Entretien

Émile Parisien

Conversation sans détour avec un homme curieux et insatiable, un artiste passionnant

Émile Parisien par Christophe Charpenel

Émile Parisien est un homme généreux qui ne craint pas d’offrir de son temps, pourtant précieux. Au fil de deux rencontres, il s’est longuement prêté à nos questions portant sur son passé, son actualité et ses projets. Une parole vraie.

Il y a quelques années, il vous est arrivé quelque chose de grave en Amérique Latine. Comment avez-vous réussi à surmonter ce traumatisme et à rejouer aussi rapidement ?

C’était au Brésil à Rio, j’ai eu les mains cassées, vingt-huit points de suture ! C’était une agression, ce qui rajoute à la violence subie. Comment j’ai fait pour m’en sortir ? Je ne sais pas, c’est très étonnant. Je crois que c’est en lien avec mon amour, ma passion pour la musique et le soutien incroyable de mes amis, notamment de Vincent Peirani. C’était début septembre 2013, nous avions un enregistrement prévu début octobre et nous ne l’avons décalé que de quinze jours ! J’étais dans un état… Les mains encore bandées, les lèvres toujours en train de cicatriser ! J’étais complètement perdu musicalement et psychologiquement. Le traumatisme était profond et en même temps j’avais envie d’aller vite, de me remettre, de jouer. Je savais que c’était ça qui me ferait me relever. Je me suis donc concentré, focalisé sur mon rétablissement pour reprendre mon activité au plus vite. Bref, je m’en suis sorti et j’en suis ravi.

Aujourd’hui, vous vous produisez beaucoup avec Vincent Peirani, justement : pouvez-vous me raconter la naissance de votre duo ?

Ce duo est né grâce à notre ami Daniel Humair qui, il y a cinq ou six ans, nous a réunis pour son nouveau quartette « Sweet and Sour ». Vincent et Daniel s’étaient rencontrés au CNSM de Paris. Quand Daniel m’a contacté, il m’ a gentiment demandé comment j’accueillerais l’idée de jouer avec un accordéoniste, Vincent Peirani. Nous nous étions brièvement côtoyés au début des années 2000, en Corse, lors d’un festival de rencontres entre musiciens. Nous avions fait une séance improvisée dans une église. J’en gardais un souvenir très vague. Je ne connaissais donc pas vraiment Vincent, même si le personnage m’avait déjà fortement intrigué. Mais j’ai tout de suite accepté, très heureux de le rencontrer pour de vrai et toujours heureux de connaître de nouveaux musiciens.
Dès notre premier concert, s’est produit un vrai coup de foudre musical et humain entre nous deux. Pour cela et pour tout ce qu’il nous a apporté, je voue une reconnaissance éternelle à Daniel Humair. Son quartette nous a nourris et enrichis. C’est en son sein qu’est né notre duo avec Vincent.
Les gens, constatant notre grande complicité sur scène, nous demandaient si nous formions un duo à l’extérieur de ce groupe. Et un jour, Marion Piras, qui était l’agent de Vincent, nous a proposé de faire un concert en duo. Ce premier concert, environ deux ans après la formation de « Sweet and Sour » a été un quasi échec. Autant nous nous sentions bien à l’intérieur du groupe, autant, nous retrouvant tout seuls, nous nous sommes sentis tout nus ! Il a fallu beaucoup réfléchir pour mettre en place cette formation… Nous l’avons fait avec plaisir. Nous avons beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé pour trouver des orchestrations, des alliages de timbres qui conviennent aux deux instruments.


