Scènes

Éloge de la lenteur : le trio de Matthieu Donarier en tournée

Trois dates d’une tournée franco-hongroise du trio de Matthieu Donarier


Photo : Fabrice Journo

Avec ses quinze ans d’existence au compteur, le trio de Matthieu Donarier pourrait capitaliser sur ses acquis. Il n’en est rien. Compte rendu sur trois dates d’une tournée partie défendre le disque Papier Jungle.

Lundi 14 novembre - master class au Conservatoire d’Angers.

Treize musiciens issus du Conservatoire de Musique d’Angers écoutent attentivement les indications de Manu Codjia, Joe Quitzke et Matthieu Donarier. Ils mettent en place “Novosibirsk”, une composition de ce dernier qui sera interprétée le lendemain avant le concert du trio. Le nez dans les partitions ou sur leur instrument, ils s’appliquent. Donarier les incite à libérer le regard pour le porter sur le collectif. C’est là que tout se joue. Les impulsions, les intentions s’en trouveront mieux affermies et assumées. Sans compter les signes, coups d’œil, hochements de tête que le soliste pourra donner pour conclure sa prestation. Le jazz est un art du social.

La version étendue de cette pièce, même tâtonnante, fait ressortir des traits balkaniques moins perceptibles dans la version originale et, tout en dépossédant le trio de ses couleurs, laisse à imaginer le travail du saxophoniste en grande formation. Une heure et demie durant, les musiciens aguerris prodiguent conseils et orientations, l’oreille sûre mais avec simplicité. Les étudiants sont tout ouïe et cherchent encore des enseignements complémentaires au moment de la pause. S’ensuit alors une leçon rapide de Matthieu Donarier sur les multiples possibilités d’improvisation à partir de la tonalité (extension de gammes, modes) qui lui semble évidente et à laquelle nous n’entravons que couic.

Mardi 15 novembre, salle Quart’Ney, Angers (organisé par l’association Jazz Maine)

Deuxième concert d’une tournée qui s’étend sur dix dates ; c’est l’occasion de souligner la rareté, aujourd’hui, de ce genre de périple. Le travail en amont a été acharné et volontaire pour dresser un parcours qui commence le dimanche à Arquenay (Mayenne, dans le cadre des vingt ans du Festival Atelier Jazz de Meslay-Grez. 180 personnes sont présentes dans la salle car, à la campagne comme partout ailleurs, les gens aiment la musique) et se terminera à Avignon. Entre temps, Budapest, Paris, Toulouse, d’autres.

Quinze ans d’âge pour ce trio, et une amitié ancienne entre les musiciens. A la suite de l’orchestre de jeunes gens vus la veille, qui s’en sort avec fragilité mais avec les honneurs, il nous entraîne sans retenue dans un monde où la lenteur se fait précepte. Les compositions, signées du saxophoniste pour la plupart, sont issues de Papier Jungle mais prennent, par le traitement qu’elles subissent, une toute autre dimension. A la fois dilués et étendus, les copeaux de thèmes sont éclatés sur une ligne temporelle devenue lâche et ralentie. L’homogénéité du groupe fait le reste. Jouant, alternativement et selon le moment, de textures, de rythmiques subtiles ou de mélodies suaves et obstinées qui séduisent l’auditeur, la formation ne se satisfait pas uniquement de périodes de temps plus longues pour gagner en liberté : elle travaille au contraire la musique en son entier, la malaxe à coups de riffs brisés, d’envolées cuivrées et de silence sur les toms. L’art de l’ellipse et de la fulgurance magnétise l’auditeur. Il n’est jusqu’aux morceaux signés Darche ou Satie qui ne subissent ce traitement ; en conclusion, l’interprétation littérale et intégrale de “ La Lugubre Gondole” de Liszt (1882) semble écrite pour le trio qui, en retour, en montre toute la capiteuse modernité.


