Cinquante ans de bonheur à Souillac

Un nom demeure indissociable du Festival de Souillac, Sim Copans. De 1944 à 1975, cet homme de radio franco-américain créa, anima et produisit des émissions de radio en France pour se lancer en 1976 dans la première édition de Souillac en Jazz. L’infatigable Robert Peyrillou, président et directeur artistique de ce rendez-vous estival depuis 1985, célèbre ce demi-siècle d’aventures avec plusieurs évènements d’envergure.
Et quels évènements !
- Parution d’un livre-souvenir agrémenté de splendides photographies et d’une couverture illustrée par un habitué des lieux, Daniel Humair.
- Inauguration d’une statue réalisée par Arnaud Bonnin et financée par la municipalité sur la place Sim Copans.
- Émission par la Poste d’un timbre édité à 495.000 exemplaires avec sa sortie premier jour le 17 juillet.
- Deux expositions complètent ces festivités : 50 ans de photographies de Bernard Delfraissy, et les premières peintures de Jean-Pierre Rodrigo, qui dirigeait déjà le Swing Machine Big Band de Cahors lors de la première édition du festival. Avec dans ses rangs quatre instrumentistes présents en 1976, ce grand orchestre lotois s’est de nouveau produit en 2026 en attirant un record de 1100 personnes.
La musique investit les rues avec les déambulations des Bavagonds et leurs airs néo-orléanais tandis que, face au Beffroi Saint-Martin, le quintet Chesco’s Réunion, dirigé par le contrebassiste François Chanut, capte l’attention des passants. Le batteur costaricain Augusto Aguilar déploie des rythmes latins, véritables tremplins pour le pianiste Florent Lapeyre, le saxophoniste ténor Thierry Chèze et le trompettiste Pascal Saulière, inspiré par le jeu fiévreux de Dizzy Gillespie lors de ses soli. Les contrastes se succèdent, « Train Changing » avance avec souplesse, propulsé par la contrebasse, et l’hymne ukrainien se métamorphose, interprété avec originalité en version cubaine. Après une excellente dégustation de fromage de chèvre - le cabécou -, il est temps de prendre place face à l’abbatiale et de s’immerger dans la fluidité de Floating, le quartet étonnant d’Émile Parisien.
Si la tradition du jazz est respectée dans les grandes lignes des compositions, ce sont les solos qui tendent à bousculent l’esthétique du quartet.
Le métissage humain et culturel produit des interactions étonnantes : des effluves balkaniques distillés par Yaron Herman répondent à un ballet d’hirondelles qui nichent dans les pierres séculaires qui surplombent la scène. Son jeu de piano se pare de couleurs romantiques mais sa main gauche ancre la musique au sol comme pour mieux épouser les prouesses polyrythmiques de Prabhu Edouard. Le son des tablas souligne les phrases acérées du saxophone soprano qui revêt des traits coltraniens. Imperturbable, la contrebassiste Linda May Han Oh anticipe les accélérations soudaines de ses collègues sans jamais perdre le fil du tempo. Ces conjugaisons mélodico-rythmiques expriment des sentiments purs, quasi hypnotiques avec « L’Étude pour piano No.40 » de Georges Gurdjieff. Une mélancolie profonde envahit la composition « Portal » - hommage d’Émile Parisien au maître. Un air qui nous rappelle les échanges audacieux entre le clarinettiste disparu et Mino Cinelu. Radieux, les quatre instrumentistes de Floating ont porté la musique à un haut degré d’incandescence.
l’opiniâtreté d’hommes et de femmes qui, bien souvent avec beaucoup de débrouillardise, perpétuent des festivals historiques dans la France rurale
Spécialisée dans l’histoire du jazz en France, Anne Legrand a animé la table ronde Le jazz en milieu rural en présence de Nicolas Pommaret de France Musique, d’élu·es et d’organisateur·rices de festivals. Les différents témoignages confirment l’opiniâtreté d’hommes et de femmes qui, bien souvent avec beaucoup de débrouillardise, perpétuent des festivals historiques dans la France rurale. Souillac est de ceux-là.