JPEG - 374.4 ko
Émile Parisien © Christophe Charpenel

Le succès du duo a permis de faire jouer le quartette

Et finalement, nous avons fait une proposition de disque à notre label, ACT. Son patron, Siegfried Loch, nous a orientés vers un projet d’hommage qu’il souhaitait rendre à Sidney Bechet. Nous avons tout de suite voulu décliner cette proposition, ne sachant pas que faire. Sidney Bechet, nous ne connaissions pas et puis nous avions pensé à des compositions personnelles ! Mais, pour refuser avec des arguments, nous avons jeté un œil… et une oreille sur la musique de Bechet. Et, à notre grand étonnement, nous y avons découvert des choses intéressantes à faire, des thèmes et des mélodies qui nous parlaient. Nous avons conclu un marché avec notre label pour faire un hommage à Bechet en reprenant quatre ou cinq morceaux de lui.
Avec le recul, je pense aujourd’hui que l’idée était bonne. Cela nous a calés, canalisés, dirigés vers quelque chose. Nous avons découvert un musicien et un univers qui nous ont ouvert des portes. Depuis lors, nous sommes toujours sur la route pour jouer du Bechet et des morceaux à nous…

Vous faites allusion au succès énorme de Belle Époque (ACT, 2014). Vous a-t-il surpris ?

Honnêtement, je dirai « oui ». Nous avons fait cela d’une manière spontanée, très sincère, sans tirer aucun plan sur la comète. On ne s’était pas dit « on va faire un concept autour de Bechet », comme cela se fait beaucoup aujourd’hui. Non, c’était fait de façon vraiment naturelle et ça a marché. Et j’en suis toujours aussi surpris. Depuis trois ans, nous avons vraiment beaucoup, beaucoup tourné avec ce duo et ça continue. Après plus de trois cents concerts, nous avons toujours le même plaisir à tout remettre sur la table, chaque fois. On s’éclate. Ça part d’une toute petite chose mais on découvre toujours de nouvelles possibilités. On n’en voit pas le bout. Alors, surpris et content.

En même temps, est-ce que ce succès n’a pas fait de l’ombre à Spezial Snack, sorti lui aussi en 2014 chez ACT, le quatrième album avec votre quartette ?

C’est possible, mais je ne le vois pas comme ça. Spezial Snack, comme toute la musique que nous jouons avec le quartette, n’a pas vocation au succès commercial. Je dirais, au contraire, que le succès du duo a permis de faire jouer le quartette. Notre notoriété grandissante a suscité l’intérêt, attisé la curiosité de certains. Forcément, ce groupe qui existe depuis 12 ans, auquel je suis profondément attaché, qui fait partie intégrante de ma vie, de moi, j’aurais pu souhaiter qu’il joue plus, mais ce sont des cycles de vie… C’est comme ça, il n’y a pas de regrets, pas d’ombre. La vie avec le quartette continue, nous faisons d’autres choses. Nous nous sommes séparés de notre ami Sylvain Darrifourcq sur des histoires de routes, d’envies, de vie. Nous avons rencontré Julien Loutelier qui a pris la place de Sylvain. Les choses se passent très bien avec lui aussi. Il nous oriente vers de nouveaux horizons, tout en gardant le noyau du quartette. Au-delà de la séparation, toujours douloureuse, il faut saisir la chance de nouvelles découvertes.
En décembre dernier, nous nous sommes vus à Rennes où vous avez rencontré un énorme succès avec votre quintette : comment est née cette nouvelle formation où l’on ne retrouve aucun de vos partenaires de votre quartette ?
L’idée était de constituer un autre groupe pour un autre projet. J’ai beaucoup joué avec Daniel Humair et j’ai enregistré un disque d’hommage à Ornette Coleman avec le trio de Jean-Paul Céléa. Ce sont des gens qui ont beaucoup côtoyé Joachim Kühn, il fait partie de leur univers, de leur vie. Dans le répertoire de Daniel, il y a des compositions de Joachim. Certaines pièces jouées par Ornette Coleman sont de sa main. Il était donc entré dans mon univers personnel. Notre rencontre s’est faite à Toulouse où nous jouions dans le même programme. C’était l’occasion rêvée pour une séance musicale, d’autant que Joachim est aussi chez ACT.


