Chronique

Die Hochstapler

The Braxtornette Project

Pierre Borel (as), Louis Laurain (tp), Antonio Borghini (b), Hannes Linges (dms), Tobias Backhaus (dms,1), Pierre-Antoine Badaroux (as, 4), Axel Dörner (tp, 4), Joel Grip (b, 4), Antonin Gerbal (dms, 4)

Label / Distribution : Umlaut/Orkhêstra

Aborder la musique de deux légendes comme Anthony Braxton et Ornette Coleman à la manière d’une œuvre de répertoire est une sacrée gageure, apte à faire hurler quelques gardiens du temple. C’est pourtant la tâche que s’est assigné le quartet franco-allemand Die Hochstapler pour son roboratif Braxtornette Project sur le label Umlaut. Prévenants, les musiciens rassemblés autour de vieux complices, le saxophoniste alto (forcément alto) Pierre Borel et le trompettiste Louis Laurain, ont pris soin de couper court aux critiques en s’auto-désignant imposteurs [1].

Pourtant, à l’écoute de la première partie de ce double album, où le morceau « Peace », exfiltré de The Shape Of Jazz To Come, s’enchevêtre avec les différents avatars de la « Composition n°23 » de Braxton [2], cette approche se révèle très éclairante sur les différentes dimensions d’une musique à qui on avait assigné la nouveauté iconoclaste comme seule raison d’être. En quatre longues parties touffues aux trames denses et rugueuses, Die Hochstapler incarne une perpétuation esthétique qui ne verse jamais dans le bégaiement nostalgique.

Évidemment, on reconnaît dès les premiers instants de la « Part II » le timbre véhément de la trompette et l’ardeur de la batterie de Hannes Lingens qui firent le mordant du « Good Old Days » d’Ornette. La citation se déconstruit dans une superposition furieuse de timbres et tend vers l’infini de la « Composition n°40B » de Braxton. Il ne s’agit aucunement de rendre hommage, mais de mettre le feu à la plaine en frottant consciencieusement deux bâtons de dynamite. A ce jeu, c’est la contrebasse d’Antonio Borghini, remarquable à l’archet, qui fait office de passeur, de point central entre les deux univers. Un rôle qui prendra toute son importance dans « Part III », sur le second disque : chaque soliste y est poussé dans ses retranchements, le quartet prend ses distances avec la lecture linéaire des œuvres pour se lancer dans une passementerie d’allers-retours complexes et époustouflants entre les univers, comme une brèche parallèle entre deux tropismes prétendument inconciliables.

On pourrait croire qu’associer les deux maîtres-alto de la Great Black Music consiste à accoler deux pôles antagonistes ; la grande force de Die Hochstapler est de se servir de cette force de répulsion comme d’une cinétique pleine de tension. On se laissera entraîner notamment par la course effrénée du l’alto et de la trompette sur la crête des cymbales de Lingens, au centre de la « Part III ». Mais c’est dans la quatrième partie, où le fameux quartet Peeping Tom les rejoint, que le propos est le plus pertinent. Avec ce double quartet jumeau où l’on retrouve Pierre-Antoine Badaroux, auteur d’une limpide « Composition n°6 », cette interférence entre Coleman et Braxton devient une collision permanente dans le continuum historique entre l’écrit et l’improvisé, entre l’acte originel de « free jazz » et la sophistication absolue de la « Composition n°348 », au cœur de la Ghost Trance Music de Braxton. Paradoxalement, lorsque la sécheresse de la contrebasse de Joël Grip prend le dessus de cette mêlée, cette « Part IV » fait songer aux standards que Braxton aime prendre à bras le corps pour faire d’une relecture respectueuse une appropriation sauvage. On ne saurait mieux décrire ces Braxtornettes. Les imposteurs sont démasqués : ils viennent de proposer un excellent album.

par Franpi Barriaux // Publié le 17 mars 2014

[1C’est, en effet, la traduction du mot « Hochstapler ».

[2Qu’il enregistra notamment en compagnie de Kenny Wheeler et Barry Altschul.