Scènes

Festival Ellips’O Jazz - Première édition

Magic Malik, Laurent De Wilde, Julien Lourau et autres représentants de la scène jazz/électro/groove


Le Newport de l’électro libre ? On attendait beaucoup de l’Ellips’ O Jazz et de sa programmation orientée vers une facette importante du jazz moderne.

Néanmoins, la première édition du festival n’a pas obtenu le succès espéré par la courageuse équipe organisatrice. Celle-ci, presque exclusivement constituée d’étudiants de l’UTT (Université Technologique de Troyes), semblait animée de l’ardeur juvénile qui déplace les foules dans « Wayne’s World 2 » . Mais dans le petit monde du jazz français, des noms aussi prestigieux que Magic Malik, Julien Lourau ou Laurent de Wilde ne parlent pas autant au grand public qu’Aerosmith pour les habitants d’Aurora.

On pourrait disserter à l’infini sur ce petit millier de spectateurs, invoquer la faiblesse de la campagne publicitaire hors Aube, la période choisie (peu après la rentrée scolaire) ou l’influence de l’ouragan Frances… Cela ne changerait rien au fait que les prochaines éditions du festival semblent sérieusement menacées. C’est regrettable car le bilan de ce premier Ellips’O Jazz ne parait pas aussi négatif que son compte bancaire.

Le vaste campus de l’UTT - de forme elliptique (d’où le nom du festival) offre un cadre futuriste assez plaisant, nettement plus agréable qu’un champ à labourer. Les concerts (en plein air) alternent entre une grande scène un peu froide et écrasante et un petit amphithéâtre, propice à une écoute plus intimiste et posée. On ne saura jamais si un record était en jeu, mais cette succession de huit groupes, de 13h à 01h30 a dû épuiser plus d’un festivalier, ce marathon jazz les empêchant au passage de consacrer plus de temps à l’exposition de photos ou aux conférences de Franck Bergerot et Maxime Zampieri.

La programmation proprement dite s’avère très imprégnée de musiques électroniques et de rythmiques binaires.

Le Big Band rémois (15h-16h30) : Des standards de toujours par un ensemble de vingt-trois musiciens. Ce sera l’unique concert où les puristes pourront entendre du « jase » et du « souïngue » ; le son est déjà fort, un peu rentre dedans…

Alerta G © H. Collon

Alerta G. (« Amour Liberté Energie Rire Tradition Authentique Groove ») (16h30-18h) : Merle-Anne Prins-Jorge, chant ; Manu Codjia, guitare ; Matthieu Donarier sax ténor et soprano ; Stéphane Vivens, claviers ; Augustin Foly, basse ; Antoine Banville, batterie

Avec le groupe Alerta G., lauréat du concours de la défense et du prix Fnac en 2001, les fanatiques de jazz qui « groove » ont pu taper du pied sans relâche sur les rythmiques souvent complexes d’Antoine Banville (entendu dans le trio « Etant donnés » de Jean-Philippe Viret avec Edouard Ferlet) et d’Augustin Foley. Evidemment la présence de Merle-Anne Prins-Jorge originaire d’Angola, et de Stéphane Vivens ajoutent une dimension très « world » à l’ensemble : on a par moment l’impression d’assister à une fusion entre Weather Report et Aka Moon. Flirtant parfois avec les clichés du genre, Prins-Jorge nous laisse néanmoins apprécier la qualité technique de son chant sur un ou deux thèmes virtuoses et une belle séquence apaisée sur des nappes aériennes de Codjia. La révélation guitaristique de ces dernières années exerce une influence discrète mais réelle sur le groupe, ne serait-ce qu’en signant une bonne part des compositions, mais aussi parce que sa montée en puissance au fil du concert rejaillit sur la dynamique générale. Le premier chorus semble ainsi hésitant, brumeux, sans direction précise, mais Manu Codjia se rattrape peu à peu et, sans atteindre cette fois des sommets d’inspiration, nous livre quelques belles promesses d’impros futures. Enfin, ce concert fut également l’occasion de retrouver un Matthieu Donarier très en verve, au style spectaculaire, tant musicalement que visuellement ; son solo sur l’avant-dernier morceau évoque la progression assurée d’un échassier sur une corde tendue au dessus du vide.

Julien Lourau © H. Collon

Julien Lourau Quintet « Fire & Forget » (18h-19h30) : Julien Lourau, sax ténor et soprano, bidouille électronique ; Bojan Z., claviers et bidouille électronique ; Vincent Artaud, contrebasse ; Eric Lohrer, guitare ; Daniel Bruno Garcia, batterie

Ceux qui attendaient le Lourau de « The Rise » ont pu être déçus, ou du moins déboussolés par ce concert à l’orientation très (trop ?) expérimentale. La majorité des morceaux s’inscrivent dans le cadre du nouveau projet « Fire & Forget », expression des canonniers anglais pour désigner le tir du boulet et ses conséquences. Le premier morceau, qui porte le titre du prochain disque, est une entrée en matière plutôt belliqueuse. Sur une rythmique rock et appuyée, Lourau (qui a une allure de mauvais garçon avec son « cuir un peu zone »), lâche les premières salves de son ténor patiné, quelques cris zorniens trafiqués à l’électronique. Ces gimmicks jalonneront tout le concert mais ne bénéficieront plus de l’effet de surprise ; ils auront même tendance à agacer par leur facilité. Vient ensuite « Mad » où Bojan Z. électrifié et Eric Lohrer instaurent une atmosphère à la « Bitches Brew », que deux formules rythmiques enchaînées rapidement tirent d’une possible torpeur.

