Chronique

Columbia Icefield

A Silence Opens

Nate Wooley (tp, fx), Susan Alcorn (psg), Ava Mendoza (g), Ryan Sawyer (d)

Label / Distribution : Out of Your Head Records

« El derecho de vivir en paz » est une chanson du poète chilien Victor Jara, l’une des victimes des sbires de Pinochet en 1973. Deux ans avant son assassinat, il enregistrait cette chanson contre la guerre étasunienne au Vietnam, l’une des protest songs préférées de Susan Alcorn, membre du quartet de Nate Wooley Columbia Icefield, tragiquement décédée l’an passé, peu de temps après l’enregistrement de A Silence Opens, dernier album de l’orchestre du trompettiste. Dernier dans tous les sens du terme puisqu’après bientôt dix ans de travail avec le batteur Ryan Sawyer et Susan Alcorn, et alors qu’Ava Mendoza avait remplacé Mary Halvorson, Nate Wooley souhaite mettre un terme à cette aventure en l’absence d’Alcorn. Une fin qui ne pouvait se terminer que par un hommage vibrant, « El Derecho » se rajoutant à l’enregistrement déjà finalisé. La chanson revient par courts interludes, comme autant de virgules, entre les morceaux où l’on entend Alcorn : d’abord chantée avec beaucoup d’émotion et de solennité par Mendoza dans la plus pure tradition des cérémonies de deuil militantes.

Ce disque est marqué par la perte d’êtres chers, sans pathos. Avant le départ d’Alcorn, A Silence Opens était tout entier dédié au trompettiste Ron Miles, qui a tant compté pour Wooley. Ce sont donc, outre « El Derecho », des titres de Ron Miles qui sont joués, où l’on retrouve le timbre de trompette si brillant de Wooley, mais aussi, et c’est le changement majeur de Columbia Icefield, les rhizomes très blues de la guitare d’Ava Mendoza. « We Say Goodbye Twice/WildWood Flower », écrit par Wooley, est ainsi un dialogue assez puissant entre les cordes, presque seules au monde, où le jeu de la guitariste prend des airs hendrixiens. Le jeu de l’orchestre est direct, droit aux tripes, quand il y avait beaucoup d’espace et de limbes oniriques et électroniques sur Ancient Songs of Burlap Heroes, le précédent album.

La raison en tient beaucoup à l’écriture de Ron Miles, assez directe et puissante, tel « You Taste » où la trompette de Nate Wooley surfe sur la saturation des cordes pour un mouvement quasi permanent que la batterie de Sawyer nourrit avec gourmandise. Il faudra « Darken my Door » pour nous ramener au deuil dans un mouvement presque chamanique, qui réanime une rage et un souffle de vie comme un mécanisme ravivé qui fait de cet album paru chez Out of Your Head Records une promesse du souvenir plutôt qu’une pesanteur du vide.

par Franpi Barriaux // Publié le 12 juillet 2026
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