Scènes

Flûtes enchantées

Les deux géants de la flûte Jazz en France se retrouvaient en petit comité aux 7« Lézards » samedi 5 février 2005. La beauté est rare et précieuse. Elle était au rendez-vous.


Entendre sur scène, aux « 7 Lézards », Michel Edelin avec « Magic » Malik Mezzadri stimulés par Sophia Domancich et Jean-Jacques Avenel est un immense privilège. Et pour une fois, je faisais partie des privilégiés.

Les « 7 Lézards » (www.7lezards.com). Paris. Samedi 5 février 2005. 22h. Michel Edelin (fl), « Magic » Malik Mezzadri (fl), Sophia Domancich (p), Jean-Jacques Avenel (b)

Chacun de ces quatre musiciens est un leader et un créateur. Les entendre ensemble m’a permis de vérifier à nouveau que le jazz est un processus démocratique où chacun a droit à la parole, tour à tour, en stimulant et respectant l’autre.

Michel Edelin jouait de trois flûtes traversières - une basse, une normale, une piccolo -, Magic Malik d’une flûte normale.

Malik commence à jouer assis par terre, puis s’assoit sur un tabouret dès le deuxième morceau. Michel Edelin, malgré son droit d’aînesse, joue debout. Le détail est d’importance car ainsi les sons se superposent. D’autant que le son grave de Michel Edelin a tendance à descendre et celui, aigu de Malik, à tomber. Leurs sons se rencontrent donc, se mêlent sans jamais se confondre.


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Magic Malik (par Patrick Audoux)

Les deux premiers morceaux sont un peu hésitants, retenus, même s’il y a déjà des passages intéressants. Au troisème, stimulés par les ostinati du piano et de la contrebasse, les flûtistes rivalisent de trilles et de fantaisie. Le thème est de Michel Edelin et s’appelle « Les hirondelles » en hommage au poète René Char. Un titre tout à fait approprié tant la vivacité des traits de flûte évoque le vol des hirondelles, leurs piqués, leurs virages sur l’aile.

Suit un beau duo piano/contrebasse sur « Bag’s Mood », une ballade. Sur « Laissons choir », Michel Edelin reprend sa flûte basse et les deux flûtistes soufflent, leurs instruments évoquant l’oud et la darbouka dans le vent du désert.

Pause à minuit. Reprise à 0h30. Il ne reste plus que douze personnes dans la salle. Le dernier métro a fait fuir beaucoup de monde. Ce soir, je rentrerai à pied. Je sens qu’il va se passer quelque chose.

Je ne suis pas le seul. Steve Potts, qui a recruté Michel Edelin dans son Institute of Advanced Rythm, a rejoint le public.

En effet, dès la reprise du quartet, la flûte basse de Michel Edelin surplombe un solo frémissant de désir signé Malik et poussé par les ostinati du piano et de la contrebasse. Je me sens à nouveau plongé dans le désert. Avenel imite le vent à l’archet. C’est « Ultravitre » en hommage à Raymond Queneau.

Puis ce sont « Les bourdons », insecte qui, d’après les lois de l’aérodynamique, ne peut pas voler et qui vole pourtant. Mais, contrairement au bourdon, ce morceau est paisible, et non agaçant. Il finit en prolongeant le silence au bout de l’archet de Jean-Jacques Avenel avant les applaudissements d’un public attentif jusqu’à la dernière note.

Pour finir, « 65ter » de Sophia Domancich avec un solo de piano tempêtueux dans les graves.

par Guillaume Lagrée // Publié le 28 février 2005
P.-S. :

Je suis heureux d’avoir fait partie des douze valeureux qui sont restés jusqu’au bout de la deuxième partie de ce concert. « La Beauté est une chose rare » dit Ornette Coleman. Elle était exacte au rendez-vous ce samedi soir aux « 7 Lézards ».