Portrait

Emilie Lesbros est à la barre

En miroir à l’entretien de Barre Phillips, la musicienne raconte sa participation à leurs deux projets en commun.


© Michael Parque

Emilie Lesbros est une des voix centrales du collectif EMIR depuis 2001. Nous nous sommes entretenus avec l’auteure-compositrice-interprète à l’occasion de sa double actualité discographique avec Barre Phillips : No Man’s Zone et La Vida es sueño, tous deux parus chez nato le 31 mars dernier.

- Vous faites partie du collectif EMIR depuis sa création en 2001. Que représente cette expérience pour vous et que vous a-t-elle apporté ?

J’ai rencontré Barre lors d’un master class qu’il donnait au conservatoire en 2000. Il s’est montré intéressé par mon style de chant, et nous nous sommes retrouvés un an plus tard, d’une part sur un projet en trio aux côtés du saxophoniste Lionel Garcin, et d’autre part pour poursuivre l’aventure au sein du collectif EMIR à la Cave Bleu Bœuf. Nous avons monté la structure en 2008. C’était une expérience singulière, je découvrais alors que l’improvisation fait appel à une base solide, à un apprentissage acquis et maîtrisé.
Il s’agit d’être extrêmement attentif, à l’écoute de son espace musical et sonore : une réalisation ex-nihilo, une composition instantanée.
Avec EMIR toutes nos réalisations et répétitions étaient enregistrées puis réécoutées. Vivre de telles expériences lorsque l’on découvre l’improvisation à l’âge de vingt ans aux côtés de Barre Phillips est une grande opportunité qui a influencé mon développement musical par la suite.

- Vous avez une double actualité discographique avec Barre. Quelles leçons tirez-vous de son enseignement en termes de discipline, d’esthétique ?

A travers notre duo pour No Man’s Zone et notre travail avec EMIR sur l’opéra contemporain La Vida es sueño, j’ai appris à aller à l’essentiel et à retrouver l’origine, le temps premier. J’ai découvert une certaine bienveillance les uns à l’égard des autres en évoluant au sein de ce collectif et de cette pratique musicale. Barre ne s’est jamais positionné en tant qu’enseignant, mais plutôt en guide éclairé, en nous faisant bénéficier de son expérience et de ses années de pratique de la musique dite improvisée.

- Que pensez-vous de la façon dont Barre a approché La vida es sueño ?

De la pièce initiale, seule la dramaturgie a été préservée. Nous avons mis l’accent sur la musique, proposé des costumes modernes, avec tout un jeu de lumières extrêmement précis, plutôt dans l’objectif de laisser une grande part à l’imaginaire. Barre a donné un rôle à chacun, puis nous avons travaillé sur la façon de raconter une histoire, d’exprimer des sentiments au travers de nos instruments respectifs. Tout comme dans le cinéma muet.

- Comment avez-vous préparé votre rôle ?

J’ai étudié la pièce rigoureusement, cerné les émotions et l’esprit de Rosaura, mon personnage. Ensuite j’ai développé la gestuelle et les intentions à travers un discours sonore. L’objectif final était de garder la musique tout en s’éloignant au maximum de l’aspect théâtral.

- Quelle est la part d’improvisation / réplique musicale écrite ?

La musique était totalement improvisée, au contraire de la mise en espace qui répondait, elle, à une écriture bien déterminée et réfléchie.

- Quelques mots sur Anna Pietsch, qui remplace Catherine Jauniaux dans EMIR ? Barre connaissait surtout ses qualités de danseuse…

Anna intervenait régulièrement dans le collectif “EMIR / danse”. Son intervention nous a aidé à mieux gérer l’espace et certains de nos mouvements corporels avec les instruments.

- Un album en duo avec Barre, c’était une envie de longue date pour vous ?

Le duo était une demande spéciale de la part du label nato, qui voulait une musique “quasi nue” pour accompagner les témoignages des survivants de la catastrophe de Fukushima. Une nouvelle épreuve qui rappelle nos débuts avec EMIR dans l’improvisation et qui vient souligner les compositions de Barre. Toute collaboration avec Barre est une source considérable de richesse musicale pour moi. Ce duo en est la résultante.


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Emilie Lesbros par Christian Taillemite

- Quelles sont vos références en matière de duo contrebasse-voix ? Est-ce une configuration que vous avez souvent pratiquée ?

Ma référence en la matière serait Sheila Jordan et Cameron Brown.
Avec Barre nous avons également interprété des pièces classiques ainsi que des standards de jazz en diverses occasions.

- On imagine que pour No Man’s Zone, votre travail de longue date avec EMIR a facilité votre collaboration en duo avec Barre ?

Tout cela s’inscrit dans la continuité d’un travail-projet initié depuis plus de quinze ans.

- Comment s’est articulée la phase préparatoire de l’enregistrement ?

Nous sommes partis de l’écriture de thèmes amenés par Barre, puis nous les avons développés tout en respectant les demandes initiales de Jean Rochard, notre producteur : répondre à une musique minimaliste et expressive, dans un laps de temps parfaitement normé.

- Avez-vous vu le film avant et que vous-a-t-il inspiré ?

Après une rencontre avec le réalisateur, j’ai visionné le film. Ce qui a accentué ma motivation pour ce projet vient du fait qu’un ami proche résidant à Fukushima m’avait témoigné des réels dégâts que cette centrale nucléaire a pu causer. Un désastre qui a entraîné des milliers de personnes dans des abris de fortune, et pour certaines, cette situation désastreuse demeure inchangée. Me sentant impuissante face à une tel drame, j’ai éprouvé l’envie de contribuer à mon niveau en participant à ce projet de documentaire.

- Il y a souvent chez Barre un rapport particulier avec la voix. A l’écoute de votre duo, on entend comme des réminiscences de « Journal Violone II », enregistré avec Aina Kemanis et John Surman en 1979. Connaissez-vous cet album et cette vocaliste ?

En effet, je connais cet enregistrement et Aina Kemanis, ainsi que Music By [1] que Barre a enregistré avec Aina et Claudia Phillips. Il nous est arrivé de reprendre les thèmes de ces enregistrements pour certains projets.

- Après No Man’s Zone et La vida es sueño, avez-vous des projets personnels à venir ? Un nouvel album en cours de préparation ?

Mon nouveau projet se nomme Miss Elie, un cinq titres est en cours de finalisation. Résidente à New York, j’ai lancé le projet Miss Elie avec le soutien du programme France Rocks du French Bureau Export à New York. Ce sont mes propres compositions qui évoquent des thématiques actuelles et que je présente sous le nom de Parrhêsia Musique : une forme musicale douce et amère traversée par une énergie follement organisée…

par Sandie Safont // Publié le 9 avril 2017
P.-S. :

No Man’s Zone (EMIR A2 : Barre Phillips avec Emilie Lesbros) et La Vida es sueño (Barre Phillips et EMIR) sont tous deux parus chez nato le 31 mars 2017.

Plus d’infos sur le projet Miss Elie d’Emilie Lesbros ici

[1Album enregistré pour ECM en 1980.