Scènes

Dans le patio de Louis Winsberg

28 juillet 2011 à Eygalières. La grande double porte s’ouvre, on entre dans un magnifique patio et avant même que résonne la première note de musique, une évidence s’impose : la soirée sera mémorable. Il en est de certains lieux comme des êtres : charismatiques, exhalant une âme, un vécu. Capables de charmer un auditoire de par leur simple présence.


28 juillet 2011 à Eygalières. La grande double porte s’ouvre, on entre dans un magnifique patio et avant même que résonne la première note de musique une évidence s’impose : la soirée sera mémorable. Il en est de certains lieux comme des êtres : charismatiques, exhalant une âme, un vécu. Capables de charmer un auditoire par leur simple présence.

Ce patio est de ceux-là, centre de gravité et de vie de la maison de Louis Winsberg et avant lui de ses parents, artistes eux aussi. On imagine des décennies de création artistique, les myriades de notes qui ont résonné entre ces murs, sous les lauriers en fleurs.


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Photo © Yann Renoult

Ce soir, dans le cadre du festival Calan d’Art d’Eygalières (13), au cœur du Parc Naturel des Alpilles, Louis Winsberg ouvre ce lieu au public pour une exposition de tableaux et d’esquisses réalisés par ses parents, et un concert intitulé « La Route des Roms » qui ambitionne mêler les différents courants de la musique gitane, du manouche au flamenco.

Première partie : Boulou Ferré entre en scène, foulard autour du cou - les soirées sont fraîches au pied des Alpilles. Les yeux clos, il se concentre en silence pendant une dizaine de secondes, puis ses mains se placent sur la guitare et l’esprit de Bach vient lentement planer au-dessus de la cour intérieure. Étonnamment, il ne jouera que du classique, ce soir, lors de sa prestation solo. L’attention est extrême, les yeux rivés sur le manche, les sourcils froncés dans l’effort ou haussés par la surprise, comme si la musique se révélait d’elle-même. Le style de jeu, l’attaque franche et sèche et le très faible sustain des guitares manouches en général, évoquent le clavecin. A la fin de chaque morceau, un sourire radieux illumine le visage du guitariste. La musique lui a rendu visite et il nous l’a magnifiquement transmise.

Ensuite, grande première pour Louis Winsberg, Antonio « El Titi » et Rocky Gresset. Si l’on ne présente plus le premier, les deux autres sont moins connus ; Rocky Gresset est une des figures du renouveau du jazz manouche, la trentaine tout juste passée, tandis qu’Antonio « El Titi » est un compagnon de route flamenco de Winsberg depuis quelques années, entre Marseille Marseille et Jaleo. Louis se sent comme chez lui, pour la bonne et simple raison qu’il y est, au sens propre du terme. Il règne donc une certaine décontraction, une atmosphère assez sereine propice aux jam sessions endiablées qui ont dû se dérouler par centaines dans ce patio.

Le répertoire, à l’image de l’ambiance, est manifestement orienté boeuf : les guitaristes vont enchaîner une succession de standards archi-connus (mais accompagnés d’improvisations débridées), histoire de roder leurs dialogues. « Estate », « Caravan », « Take Five », « America » (West Side Story)… les titres s’enchaînent. Légèrement en retrait d’un point de vue sonore mais aussi dans ses interventions, scrutant les manches de ses deux partenaires, Gresset semble le moins à l’aise. Il faut dire qu’une indéfectible complicité lie les deux autres, bâtie sur des années de collaboration et une affection particulière pour le flamenco. Winsberg et Antonio « El Titi » se regardent à peine, ils parlent le même langage ; et leurs improvisations en questions/réponses sont toujours précises et percutantes.

Il faudra une version de « La Marseillaise » pour que Rocky Gresset montre à quel point il est talentueux, capable d’une rare vélocité tout en maîtrisant les plus subtils voicings. Sa longue introduction en solo de l’hymne national restera un des moments forts du concert, bien que la suite du morceau, interprété en trio dans un style plus flamenco, ne démérite pas. Django est honoré comme il se doit avec « Troublant boléro », joué en duo par Winsberg et Gresset, puis « Nuages », pour lequel ils sont rejoints par Boulou Ferré. Le rappel est explosif grâce à une invraisemblable version du « Spain » de Chick Corea à quatre guitaristes, chacun rivalisant d’inventivité dans ses improvisations. Standing ovation.

Ce trio naissant exploite à merveille les contrastes des sensibilités de ses membres : la « pompe » manouche de Rocky Gresset apporte le socle rythmique, Antonio « El Titi » enrichit la palette de tout le contraste sonore du flamenco, entre effets percussifs et rasgueados, Winsberg - avec ses influences plus étendues - fait le lien, orientant les morceaux tantôt d’un côté tantôt de l’autre, sans renoncer à quelques digressions plus purement jazzy ou encore world.

On prévoyait une soirée mémorable dans un lieu exceptionnel. Pour une fois on ne reprochera pas à la vie d’être parfois si prévisible.

par Arnaud Stefani // Publié le 11 août 2011
P.-S. :

Le site de l’association Calan d’Art.