Citizen
Edition du 1er septembre 2014 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
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Spider’s Dance

Dupont T

Hubert Dupont (b), Rudresh Mahantappa (as), Yvan Robillard (p), Chander Sardjoe (dm)

Hubert Dupont est un homme éclectique : celui qui faillit être ingénieur avant que la musique ne le dérobât aux usines, est également un fou de la musique tribale et tripale qui sourd des terres d’Afrique et d’Inde.

De ce passé d’ingénieur, on retrouve chez lui le goût pour l’arithmétique rythmique, les concepts, les formes. Des musiques rituelles et sociales des grandes terres lointaines, le choix fréquent pour compagnons, d’artistes issus de continents dont la musique le fascine.

Si on note dans son parcours, des leçons prises auprès de Jean-François Jenny-Clark et l’influence du Dave Holland des années 90 - celui qui enregistra plusieurs disques avec Steve Coleman - on doit mentionner aussi l’amour constant porté à la fameuse collection des musiques du monde, Ocora de Radio-France.

Comment s’étonner alors de le voir ajouter à son trio, lancé en 2004 sous le tintinophile nom de Dupont T, un saxophoniste certes new-yorkais, mais dont le seul nom, Rudresh Mahantappa, atteste l’authentique origine indienne ?

Tel est ce musicien au nom français jusqu’à la caricature, mais que nous croisons sur les scènes en compagnie du Fodé Diop Sabar Groupe, de Sabreen, le groupe de la chanteuse palestinienne Kamilya Jubran, de Nabil Khalidi, de Toufic Farroukh ou encore de Pierre Rigopoulos, le joueur de zarb…

Alors, Dupont T, groupe de musique ethnique ? Non point ! Il s’agit bien ici de jazz, sous les doigts d’un jeune pianiste dont on n’a pas fini de parler, Yvan Robillard, dans les fûts du batteur hollandais d’origine surinamienne Chander Sardjoe, compagnon de longue date du leader au sein de Kartet, et dans l’alto du saxophoniste indien… Mais attention ! Ni revival ici, ni circonvolutions nombrilistes ou explosions remplies d’énergie et vides de musique. Ce que proposent les quatre hommes est un jazz moderne, raffiné mais abordable, varié mais cohérent, groovant mais jamais monotone.

Il faut dire que les aficionados à l’affût de la scène new-yorkaise ont salivé à l’apparition de Rudresh Mahantappa au sein de ce Spider’s Dance. Qui n’a pas encore découvert son dernier disque en leader, Codebook, sur le label Pi, un des meilleurs disques de 2006, doit se précipiter chez un disquaire, s’il en reste un.

Le quartet réuni dans ce disque, outre Mahantappa, comporte Vijay Iyer au piano, François Moutin à la basse et le batteur habituel de David Binney, Dan Weiss. Il s’agit là de musiciens qui produisent ce que d’aucuns ont identifié comme le son « downtown », qui s’incarne aussi dans des musiciens comme Steve Lehman, autre altiste passionnant.

L’apparition d’un musicien américain dans un groupe français est souvent plus un argument de vente, un appel du pied aux tourneurs et aux festivals, qu’une nécessité artistique. Pas de ça ici, avec ce magnifique musicien qu’est Rudresh Mahantappa ; il s’engage à fond dans le projet, ce qui vaudra du reste au groupe de jouer plusieurs fois aux Etats-Unis au cours de l’été.

Mais revenons à Paris, car ce n’est pas ici la chronique d’un disque issu de la Grosse Pomme, même si cette musique en a le parfum. Il s’agit bien d’un disque dont le leader est Hubert Dupont, qui signe neuf des dix morceaux, seul le bref et rageur « 1010 » étant de la plume du saxophoniste.

