Chronique

Draksler / Eldh / Lillinger

Punkt. Vrt. Plastik

Kaja Draksler (p), Petter Eldh (b), Christian Lillinger (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Avec les trois musiciens qui composent cet authentique nouveau trio européen, il fallait s’attendre à des rythmes dominants complexes et structurés. La paire germano-suédoise, composée du contrebassiste Petter Eldh, déjà entendu aux côtés de Marius Neset ou Django Bates, et de l’incroyable batteur Christian Lillinger (Qöölp) représente le genre de musiciens qui aiment aller bille en tête. « Nuremberg Amok », où le batteur fait parler sa grande vélocité, en est un exemple parfait. Sur les séquences sinueuses de la contrebasse, sèche mais volubile, la batterie construit toutes sortes de frappes plus ou moins répétitives, parfois absolument brisées. Mais l’ingrédient principal de cet alchimie particulière reste la pianiste slovène Kaja Draksler qui virevolte au milieu de ses compagnons. Elle paraphrase la contrebasse, emmène le batteur loin de ses bases dans des contrées mélodiques où il s’amuse comme un fou… Et puis dans « Evicted », elle prend seule la parole quelques instants, dans une approche marquée par la musique écrite occidentale du milieu du XXe, n’hésitant pas à faire cohabiter les basses les plus profondes avec sa main droite très discursive.

Peut-on réinventer le trio classique piano / basse / batterie ? La question conviendrait à Hans Lüdemann, mais elle intéresse de même la jeune Slovène. Elle traverse tout l’album où la pianiste se révèle comme une remarquable rythmicienne, qui ne perd rien de son lyrisme. A l’écoute de « Body Decline », alors qu’elle s’extrait avec une certaine grâce des roulements incessants de Lillinger, on perçoit une volonté de raconter des histoires, et de les situer dans ce jardin (vrt en slovène) chimérique où pousse le plastique. Une matière malléable qui, en dépit de son caractère synthétique, est fondamentalement organique. Un objet solide que le trio ne peut se résoudre à laisser inerte et qui décide de sa propre résistance ; en témoigne « Plastic », toujours signé Lillinger. Dans ce morceau, après le fracas des peaux du batteur qui semble pouvoir partir en tous sens, le piano paraît fragile et versatile ; c’est la contrebasse dès lors qui offre stabilité et complémentarité à cet orchestre très égalitaire.

C’est la première rencontre de ces musiciens. Ce disque paru chez Intakt Records avec son titre multilingue (un mot pour chaque nationalité) s’inscrit dans une démarche de rencontre avec les musiciens européens de la part de Draksler. On l’avait entendue avec Eve Risser, puis l’enthousiasmant duo caniculaire avec Susanna Santos Silva (This Love, chez Clean Feed) ; la voici qui rencontre ces musiciens qui ont l’habitude de jouer ensemble. Il en résulte une grande complicité qui s’exprime dans le plus classique « Punkt Torso » écrit par Eldh. Ce dernier, apparemment plus en retrait tant les autres sont expansifs, est la véritable base de ce trio sans leadership revendiqué. Pas même Draksler qui, malgré son autorité naturelle, nous surprend à laisser beaucoup de place aux autres et notamment à Lillinger qui confirme sa renommée de batteur talentueux et farouchement inventif. Une grande réussite.