjeuner, avec la méthode Suzuki. Elle avait le contact facile avec les enfants et ça se passait très bien. Ensuite, j’ai suivi le parcours classique, le conservatoire, etc. J’ai poussé les choses assez loin. J’ai eu un prix à Liège, puisi étudié avec un Russe qui avait remporté le concours Reine Elisabeth.
Ça ne s’est pas fait d’un seul coup. Adolescente, j’étais très frustrée car je me retrouvais avec plein de copains guitaristes qui jouaient tout ce qu’ils aimaient. Moi, j’avais mon violon, je jouais depuis des années, mais je n’étais pas capable de jouer avec eux, juste pour le plaisir. Alors je suis allée à Liège, pendant les « années Henri Pousseur », il y avait là une certaine effervescence. Je suivais donc mon cursus « classique » et en même temps, je jouais avec des amis, j’avais un duo avec une chanteuse brésilienne. Et puis, bien sûr j’ai suivi des cours avec Garrett List.
Quand tu vois Barre Philips, seul avec sa contrebasse, rester intéressant pendant toute une heure de concert, tu te demandes où est le secret. Et tu t’aperçois que ce bagage, c’est le jazz.
On se retrouvait tous chez lui, chacun avec des bagages très divers. Il y avait des musiciens classiques, mais aussi Kris Defoort, Michel Debrulle, Fabrizio Cassol. Au travers de mises en situations, il nous apprenait des choses fondamentales. On travaillait sur l’écoute, la réactivité par rapport aux autres. C’est très difficile d’expliquer ce qui se passait, en fait.
Au lieu d’apprendre un langage ou d’essayer de reproduire quelque chose, on apprenait à développer nos propres ressources. À la différence de pas mal de cours, que ce soit classique, jazz ou autre, Garrett agissait comme un miroir.

- Cécile Broché © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes
Oui, il y avait tous les gens que j’ai cités et d’autres encore. Et puis, à Liège, à cette époque, il y avait plein d’endroits où l’on pouvait jouer et où l’on se retrouvait. Les concerts à « La Péniche », le « Lion s’envoile », où il se passait des choses fabuleuses. Je me souviens de concerts avec Frederic Rzewski, Garrett List et Michel Portal. Bill Frisell passait par là aussi. Il y avait une énergie terrible. Je me suis donc retrouvée rapidement dans la musique improvisée. Avec une chanteuse, nous avions monté un duo basé sur des poésies de cummings qu’on transformait. On y intégrait des chants de la Renaissance qu’on jouait à l’unisson, puis on improvisait autour de ça. À l’époque, j’allais aussi régulièrement à New York. C’était de la folie furieuse, je jouais sans arrêt. J’allais voir de nombreux concerts. C’est là que je me suis rendu compte que tous les gens que j’admirais avaient un sacré bagage derrière eux. Quand tu vois Barre Philips, seul avec sa contrebasse, rester intéressant pendant toute une heure de concert, tu te demandes où est le secret. Et tu t’aperçois que ce bagage, c’est le jazz. Donc, cela m’a interpellée. Le jazz est un langage par lequel on apprend à gérer le rythme, gérer l’harmonie, gérer les éléments essentiels de la musique.
Je m’étais déjà posé la question lorsque j’avais mon duo. Avec la voix, surtout une voix de femme, nous étions dans les mêmes tessitures. Il fallait donc trouver quelque chose pour que nous ne soyons pas chacune des mélodistes. On m’avait prêté une pédale de guitare. Mais c’était toujours sur mon violon acoustique. Il y avait toujours l’interférence entre le micro et l’instrument, ce n’était pas idéal. Puis, je me suis retrouvée dans des formations avec batterie, et là, le violon est vite perdu. On peut toujours pousser le volume, mais on est très limité.
L’instrument n’a pas du tout la même dynamique, c’est sûr. Il m’a fallu un peu de temps pour me rendre compte que cela n’avait rien à voir. Si tu joues sur l’électrique comme sur l’acoustique, ça ne sonne pas. L’intérêt de l’acoustique, c’est la chaleur du timbre, la vibration, il y a une certaine latence du son. Sur l’électrique, le son est droit, et tu es donc conduit à jouer différemment. Rythmiquement il faut réagir beaucoup plus vite, l’attaque est directe. C’est l’idéal si tu veux jouer des polyrythmies. Puis j’ai joué avec un groupe rock alternatif, Monsoon, dans lequel il y avait Peter Vandenbergh qui joue actuellement avec Flat Earth Society, et là, j’étais très contente d’avoir un violon électrique (rires) ! Ensuite, j’ai fait des spectacles solo. Je me suis posé beaucoup de questions aussi. Savoir ce que j’allais faire sur scène.
