Scènes

Christine Wodrascka, Ramon Lopez et Marc Démereau au Mandala

Du 4 au 14 janvier 2012, le Mandala organisait à Toulouse sa troisième Quinzaine de l’Improvisation, désormais rebaptisée IF : Impro-Focus. Nous y étions samedi 7.


Du 4 au 14 janvier 2012, le Mandala organisait à Toulouse sa troisième Quinzaine de l’Improvisation, désormais rebaptisée IF : Impro-Focus. Belle affiche sans chapelles où conflue presque tout ce qui improvise, du « jazz-jazz » à l’impro « libre » en passant par l’électro et une certaine forme de chanson. Nous y étions samedi 7.

Si le festival est une initiative du Mandala, deux soirées étaient réservées à des coproductions avec deux « institutions » toulousaines en matière de musiques qui cherchent : la soirée de clôture du festival, samedi 14 janvier 2012, en partenariat avec Un Pavé dans le Jazz [1], et celle-ci, samedi 7 janvier, où l’on retrouvait deux des artistes de Freddy Morezon’ P.R.O.D. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Freddy Morezon a ceci de commun avec le Pirée qu’il n’est pas un homme. Pas un port grec non plus, mais un genre de maelström midi-pyrénéen effervescent, à la fois collectif, compagnie d’artistes, structure de production, diffuseur, label, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler dans ces colonnes.

Premier constat : la petite salle du Mandala est pleine comme un œuf. L’improvisation, ça fait venir du monde, quoi qu’on entende ici et là ; et pas que des profs quinquagénaires, non : assistance bariolée, de tous âges, même si on n’a pas demandé aux gens leur carte d’identité. On y reconnaît aussi plusieurs artistes - des musiciens, un poète - , venus confraternellement.


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Christine Wodrascka © Michel Laborde 2012

Christine Wodrascka , depuis longtemps installée à Toulouse, est une pianiste marquante. Son jeu a parfois été comparé à celui de Cecil Taylor, avec qui elle a en commun l’énergie, voire la violence, de certains moments. A Fred Van Hove aussi, pour cette propension à jouer des passages si liés qu’ils en paraissent liquides, torrentiels, semés de rapides et de cascades. Son duo avec Ramón López est une histoire au long cours, jalonnée de deux albums : Aux portes du matin (2001) et Momentos (2009), tous deux parus chez Leo Records, et de multiples concerts. Elle incisive, lui bouillant, ils se complètent, se contestent, se collettent, se cherchent, se trouvent. Nous trouvent à l’écoute.

Ils commencent par une improvisation courte, histoire de se mettre en chauffe. Elle paraît chercher sur le clavier, attraper au vol un son. Mains et doigts à plat, ouverts, attentive, elle rappelle Monk et ses « erreurs justes », ses apparentes hésitations. La batterie souligne les croches. Puis le piano se cabre sous les mains qui dessinent des trajectoires plus qu’elles n’actionnent des touches.
La séquence suivante s’ouvre à la batterie. Christine Wodrascka happe au vol les notes des toms, Ramón López la contredit, place des « pêches » au charley. Musique non mesurée, démesurée : il marmonne, vocalise ; elle s’épanche en grondements de cordes, le piano scintille de clusters ; grosse caisse et toms entament une rythmique, une mélodie lui répond, un peu romantique, un peu spectrale, un peu abstraction lyrique. On les sent, on les voit plutôt s’abandonner au courant de la musique qui les traverse et les agit(e). Les cordes étouffées répondent aux tablas, la batterie répétitive rencontre un clavier chromatique.


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Ramon Lopez © Michel Laborde 2012

Chaque séquence est différente, même dans les postures physiques des musiciens - le seul postulat de départ est peut-être « un état d’esprit par morceau ». On ne retrouve pas ici les poncifs qui encombrent souvent l’improvisation : pas de « plans », pas de points de repère, l’une est le repère de l’autre et l’autre de l’une, point. Le piano n’est préparé que sur une séquence, semé de morceaux anguleux de plastique transparent qui rebondissent sur les cordes comme les becs d’un clavecin en vrac, que contestent de larges à-plats de grosse caisse et de toms. Musique à finir soi-même, où la « lecture » de l’auditeur prend une part plus importante qu’ailleurs. On entend la fin s’approcher lorsque les deux se retrouvent, synchrones dans la retenue, dans l’à peine audible, une comptine ou une berceuse.
Le rappel sera bref, tribal, agité. Clusters du plat des mains, balais liquides, dix petits tours et puis s’en vont, nous laissant grand ouverts et scintillants d’idées.

Une longue pause avant l’entrée de Marc Démereau. Expérimentateur multicartes, animateur de la vie musicale toulousaine, saxophoniste, sciemusicaliste, gueulophoniste, drôledephoniste, agitateur du Tigre des Platanes, de la Friture Moderne, de Cannibales et Vahinés et on en passe, celui-ci n’en finit pas de battre les sentiers les moins prévisibles.


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Marc Démereau © Michel Laborde 2012

Seul en scène, aux commandes d’une machinerie qu’on croirait empruntée à un poste de pilotage : manettes, potards, diodes, ordinateur portable, câbles en tous sens, il mixe en direct pièces et morceaux de vie et de musique : des bribes de radio, de conversations, bruits de gens et de nature - de l’eau, un orage, les oiseaux, le vent -, de technologie - Spoutnik revisited -, un saxophone soprano parfois presque tzigane, parfois franchement free, d’autres musiques, parfois éthiopiennes, parfois pas, des mots, enregistrés ou pas, de la scie musicale, signal retraité sur ordinateur ou non, et nous fabrique une banque d’atmosphères qui peu à peu prend forme - la forme d’une nuit étrange et inquiète. « Magic Owl », la chouette, s’en vient bientôt ponctuer ce qui ressemble à un poème symphonique de notre temps, fait d’allusions et de références, d’oscillations harmoniques, de craquements, mémoire fragmentée. Le développement paraît parfois long, avec une séquence reprise deux fois sans qu’on en perçoive bien la progression, mais peut-être est-ce davantage l’image - Démereau reste penché sur ses instruments, souvent quasi immobile, sans lever les yeux sur le public - que le son qui provoque ce relatif décrochage de la part du public. Il aurait peut-être fallu fermer les yeux pour mieux se laisser embarquer.

Un orgue d’église maintenant, qui sature et se brise. Démereau s’approche du micro et dit, yeux fermés, voix détimbrée : « At last I am free / I can hardly see in front of me… », en apesanteur sur un son de mélodica trafiqué, comme une déclaration d’intention [2].

Pas de rappel possible pour ce genre de création : un dernier verre et l’on sort sur le boulevard en se disant que l’improvisation, non seulement ça fait venir du monde, mais en plus ça fabrique plein de mondes à visiter. Vous connaissez beaucoup d’artistes qui savent faire ça, vous ?

par Diane Gastellu // Publié le 6 février 2012

[1Une affiche alléchante : Bruno Chevillon - Maguelone Vidal improvisant sur Un Chien Andalou de Luis Buñuel, puis le groupe Rétroviseur, sous-titré « Jazz vrombissant ».

[2Parions que Marc Démereau pense plus, pour ce titre, à sa reprise par Robert Wyatt qu’à l’original du groupe Chic.