Soutenu par le dispositif Jazz Migrations, le duo Brady a décidé d’embarquer le public sur une nouvelle planète, à la manière des Kobaïens à l’aube des années soixante-dix. Michèle Pierre et Paul Colomb établissent des combinaisons sonores qui évoquent le grand départ pour un monde où tout est à recommencer. Ils n’ont pas choisi la facilité car ils jouent du même instrument, le violoncelle. « La vie d’après » fait référence au souvenir de la Terre, les résonances sur les caisses des instruments, les complaintes soniques soulignent la maturité musicale des deux musicien·nes. Des touches orientales égayent les compositions qui se succèdent allègrement. Fort de quinze années d’expérience musicale, le duo est chaleureusement applaudi.
Subitement, la magie opère avec l’entrée en scène de deux artistes accomplis qui vont ensorceler l’auditoire. Le timbre vocal extrêmement émouvant de Youn Sun Nah, uni à l’architecture raffinée des accords du piano de Bojan Z, ne peut laisser indifférent. La voix de la chanteuse, qui se fait quasi enfantine lorsqu’elle présente les différents morceaux, peut prendre une tournure dantesque lorsqu’elle puise une énergie ardente au fond d’elle-même. L’impressionnisme se marie parfaitement avec le blues et on se laisse facilement emporter dans le tourbillon lorsque le duo accélère la cadence. L’atmosphère devient poignante lorsque la chanteuse se lance dans une mélodie en solitaire sans accompagnement mais avec le soutien du public, silencieux et visiblement aux anges. Bojan Z passe du Rhodes au piano acoustique et ce n’est pas une ondée passagère qui va le perturber, les notes filent entre ses doigts. Le dosage subtil entre la poésie rêveuse évoquée par sa main droite et la maîtrise technique impressionnante de la main gauche procure un plaisir continu. Rappels successifs et ovation méritée, la pluie s’est éloignée.
Un concentré de poésie envahit la Halle à la mi-journée avec le groupe Bald - lauréat du Tremplin et Prix du public - qui improvise sur un fond d’ambiances celtiques. L’originalité tient aux couleurs diffusées par la harpiste Sandra Gourgues, de formation classique. Plus ancrés dans un jazz mainstream, le saxophoniste ténor Sacha Sraka, le bassiste Thomas Giberne et le batteur Stéphane Delpech s’engagent quelquefois dans un funk communicatif. Le volet mélodique du quartet s’incarne totalement avec la composition « Cinéma d’auteur », ballade qui peu à peu monte en puissance sur des rythmes binaires.
Les hommages ne cessent de se multiplier pour le centenaire de la naissance de Miles Davis, pour le meilleur et pour le pire. La partie était donc risquée pour Erik Truffaz qui s’attaquait au monument arrangé somptueusement par Gil Evans en 1960, Sketches Of Spain. Certes, le « Concierto De Aranjuez » résonne une fois de plus de tous ses feux, mais très vite la musique va s’émanciper et prendre une tournure bien plus contemporaine. La trompette se pose délicatement sur les assauts de la section rythmique alors que Pau Figueres sème des notes déliées sur sa guitare flamenca. Là aussi la musique évite le cliché, l’Espagne se ressent pleinement avec une atmosphère musicale épicée par la fougue de la danseuse Ana Pérez. Les palmas surgissent et se complexifient sur les contretemps mélodiques. Mais l’astre ardent se nomme Antonio Lizana : à lui seul il canalise toute l’énergie de l’octet et injecte de la frénésie en alternant son chant puissant à des soli de saxophone alto prodigieux. Erik Truffaz joue la carte de la tendresse alors que l’auditoire applaudit, il nous dit au revoir avec la comptine qu’il avait écrit lors de la naissance de sa fille « Le soleil d’Eline ».
Belle conclusion pour ce festival cinquantenaire qui une fois de plus a bénéficié de l’aide de soixante-seize bénévoles rayonnants de bonheur.