Je suis une grande fan de Pierre Henry. On m’a fait écouter « Variation pour une porte et un soupir » et j’ai trouvé ça très drôle. Enfin la musique était drôle !
Oui, toujours. Mais je voulais introduire des textes. J’ai toujours été fascinée par la poésie. Tout était improvisé, mais j’organisais une certaine structure de départ. Ces concerts en solo m’ont permis de développer un ambitus plus grand, car mon instrument le permet tout à fait. Je voulais, au niveau de la tessiture, avoir plus de choix. Voir comment, harmoniquement, rythmiquement ou au niveau des couleurs de sons, je pouvais développer l’ensemble. Ça m’a fait avancer. Entre-temps, j’avais enregistré plein de sons à New York ; j’en ai fait des bandes avec lesquelles jouer « live ». Gros travail sur l’ordi, pour grouper, coller, nettoyer ! Un peu dans la lignée des électroacousticiens. Je suis une grande fan de Pierre Henry, qui a été une grande révélation lorsque j’étais à Liège. On m’avait fait écouter « Variation pour une porte et un soupir » et j’avais trouvé ça très drôle. Enfin la musique était drôle ! Et je me suis intéressée à tous ces gens, Pierre Schaeffer et autres, les précurseurs de la musique électro actuelle. Bref, en solo, j’intégrais les voix, je bidouillais plein de choses. J’étais en résidence au centre de Recherches Electroacoustiques, un peu le pendant de l’IRCAM à Paris. Actuellement, d’ailleurs, je travaille sur un projet qui va un peu dans le même sens, même si j’ai évolué vers un langage jazz. Je mélange jazz et sons du quotidien, car ça continue à m’obnubiler. Cette fois-ci, ce sera avec des sons « volés » à Paris.
J’ai vécu deux ans à Paris pour suivre le cursus à l’école Lockwood. Dans cette école, il n’y a pas que des violonistes, André Charlier y donne des cours de batterie, par exemple. C’est là que j’ai rencontré Etienne. Il cherchait un violoniste pour son groupe. On a joué ensemble pendant cette période avant que le groupe ne se dissolve, car chacun est parti de son côté, l’un à Toulouse, l’autre à Lyon, moi à Bruxelles…
Non, il n’avait rien à voir avec ce qu’on fait maintenant. Nous nous sommes revus pour un mini-concert des Midis du Jazz, organisé à la Maison des Musiques par les Lundis d’Hortense ; Etienne avait écrit un arrangement d’« In A Sentimental Mood » et apporté quelques morceaux qu’il jouait avec son quartet du moment. Moi, des morceaux écrits lorsque je jouais à New York avec Joseph Daley. Ensuite, on a fait une maquette et c’est comme ça que tout a démarré.

- Cécile Broché et Etienne Bouyer © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes
Oui, c’est du pur masochisme (rires). En fait, dans le groupe, c’est souvent moi qui fais les accompagnements. Parce que c’est une chose que j’ai déjà développée dans mes solos et que je pourrais développer indéfiniment. Le violon électrique, comme je l’utilise, en tout cas, c’est un peu un terrain vierge. Il y a peu d’exemples, il faut chercher. Bref, naturellement, je me retrouve dans ce rôle. Mais on fait chacun une moitié du boulot. Que ce soit sur les morceaux d’Etienne, sur les miens ou sur des reprises, il faut faire le travail mélodique. On a les accords, après il faut inventer.
Il y a une structure assez précise. Au départ, je composais uniquement au violon, je notais quelques trucs comme aide-mémoire. Mais cela a évolué et je note de plus en plus. Ce qui m’inspire beaucoup ce sont, en effet, les situations de la vie quotidienne. En ce qui concerne la plupart des compos pour le disque, on a surtout exploré le thème du voyage. Un peu naturellement car nous avons pas mal voyagé chacun de notre côté. Et puis, il y a le hasard aussi. En revenant d’Albanie, j’étais curieuse d’écouter la musique traditionnelle albanaise. Sur place, je n’avais pas pu entendre beaucoup de musique, malheureusement. J’ai donc découvert les chants polyphoniques du sud du pays, et ça m’a donné envie de faire quelque chose autour de ça. Un autre morceau est inspiré de New York. Je m’étais retrouvée dans une résidence d’artistes issus de quatorze de pays différents. Un endroit idyllique, près de Woodstock. On avait tout le confort. Et je me suis posé la question de savoir si c’était réellement de bonnes conditions pour créer. Ça m’a inspiré un morceau. Les situations sont un peu mes sources d’inspiration.