JPEG - 315.2 ko
Émile Parisien par Christophe Charpenel

Un peu de légèreté, ça ne fait pas de mal

Il m’avait fait dire gentiment qu’il aimait ma musique et moi j’avais appris à apprécier son travail au carrefour du free d’Ornette Coleman et de la musique ouverte européenne. Notre complicité s’est nouée rapidement autour de morceaux de chacun d’entre nous. Ce n’est qu’ensuite que je me suis interrogé sur le répertoire que nous pourrions jouer.
Pour les autres musiciens, je les ai rencontrés au fil de mon parcours. J’ai voulu réunir des gens avec qui j’avais envie de jouer, que je connaissais depuis un moment, avec qui j’avais partagé des choses dans d’autres formations où j’étais sideman. Manu Codjia (guitare), je le connais depuis douze ans. Nous avons joué très souvent dans des formations de jazz ou de musiques plus ouvertes. Ainsi, avec le tromboniste Gueorgui Kornazov, nous avons enregistré trois disques depuis 2006. Manu est un musicien que j’affectionne vraiment : c’est un caméléon capable de s’adapter, de s’intégrer dans tous les contextes. Le batteur Mário Costa, je l’ai rencontré au Portugal en enregistrant pour le contrebassiste Hugo Carvalhais et Simon Tailleu chez Yaron Herman. L’évidence, c’était de convier aussi mes compagnons de route du moment, Vincent Peirani et Michel Portal qui, de surcroît, est un musicien pour qui j’éprouve une grande admiration.

Comment définiriez-vous l’esthétique de ce nouvel ensemble par rapport à celle du quartette ?

J’ai du mal à répondre à cette question. J’ai eu envie de me situer entre ce que je fais avec Vincent et ma pratique avec le quartette. D’un côté, une musique populaire, poétique, mélodique, néanmoins ouverte sur l’improvisation, qui me plaît beaucoup. De l’autre, la musique du quartette, plus expérimentale, encore plus ouverte, plus improvisée, moins soucieuse de la mélodie. J’ai essayé de m’inscrire dans cet espace.

Sfumato , le titre de votre album (ACT, 2016) est un terme qui renvoie à une technique de peinture. Pourquoi l’avez-vous choisi ?

Je suis assez intéressé par l’art pictural, plutôt des XXe et XXIe siècles, mais par l’art en général. C’était une façon de piocher dans un univers qui me touche. Et le mot me plaisait. L’effet vaporeux, aux contours imprécis, qu’il désigne convenait bien à la période où je tâtonnais pour trouver précisément ce que je voulais faire. Et cette façon de peindre en superposant les couches correspond bien au processus de création chez moi et peut-être aussi à la façon dont chaque musicien apporte sa propre touche à un ensemble.

Ce disque comme les précédents comporte beaucoup de titres en français, c’est une chose que j’apprécie. Mais je me demande parfois s’ils sont vraiment sérieux…

Je suis attaché au fait d’être français. Le fait de tout américaniser, angliciser, je trouve que c’est dommage. On peut aussi assumer notre côté français. Maintenant, le groupe, lui, est européen avec un Portugais et un Allemand. Un des titres de Joachim Kühn est en français (« Arôme de l’air ») et c’est lui qui l’a choisi. Le projet est basé en France et porte un titre italien, j’aime bien cet esprit éclectique et il faut de temps en temps résister à l’anglomanie.
Certains titres sont loufoques et je l’assume sans problème. Nous sommes des gens sympathiques qui ne nous prenons pas la tête mais parfois notre musique prend des airs sérieux ou est sentie comme telle. Alors, un peu de légèreté, quelque part, ça ne fait pas de mal.

Vous êtes catalogué et célèbre comme saxophoniste soprano, mais il vous arrive de jouer du ténor. Une nouvelle orientation est possible ?

