Chronique

Christophe Panzani

Les âmes perdues

Christophe Panzani (ts) + Edouard Ferlet, Leonardo Montana, Laia Genc, Dan Tepfer, Guillaume Poncelet, Tony Paeleman, Yonathan Avishai (p).

Label / Distribution : Jazz&people / Harmonia Mundi

L’idée de ce disque trottait dans la tête de Christian Panzani depuis un petit bout de temps. Lui qui, comme bien des musiciens de jazz, est amené à vivre jour après jour de nombreuses rencontres avec ses pairs, avait fini par admettre qu’il n’est pas toujours possible de travailler avec tous ceux qu’on aimerait fréquenter avec plus d’assiduité. Ainsi va la vie… Mais c’était compter sans sa volonté de prendre les choses en main une bonne fois pour toutes et d’aller au-devant de sept pianistes afin d’enregistrer avec eux des duos, à domicile ou presque. Une série de sept rencontres qui se sont déroulées entre août 2015 et janvier 2016 et voient le jour sur le label Jazz&People. Les âmes perdues est un disque du genre envoûtant, dont le titre est sans nul doute à connecter avec l’époque de sa conception, en particulier depuis les attentats qui ont ensanglanté la France à plusieurs reprises (une partie de cette musique a été écrite le 7 janvier ; de même, un enregistrement était prévu le 14 novembre). Les compositions, quant à elles, renvoient à d’autres centres d’intérêts de Christophe Panzani, comme la littérature ou la mythologie (« Sisyphe », « Le rêve d’Icare »).

Des pianistes : pourquoi eux exclusivement ? L’explication est assez simple car il se trouve que le Grenoblois compose au piano, mais joue assez rarement avec les adeptes de l’instrument, qu’il se produise en tant que leader ou comme sideman. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, toutefois… Il faut en outre savoir que dans sa mémoire trône un enregistrement qui l’a certainement marqué pour toujours : People Time, une conversation sublime entre Kenny Barron et Stan Getz, enregistrée en mars 1991 au Café Montmartre de Copenhague, trois mois presque jour pour jour avant la mort de celui qu’on surnommait The Sound et qui paraissait jeter ses dernières forces dans une musique à la fois tragique et en état de grâce [1].

Sept pianistes, aux personnalités affirmées forment ainsi un casting d’envergure internationale : Édouard Ferlet, Leonardo Montana, Laia Genc, Dan Tepfer, Guillaume Poncelet, Tony Paeleman et Yonathan Avishai. Une première écoute de l’album donne envie de jouer au petit jeu des différences, pour tenter de comprendre ce que chaque pianiste peut apporter de singulier au répertoire, composé dans sa totalité par Christophe Panzani. Mais très vite, on abandonne l’exercice stylistique pour s’abandonner sans la moindre réserve à une musique aux allures de rêverie (joliment illustrée par un dessin de Ludovic Debeurme au recto de la pochette du disque) en sept temps. S’il y a parfois un peu de mélancolie dans le chant du saxophone ténor, on reste avant tout captivé par sa beauté formelle. Les âmes perdues est à la fois l’expression d’un voyage de nature méditative, d’une réflexion sur le sens de la vie et d’un partage des émotions. C’est une captation dans l’instant, quand la musique émane du plus profond de celui ou celle qui lui donne naissance et matérialise l’idée de l’art si prisé de la conversation, dans l’absolu respect de l’autre. Quitte à faire un peu de place au silence. Christophe Panzani a parfois laissé entendre qu’il redoutait le risque d’un manque de cohérence de ces rencontres ainsi exposées à tous. Qu’il soit rassuré, son carnet de route est non seulement des plus attachants, mais il démontre avec un mélange d’humilité et de ferveur qu’on n’est pas sans raison l’un des saxophonistes les plus sollicités du moment. Et si Les âmes perdues ont vocation à être une forme musicale d’autoportrait, alors ce dernier est on ne peut plus flatteur.

par Denis Desassis // Publié le 19 juin 2016

[1À l’origine publié en 1992 sous la forme d’un double CD, People Time est aujourd’hui disponible chez Universal dans un coffret de sept disques regroupant l’intégralité des quatre soirées.