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Matthieu Donarier - photo Fabrice Journo

Samedi 19 novembre, Le Théâtre, Saint-Nazaire

A l’occasion des 10 ans du trio, Citizen Jazz en avait suivi les pérégrinations entre Angers et Saint-Nazaire, en passant par Nantes. Près de sept ans ont passé et le plaisir de voir que ce groupe est toujours là réchauffe le cœur. En venant jouer dans la belle salle du Théâtre, scène nationale de la ville de Saint-Nazaire, aménagée à l’intérieur d’une ancienne gare, Matthieu Donarier retrouve une région qu’il connaît parfaitement, ayant fait ses premiers pas d’instrumentiste à La Baule puis Saint-Nazaire. Pendant plus d’une heure et demi, le trio va se balader au travers des morceaux de Papier Jungle (« The Hunt », « Bleu céleste » - la composition cadeau d’Alban Darche -, la « Pièce froide » de Satie ou encore « La Lugubre Gondole » de Liszt) complétés par une nouvelle pièce composée par Matthieu Donarier. Bien que l’on connaisse déjà bien le groupe, leur prestation marque par la maturité des compositions et de leur interprétation, la circulation de la musique entre les trois musiciens, une sobriété d’une grande justesse. Il y a aussi cette maîtrise du discours et des digressions, cet engagement de chaque instant, ces regards complices et ces sourires. L’impression que la musique a pris encore en épaisseur et profondeur. Plusieurs fois, Matthieu Donarier prend le temps de parler au public, d’expliquer l’histoire du groupe, l’origine des morceaux. Le concert se termine par un rappel : Codjia et Quitzke reviennent sur scène par la droite, Donarier par la gauche. Le guitariste et le batteur se sont mis d’accord, ce sera « Le Roi des Cons » de Brassens. Donarier est - agréablement - surpris ; il suit ses complices dans cette belle version de la chanson du Sétois qui figurait sur Live Forms, leur précédent disque. De quoi clore en beauté, avec cette chanson salutaire par les temps qui courent, une de leurs prestations les plus abouties auxquelles nous ayons assisté.


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Matthieu Donarier et Manu Codjia - photo Fabrice Journo

Mardi 22 novembre – le Taquin (Toulouse)

Il n’y avait pas grand monde au Taquin pour y écouter le trio de Matthieu Donarier. Peut-être parce qu’un mardi – la salle est fermée habituellement ce jour-là – qui plus est de novembre, qui plus est pluvieux, ne s’y prête pas ? Le Taquin est certes excentré mais, dans le paysage culturel toulousain, c’est une référence puisqu’il est sis en lieu et place feu le Mandala, club historique s’il en est.
Reste qu’on est une vingtaine à tout casser, ce qui n’échappe pas à Matthieu Donarier : « à Toulouse, vous avez une belle salle et vous pourriez le dire ». On rigole, un peu amer en fait, mais surtout, et très égoïstement, on se délecte d’avoir ce trio assez génial rien que pour nous. Et on n’a pas tort, d’ailleurs, puisque le groupe propose de très belles choses : une esthétique à la fois anguleuse et évanescente, une musique qui semble déconstruite pour mieux reconstruire, ou plutôt construire autrement, et un propos très libre ainsi qu’en témoignent les revisites jubilatoires d’une des « Pièces Froides » d’Erik Satie et de la « Lugubre Gondole » de Franz Liszt.
Quand le concert se termine, impossible de ne pas leur dire – en l’occurrence à Manu Codjia – que ce fut superbe et parallèlement de lui demander le titre de ce morceau qui a amené le rappel – car autant le public fut peu nombreux, autant il a applaudi à tout rompre. Il s’agit de « Bleu céleste », celui-là même qui ouvre l’album Papier Jungle, une composition d’Alban Darche, expressément écrite pour ce trio. Quelques secondes passent avant que le chroniqueur n’ajoute : « Non, j’ai beau chercher, je ne trouve aucun bémol ».