Dans Sfumato comme dans les disques précédents, mon utilisation du ténor ne représente pas 10 % de l’ensemble. Il m’aide à trouver d’autres sonorités. J’aime beaucoup le saxophone ténor mais je trouve que je n’en joue pas très bien, c’est pour moi un instrument difficile. J’aimerais en jouer mais je ne m’y trouve pas à l’aise. Je l’intègre au compte-gouttes dans des projets et je continuerai à le pratiquer mais mon instrument de prédilection est et reste le soprano.

Existe-t-il une connexion entre les anciens élèves de Marciac, comme entre Leïla Martial et vous ?

Il faut savoir que Julien Touéry, le pianiste de mon quartette, est aussi un ancien de Marciac. On se connaît depuis que nous avons 12 ans. Nous nous sommes rencontrés au collège de Marciac où nous étions dans la même classe. Entre nous, il y a une grande amitié, une grande fidélité. C’est précieux une histoire comme celle-là. Avec Leïla Martial, nous avons gardé d’excellents rapports. C’est une copine, ma « petite sœur », nous nous aimons beaucoup. Nous pouvons nous appeler à deux heures du matin pour nous raconter nos petites histoires et parler des heures. Donc, oui, il y a une connexion et j’en suis ravi. Je connais bien aussi Benjamin Dousteyssier. Il y a beaucoup d’élèves qui ont réalisé des choses. On se reconnaît. On est contents et ça crée un lien qui reste en nous. La pédagogie de cette école a poussé des musiciens comme Leïla, Benjamin ou moi vers des univers assez singuliers. Même si la base était le jazz exclusivement, on nous a poussés vers l’expression, l’improvisation et cela nous réunit.


JPEG - 173.5 ko
Émile Parisien à Jazz aux Écluses 2016

la relation musicale doit d’abord passer par un bon contact humain

Que ressentez-vous quand vous lisez sous la plume de Francis Marmande : « Oui, trois fois oui, Emile Parisien est la meilleure nouvelle du jazz européen depuis longtemps. » (Francis Marmande, Carte blanche à Émile Parisien, Coutances, 2014)

Qu’est-ce que ça me fait ? Ça me touche beaucoup, c’est sympathique mais je me garde bien de le prendre pour argent comptant. J’ai bien conscience qu’il y a beaucoup d’excellents musiciens en Europe. Je garde de la distance et je l’accepte toutes proportions gardées.

Depuis votre distinction comme « Talent Jazz » du Fonds d’Action Sacem en 2007, vous avez accumulé les distinctions et vous avez joué avec de très grands musiciens comme Michel Portal, Daniel Humair et maintenant Joachim Kühn . Maintenant que vous êtes donc une star du jazz, y a-t-il des sommités avec lesquelles vous rêvez de jouer ou des lieux mythiques où vous aimeriez vous produire ? Certains de ces rêves sont-ils en cours de réalisation ?

Je suis pour la spontanéité dans la rencontre. Je me laisse beaucoup guider par mon instinct, les occasions qui se présentent. Je ne suis pas du genre à provoquer les choses. Si j’ai joué avec Humair, Kühn, etc., tout cela s’est noué dans la rencontre. Pour moi, tout ce qui est en jeu dans la relation musicale doit d’abord passer par un bon contact humain. Ça se voit dans notre façon d’être avec Vincent. C’est très important pour nous. Avant de réaliser tout ce que nous avons accompli ensemble, nous avons fait, refait le monde, et ça continue. Pour le futur, on verra ce qui se passe. Pour 2017, avec le quartette, nous allons faire une création avec le Théâtre de Cornouaille à Quimper. Notre invité sera Louis Sclavis. Nous sommes tous très heureux d’accueillir ce musicien aux ressources multiples. Notre collaboration promet une rencontre très excitante.
Après, je suis quelqu’un de curieux, toujours avide de rencontrer de nouvelles personnes, des lieux que je n’ai pas fréquentés. Je suis tout ouvert à de nouveaux contacts, de nouvelles expérimentations, dans tous les sens. C’est ce dont je me nourris. Je ne peux pas mieux dire.