Attardons-nous un instant sur l’instrument du leader. La contrebasse d’Hubert Dupont n’est pas de ces instruments dont naissent des transes hypnotiques par la répétition inlassable de vamps au son brut. Rondeur du son, justesse, apport mélodique, voire brièvement lyrique avec des interventions à l’archet comme celle qui marque le début de « Mais presque », cette basse à la démarche féline ne renonce jamais à servir de clef de voûte rythmique à l’ensemble. Elle conserve en toute circonstance son élan à une musique dont la complexité n’éclipse jamais la pulsation viscérale.

Hubert Dupont est un homme ouvert, détendu, sympathique, d’un abord facile. Il ne faut pas attendre de sa musique qu’elle laisse triste ou simplement pensif. Même si ce disque commence par une note plaquée brutalement dans le grave par Yvan Robillard, la musique qui ne tarde pas à suivre, bancale mais groovante, à la fois coordonnée et désarticulée, comme la cinématique complexe des huit pattes d’une araignée en marche, illustrerait mieux un dessin animé à méchante et géante araignée de synthèse qu’un film d’horreur pour arachnophobes. Cette « Spider’s Dance » est du reste illustrée avec beaucoup d’humour par une pochette où figure une désopilante araignée en escarpins.

Ceux qui abordent la musique clef à molette à la main et ne rêvent que d’en soulever le capot pour voir comment ça fonctionne, auront découvert sur cette première plage ce qui sous-tend la musique qu’aime et que compose Dupont : la superposition de rythmes, l’harmonie et la mélodie à base de groupes de sons symétriques, le tout envisagé comme des contraintes oulipiennes pour stimuler la passion aventureuse des improvisateurs dans la recherche de couleurs nouvelles. Mais pour la vaste population de ceux qui n’entendent rien à la musique à part la musique elle-même, il reste de quoi s’occuper avec le timbre opulent du saxophoniste, le solo de basse du leader pendant que le batteur expose d’autres rythmes et que le pianiste égrène dans l’extrême aigu quelques notes perlées.

La progression cahotante et inexorable de l’araignée, accompagnée d’un solo plein de punch de Mahantappa, laisse place à la deuxième plage, « Mais presque », reprise d’un thème apparu sur Dans le décor (PeeWee – 1997), de la formation Decor [1]. Le motif exposé alors dans le grave par de Masure, l’est ici à l’unisson par la basse et le piano. Ce morceau jubilatoire, mélodique, donne l’occasion à Mahantappa de produire un solo assez torride se déroulant sur la houle d’une polyrythmie acrobatique à laquelle on ne comprend rien mais qu’importe, puisqu’elle contribue à rendre cette version encore plus réussie que celle de 1997.

Puisqu’on est dans les comparaisons, la troisième plage, « Possib », morceau déjà présent sur The Bay Window, récent et magnifique disque de Kartet, est ici repris en trio. La barre était placée très haut par le climat lointain, étrange et poétique de l’alto feutré de Guillaume Orti et l’improvisation remarquable de Benoît Delbecq dans cette musique au fort climat modal peut-être, à la couleur harmonique étrange en tout cas. Avec Dupont T, changement de feeling, changement de texture. Kartet prenait ce thème plus vite, avec une basse contribuant à donner un sentiment d’urgence. Il y a moins d’urgence, plus d’espace et peut-être de mystère dans cette version. Le jeune et instinctif Yvan Robillard n’a pas à rougir de sa contribution, une montée bien conduite vers un sommet de virtuosité. Le leader et compositeur profite du contexte allégé du trio pour s’y exposer davantage par un solo intéressant. Les frappes sèches sur la caisse claire de Sardjoe ponctuent de leur polyrythmie un thème qui cependant reçoit ici une interprétation plus classique et moins prenante.

