Scènes

Émile Parisien, le charmeur

Émile Parisien quintette « Sfumato » en concert au Théâtre national de Bretagne, le 15 décembre 2016


Photo : Joachim Kühn au Théâtre national de Bretagne (Rennes)

Après avoir assisté à la naissance de ce groupe à Marciac en 2015, puis avoir écouté l’album qui en est sorti (Sfumato, ACT 2016), il me tardait de revoir cet orchestre sur scène. Le Théâtre national de Bretagne m’en a fourni l’occasion : merci à lui, j’en suis sorti sous le charme.

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Émile Parisien TNB Rennes 2016

Pendant les balances, Émile Parisien (saxophone soprano) discute assez longuement avec Pierre Perchaud (guitare) qui remplace, ce soir, Manu Codjia. La conversation qui porte évidemment sur le programme de la soirée est sereine tout comme celle qui va suivre avec Joachim Kühn, le grand pianiste allemand qui est, en quelque sorte, l’invité permanent de cette formation. Simon Tailleu (contrebasse) et Mario Costa (batterie) font ce qu’ils ont à faire. L’atmosphère est paisible mais studieuse.

Le concert commence devant une salle comble et très attentive, comme sait l’être le public rennais. La pièce liminaire porte bien son nom, « Préambule », et le saxophoniste le fait remarquer avec humour. Sur ce titre magistralement introduit au piano, de façon très fluide, Joachim Kühn est bientôt rejoint par le saxophone d’Émile Parisien dont la modulation tout en douceur et en rondeur est exquise. Toute empreinte d’une forme de mélancolie, cette ballade, qui prend parfois des allures de méditation, est délicatement accompagnée à la contrebasse et à la batterie. L’équilibre des quatre musiciens est parfait et l’acoustique remarquable de la salle Vilar permet d’en profiter pleinement. Le triomphe qui suit est éloquent.

On retrouvera plus tard un peu de cette atmosphère dans « Balladibiza » qu’Émile Parisien qualifie de « presque ballade ». Sur un fond de cymbales tout juste effleurées, le solo de saxophone soprano est une mélodie déchirante qui va du plus grave à l’aigu, avec quelques accents orientalisants. La guitare de Pierre Perchaud s’inscrit dans cette atmosphère avec une distorsion très présente tandis que piano, contrebasse et batterie marquent la pulsation.

Par comparaison, « Arôme de l’air », une composition de Joachim Kühn, paraît une pièce légère avec son introduction au piano dans les graves qui débouche sur une échappée de notes graciles avant de revenir dans le registre grave et de laisser place à un solo très inspiré à la guitare. L’intervention d’Émile Parisien est particulièrement brillante.


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Joachim Kühn TNB Rennes 2016

On s’éloigne encore plus de l’atmosphère du début avec « Le Clown tueur de la fête foraine », un titre tiré de Au revoir porc épic (2006), un album du quartette d’Émile. La partie de cette suite interprétée ce soir prend une tout autre couleur du fait de l’absence sur scène de Vincent Peirani et Michel Portal qui sont présents sur l’album. Le piano et le saxophone jouent une sorte de ritournelle avant un solo de Joachim Kühn d’une belle ampleur. Bientôt l’atmosphère devient dramatique et cela se traduit dans le jeu de la batterie, de la contrebasse et de la guitare. Pierre Perchaud prend un solo sur lequel Kühn et Parisien ne tardent pas échanger des sourires de connivence : la greffe a bien pris ! C’est un saxophone apaisé qui clôt ce morceau très cinématographique.

Il y a aussi du cinéma dans « Poulp », cette pièce conclusive que Joachim Kühn introduit par un jeu percussif sur son piano. Émile Parisien l’accompagne en slap. Tout au long du titre le style du pianiste sera caractérisé par ce jeu nerveux. Sur une pulsation trépidante imposée par le trio rythmique, le saxophone se fait très volubile. La conclusion est précédée d’un solo de Mario Costa, très aérien et musical.

Le concert a tenu, et au-delà, toutes les promesses de l’album. Bien sûr, il nous a fait voyager, nous émouvoir, nous régaler de cette technique du sfumato empruntée à la peinture qui, par l’accumulation de strates, donne l’impression d’une vaporeuse précision. Mais surtout, la générosité des musiciens, et d’abord de Kühn et Parisien, nous a fait partager un sentiment de communion sensible et de grande humanité.