Chronique

Ève Risser, Yuko Oshima

Fenêtre ovale

Label / Distribution : Umlaut/Orkhêstra

Donkey Monkey, bande à part

C’est plutôt CD à part que font cette fois chacune de leur côté la pianiste Ève Risser et la percussionniste Yuko Oshima.

On connaissait le duo féminin Donkey Monkey entre autres pour leurs CD Ouature et Hanakana. Voici deux « nouveautés », comme s’expriment les vendeurs.

Début juillet elles accompagnaient ensemble le mano a mano des agences photo VII et Tendance Floue dans le cadre magnifique du Théâtre Antique d’Arles. À la fois complices et soulignant ou ponctuant chacune les propos des photographes, américains pour Oshima et français pour Risser, elles surent donner la touche spectaculaire et lyrique à l’échange de points de vue.

Ève Risser au piano préparé et Joris Rühl à la clarinette interprètent la musique du compositeur Karl Naegelen sur l’album Fenêtre ovale paru sur le label suédois Umlaut. Il s’agit plutôt de la collaboration entre un compositeur et deux improvisateurs partageant leurs recherches. L’écriture originale préserve la spontanéité du duo habitué à se fréquenter pour créer à trois une œuvre vivante qui ne ressemble à aucune autre. Comme John Cage utilise gommes et vis ou Benoît Delbecq des bouts de bois joliment taillés coincés dans les cordes, les préparations du piano de Risser intègrent toute une panoplie d’objets incongrus offrant une variété de timbres inouïs et surtout des modes de jeu uniques : des aimants, un vibromasseur, une brosse, du velours, une perle accrochée à une ficelle, du fil de cuivre et bien d’autres outils. Bien que le livret n’annonce pas la flûte de Risser ou l’orgue à bouche de Rühl, le duo offre un matériau exceptionnel à Naegelen, préoccupé de trouver une notation qui servira ensuite aux instrumentistes. La musique possède la beauté et la sérénité des Sonates et Interludes de Cage ou des pièces pour shakuhachi japonaises en renouvelant le genre. Délicate et profonde, riche et sobre à la fois, elle réussit à faire oublier le geste instrumental, pourtant radicalement présent, pour ne faire ressortir que le temps musical avec ses pleins et ses déliés, ses couleurs et ses silences.

RONDO by Fenêtre Ovale from eve risser on Vimeo.

De son côté Yuko Oshima produit un double CD composé de Kéfukéfu et Signs sur le label portugais Creative Sources. L’une et l’autre pièce partent de l’improvisation, la première pour se conformer à un concept compositionnel en quatre parties ininterrompues, la seconde pour constituer une suite de onze courtes pièces aux titres graphiques. Même maîtrise que sa comparse, même soin, même calme, fût-il acéré comme une lame, percutant comme un taiko ou inédit, produit par l’échantillonneur, complément de la batterie de percussions. La voix chante une berceuse, les aigus informatiques cliquettent dans l’azur, les graves renvoient au drame nucléaire des îles qui se rapprochent - autant de signes que nos oreilles sont appelées à déchiffrer sous les peaux et les cymbales dont la rigueur rappelle quelque rituel du soleil levant. La dialectique est au service de la musique quand se confrontent « délicatesse et brutalité, abstrait et concret, espace et densité, tout ce qui caractérise le Japon ».

(Texte originellement paru sur Drame.org)