Si tu es honnête envers toi-même et si tu as quelque chose à dire, les gens reçoivent quelque chose.
Certains morceaux étaient très écrits. D’autres ne comportaient que deux trois accords sur lesquels on a planché. Et dans l’arrangement, il y a des moments d’improvisation. C’est vraiment 50/50 d’impro et d’écriture.
C’est Etienne qui a eu l’idée d’inviter quelqu’un sur notre disque. On s’est dit qu’il fallait peut-être un instrument rythmique pour compléter notre duo. On a pensé à Chris Joris, que j’adore, qui était libre et a accepté aussitôt. Et maintenant, on se régale. Quand on joue avec lui en concert, il prend de la place. C’est presque devenu un trio à part entière.

- Cécile Broché © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes
Je n’en sais rien pour l’instant. On se retrouve encore souvent à bosser en duo. Nous sommes allés jouer au Monténégro en duo, par exemple. Je pense qu’on a besoin de continuer à faire évoluer ce noyau-là. Mais c’est vrai qu’on a parfois des invités. En Tunisie, l’année dernière, pour une Master Class, nous nous sommes retrouvés sur scène avec deux batteries et deux guitares. Et finalement, ça s’y prête bien parce qu’autour du noyau, on peut facilement imaginer des formules plus larges.
Je pense que c’est très ouvert, très flexible. On n’a pas testé tout ce qui est possible avec le duo, jusqu’à présent : il y a eu Chris, l’expérience en Tunisie, ou avec un contrebassiste et un pianiste.
Oui, mais ça se fait facilement. C’est un peu comme si tu avais un sapin de Noël et que tu y accroches les guirlandes que tu veux (rires). Dans le cas de Chris, je pense que cela nous fait jouer autrement. Mais cela est dû à sa personnalité. Il a un univers très fort et un type de jeu assez rare. Il gère tout un vocabulaire, sans perdre en fraîcheur. Il est capable de partir à tout moment dans des directions parfaitement inattendues. C’est précieux. Il nous ouvre d’autres pistes.
On n’a pas créé de nouveau morceaux pour un instrument. Mais pourquoi pas ? Lors des prochains concerts nous jouerons sans doute l’un ou l’autre des morceaux de Chris.
Faussement complexe, je pense. Ce n’est pas complètement barré comme musique. Mon projet « New York » était sans doute plus difficile d’accès. Pour ce duo, la structure des thèmes est assez simple. Ce qui est particulier, c’est l’instrumentation. Le sax et la manière dont le violon est utilisé. Pas d’accords compliqués, pas de changement de métrique toutes les trois mesures. Il y a une espèce de clave qui est là, qui existe. Ça peut paraître particulier, mais pas compliqué. Mais je pense que dans n’importe quel cas, si tu es honnête envers toi-même et si tu as quelque chose à dire, les gens reçoivent quelque chose. Si tu joues pour faire « joli », c’est un peu court. Par contre, si ton message est honnête, il y a quelque chose qui se passe. Et puis, globalement, je suis sans concession. Je ne vais pas essayer d’adapter ma musique pour faire plaisir à l’un ou à l’autre. Ni de penser à ce qui va plaire aux gens. Ça ne veut rien dire, c’est débile.
Si ton message est honnête, il y a quelque chose qui se passe.
Il y aura de nouvelles compos, oui. Un nouvel album. Mais on n’est pas encore très avancés par rapport à ça. On a commencé à travailler parallèlement avec une pianiste classique qui est venue nous chercher parce qu’elle aimait notre univers. Elle fait un travail autour des œuvres pour piano de Schoenberg. Là, on sort du circuit jazz. Mais cela nous intéressait et nous avons écrit quelques morceaux directement inspirés de Schoenberg. Ce sont des pièces courtes que l’on joue comme des interludes au début, entre, et à la fin du concert. En ce qui concerne la suite du duo, on va encore explorer, approfondir nos recherches. Le duo, c’est assez facile, flexible et plus aisé à déplacer qu’un band de six musiciens. Et puis je veux continuer à chercher sur mon violon.
