Chronique

Die Hochstapler

Plays The Music of Alvin P. Buckley

Louis Laurain (tp), Pierre Borel (as), Antonio Borghini (b), Hannes Lingens (dms)

Label / Distribution : Umlaut/Orkhêstra

On avait pu découvrir il y a quelques mois le quartet européen (franco-germano-italien, pour être précis) Die Hochstapler dans un mariage aventureux entre Ornette Coleman et Anthony Braxton aux allures de manipulation génétique savante. Autour du batteur Hannes Lingens et du trompettiste Louis Laurain, l’orchestre offre avec son second album une approche différente de la Great Black Music avec la rencontre d’un mystérieux personnage de l’après-guerre chicagoane : le compositeur et statisticien Alvin P. Buckley, contemporain de Muhal Richard Abrams puisque les notes de pochette nous indiquent qu’il est né en 1929, mais décédé très jeune, quelques mois avant la création de l’AACM. Pourtant, « Alphabet and Alpha Romeos », qui ouvre le disque, nous démontre à quel point l’avant-garde se trouvait légèrement en retrait pour lui. Notamment lorsque le saxophone de Pierre Borel se frotte à la trompette dans une construction extrêmement élaborée. A force d’être en avance, le scientifique n’est qu’une ombre sur la plupart des photos.

Mort dans la trentaine, la même année qu’Eric Dolphy, Buckley avait abandonné la musique, nous révèle Die Hochstapler, après une rencontre avec Stockhausen ; il se raconte aussi - mais sont-ce des légendes ? - que Dolphy a intitulé son célèbre Out To Lunch ainsi car Alvin était parti se restaurer juste au moment où commençait la session, ce qui contraignit le sextet à devenir quintet. Un tel parcours tient du mythe. Son propos, basé sur les cycles et les suites aléatoires s’inspirent de certains travaux contemporains en cours chez les Européens. On trouvera pareillement quelques similitudes avec la démarche de l’Oulipo, ce que le quartet met idéalement en exergue. On s’en aperçoit clairement dans le morceau « Le Musicien est au son… » ou la contrebasse d’Antonio Borghini est un axe solide sur lequel ses comparses peuvent se permettre toutes les digressions suivant un fonctionnement parfaitement logique et indépendant. La suite « … Ce que le ver est à la pomme », qui laisse parfois place au silence, nous rappelle également que Buckley fut un penseur agissant par des aphorismes aussi définitifs que les aspérités tranchantes de ses compositions.

On ne connaît pas tous les détails de sa vie, remplie de zones d’ombre et d’abstractions, d’autant que les internets sont aussi peu diserts que les bibliothèques sur la question, mais on ne serait pas surpris, en écoutant « Playing Cards » ou en contemplant les partitions graphiques qui ornent le livret de l’album, d’apprendre qu’à la fin de sa vie, Buckley était devenu professeur d’échecs et avait eu Anthony Braxton comme élève. On discute beaucoup autour d’un échiquier. On envisage des stratégies. On s’échange des concepts… Ce qui est sûr, c’est que l’orchestre maîtrise à merveille le langage que le mathématicien mélomane a fondé. Il est même désormais absolument le leur. C’est une belle découverte à laquelle nous convie Die Hochstapler ; notons, à toutes fins utiles, qu’en allemand, cela signifie « l’imposteur ».