Bojan Z © H. Collon

Hope » s’apparente à un blues des plus classiques, avec chorus de contrebasse et sax, et dialogue sax/guitare pour finir. On retourne ensuite à des climats plus électro avec « I’d Rather Not » et « Paris chaviré », mais l’aficionado de « Gambit » regrettera l’absence de lignes mélodiques prolongées et l’expérimentation à outrance sans réelle construction/progression. « Bigger Than Life » nous rappelle à temps que Lourau est un formidable improvisateur ; son meilleur solo de la soirée est un modèle de consistance, d’agencement et de sonorités intéressantes. Le plaisir se prolonge avec « Diaspora » et son motif cyclique sur huit mesures. Passé l’apogée de sa trajectoire, le projectile Lourau retombe alors dans l’atmosphère dense des dance-floors et du salon house pour un moment superflu. Le concert s’achève sur un curieux mélange musical teinté de groove, de reggae et d’influences des pays de l’Est qui laisse le danseur courbattu ou l’auditeur perplexe devant une prestation inégale. Espérons que les prochaines prestations de « Fire & Forget » laisseront davantage de place à Bojan Z et révéleront une plus grande osmose communicative entre les cinq interprètes.

Laurent De Wilde © H. Collon

Laurent De Wilde Quartet (21h-22h30) : Laurent de Wilde, claviers, machines ; Gaël Horellou, saxophone, machines ; Philippe Bussonet, basse ; Yoann Serra, batterie

« En l’an 2000 plus d’musique ! ». Nous sommes fin 2004 et Laurent « Born to Be » De Wilde ne remet peut-être pas en cause cette affirmation péremptoire de Léo Ferré, du moins s’il s’agit de la musique que l’on perçoit en premier lieu par les oreilles, et qui porte en elle mélodie et harmonie. Mais si, au contraire, portée par la nébuleuse techno, elle devient un mode de perception mettant en jeu le corps tout entier, réduisant l’organe auditif à une composante parmi d’autres, alors la version de concert du futur « Organics » est un premier pas sur cette nouvelle planète, aride, inhabitable ou au contraire mystérieuse jusque dans ses dimensions et ressources.
La performance vécue ce soir-là est quasi indescriptible - surtout s’il s’agit de la replacer dans un contexte jazzistique dont De Wilde semble s’écarter (provisoirement ?) - sauf le temps d’un « Summertime » trip hop, déconcertant par son dépouillement. Le temps est aboli par les motifs récurrents, obsédants jusqu’à la transe ou les rythmiques « jungle » et « drum’n bass ». Yoann Serra (Offering, Jean-Marc Jafet, François Chassagnite) à la batterie édifie un véritable mur du son qu’il franchit allègrement à deux reprises, au cours de deux longs soli monolithiques, amplifiés/remixés en un Verdun de la caisse claire. Si cet homme là n’est pas marathonien, conseillons lui rapidement un bon cardiologue.
L’orientation actuelle de De Wilde est peut-être discutable, victime de la mode ou encore décevante au regard de son talent, il n’empêche qu’elle semblait vécue ce soir avec une incroyable sincérité par tous les musiciens. Le public électrisé ne s’y est d’ailleurs pas trompé.

Magic Malik © H. Collon

Magic Malik Orchestra (22h30-0h) : Malik Mezzadri, flûte, voix ; Denis Guivarc’h, sax ; Or Solomon, claviers ; Sarah Murcia, contrebasse ; Maxime Zampieri, batterie

« Elève brillant mais irrégulier »
« No rain, no rain ! » retentit dans le campus mais rien n’y fit, la pluie vient chambouler le déroulement effréné des concerts et déplace le Magic Malik Orchestra sur la grande scène. Après une balance improvisée et forcément approximative, le quintet se met en marche avec un répertoire très proche de celui du Paris Jazz Festival au mois de juillet. On retrouve l’esprit des deux derniers albums « Magic Malik Orchestra » et « 13 XP’s Song’s Book », même si les thèmes connus se font rares. L’ensemble groove souvent comme du Steve Coleman avec une mention spéciale pour l’étonnante Sarah Murcia, qui se joue de formules rythmiques terriblement alambiquées avec la grâce d’une sylphide. Mais à côté de la contrebasse dansante et virevoltante, les autres musiciens déçoivent par leur évidente manque de cohésion et d’envie de jouer. Pis, Malik Mezzadri d’habitude si aérien, paraît emprunté, frileux, réticent à ouvrir sa petite boîte à volutes. Sa voix ne résonnera qu’en de trop rares moments, et ses longs chorus de flûte se désintègreront avant d’atteindre le cosmos. Il faudra quasiment attendre la fin du concert pour entendre très rapidement le chant et l’instrument mêlés, marque de fabrique virtuose indissociable du personnage.

Magic Malik a certes déçu - les circonstances ne jouaient pas en sa faveur - mais en un sens, cette faillibilité d’un soir rassure : n’est ce pas ce qui fait toute la différence entre les tâcherons et les génies ?

Le festival s’achève sur un malentendu : Groove Jam. Ce groupe, présenté comme représentatif de la scène « acid-jazz », joue en fait de la disco. Le chroniqueur épuisé ne résiste pas à ce hors-sujet flagrant et part se coucher…

Groove Jam © H. Collon

Gaël Horelou © H. Collon

Eric Lohrer © H. Collon

Sarah Murcia © H. Collon