Avec « Orientable » s’ouvre un épisode « oriental », qui se poursuivra avec « Irid ». L’oreille compétente pourra y repérer un rythme basé sur un cycle de treize temps, et l’oreille distraite y prendra quand même plaisir... « Irid » entamé à l’archet, n’est pas construit comme un « alap » (intro de raga), mais sonne comme une musique indienne : les connaisseurs y reconnaîtront l’influence de Bismillah Khan, grand joueur de shenaï. Musique d’emblée orientalisante, et s’égarant prestement dans l’espace entre demi-tons qui paraît si étroit pour les oreilles européennes, mais que la musique indienne rend si vaste. Rudresh Mahantappa baguenaude sans complexe au début de ce morceau en dehors de nos douze tons, mais avec quelle poésie ! Poésie qu’il conserve en revenant à des échelles plus classiques après deux minutes de musique, mais avec un timbre et des phrases qui rappellent fugacement le climat imprimé au dernier disque de Kartet par Guillaume Orti.

Quant à « 1010 », la composition de Mahantappa, il faut plus de temps pour reprendre son souffle après en avoir essuyé les rafales que pour écouter cette éruption inférieure à deux minutes !

Afrique et Inde, écrivions-nous dans l’introduction, on y est avec « Douj » et son recours à la syntaxe de la musique indienne, puis avec « Moundélé », basé sur un rythme du Congo. C’est ici l’effet de transe qui est visé : l’Afrique s’y prête, mais celle d’Hubert Dupont n’est pas celle des clichés, de la pauvreté harmonique ; c’est une musique qui tire son effet hypnotique d’un matériau riche. Il nous a d’ailleurs confié que ce morceau pourrait bien contenir sa nouvelle grammaire harmonique. Voilà qui augure peut-être de projets avec les complices Emile Biayenda (un des batteurs de l’Unit de Benoît Delbecq) ou Brice Wassy, projets qui porteraient sur les fonts baptismaux le bel enfant de l’africanité et de la modernité…

Ajoutons que le pénultième titre, « Ladies In Board », est une version bizarrement lente de « Ladies In Mercedes », jouissif thème de Steve Swallow. Plus qu’une reprise, il faudrait d’ailleurs parler d’un morceau inspiré par ces dames en Mercedes ; pour ceux qui en connaissent la version rapide, pétulante et quasi latino entendue dans le Real Life Hits de Gary Burton (ECM 1984), cette version lente, lunaire et désarticulée, à peine reconnaissable, surprend. Quand on évoque avec lui les difficultés probables de l’improvisation sur une musique aussi étrange, Dupont répond en termes d’entente spontanée avec Yvan Robillard, un artiste avec qui on peut mettre au point la musique en parlant aussi bien couleurs que notes.

« D’hélices » conclut ce disque. Ceux qui auront découvert ce thème dans The Bay Window, trouverons cette version assez funky et y relèveront aussi la grande différence de timbre entre l’alto d’Orti et celui de Mahantappa. Ce dernier, au son plus cuivré, plus sombre, plus puissant, y est moins créateur de climats mais sûrement plus groovant dans cette incarnation d’un thème que Kartet fondait dans un creuset plus poétique.

La tentation est grande de comparer le disque de Dupont T avec celui de Kartet. Ce dernier est un disque de plénitude, de maturité. Fusion totale des quatre artistes, unité de climat, élaboration d’une œuvre. Spider’s Dance quant à lui est aussi riche d’espoirs que de réalités. Pour l’heure, il s’agit de cinquante-deux minutes de plaisirs variés qui manquent un peu d’unité. Plusieurs fois, les musiciens donnent un avant-goût de ce qu’ils pourraient offrir en se « lâchant », et ils le feront, soyons-en sûrs, si la vie et les difficultés du marché leur offrent la possibilité de durer, de continuer à se produire et à peaufiner leur répertoire et leur entente.

Dupont T ? Un groupe à suivre, et je dirais même plus : un groupe à suivre !

[1Composée du tromboniste Geoffroy de Masure, de l’accordéoniste David Venitucci et du batteur Brice Wassy

par Laurent Poiget // Publié le 25 juin 2007