Chronique

François Raulin & Stéphan Oliva

Correspondances

François Raulin (p), Stéphan Oliva (p)

Label / Distribution : Abalone

Il y a presque 20 ans, les pianistes François Raulin et Stéphan Oliva s’unissaient pour rendre hommage en duo à une figure tutélaire commune, dans un remarqué Tristano, appelé à une descendance. En 2002, les Sept variations sur Lennie Tristano, avec cinq invités transformaient ce moment d’intimité en célébration collective qui reste, à de nombreux égards, un des disques primordiaux de son époque, confirmant ce que nous analysions à sa sortie : « (une) version française de la musique de jazz : (…) caresser sans perdre sa force, faire entendre son chant sans tomber dans la romance. ». Depuis, les rencontres sporadiques des pianistes ont souvent été en groupe, tel ces Echoes of Spring dédiés au stride. Il aura fallu attendre ces Correspondances pour les retrouver seuls, chacun sur un canal, sondant le passé pour mieux interroger le futur [1].

C’est sensible sur « Télégrammes » qui s’adresse autant à Ligeti qu’à Motian [2]. Il n’y a pas d’antagonisme ni d’hétérogénéité entre la musique écrite et le jazz, entre la frappe déterminée de la main gauche et les ruptures de la droite qui s’organisent au gré du titre. En transmettant à d’autres de libres digressions où les sons prennent mots, Raulin comme Oliva disent leur vision du monde. C’est l’exacte mécanique du roman épistolaire traduit en disque. Il y a dans ces correspondances une nécessité narrative : conter le monde qui les entoure. C’est un fameux mélange d’images cinématographiques, une passion commune (« Sometimes I Feel Like a Motherless Child », dont la noirceur délicate est un régal), et d’abstractions contemporaines patiemment décortiquées (« Conversations sur Dutilleux »). Les compères avaient, il y a quelques années, investi les rêves de Windsor McCay. Il en subsiste comme un terreau : les missives empruntent des chemins bordés de champs d’imaginaires fertiles qui offrent une réelle liberté. C’est un environnement idéal, indubitablement. Utopique, certainement. Alors, sous leurs allures de billets doux discrètement cachetés, à l’instar de cette « Lettre à Jean-Jacques Avenel » pleine de douceur où François Raulin laisse parler son sens de la mélodie pendant que Stéphan Oliva structure une rythmique impeccable, ces correspondances constitueraient autant de lettres ouvertes fantasmées ? Bien sûr.

Mieux, il y a dans chaque morceau une mise en situation fictionnelle, un dialogue où l’on rétorque vivement, sans rivalité ni volonté de soumettre l’autre. Rares sont les instants où les quatre mains occupent le même registre ; on distingue avec une grande clarté le propos, et une complémentarité qui agrandit l’espace. Ils se répondent, se hèlent parfois mais s’écoutent, toujours ; ils cisèlent leurs phrases pour qu’elles deviennent le dialogue parfait d’un jeu de rôles dont ils seraient les concepteurs. Car plus que tout, Correspondances est un échange complice entre deux pianistes qui partagent depuis si longtemps leurs univers respectifs qu’il en est résulté un espace commun. Raulin et Oliva s’y livrent sans retenue. Les pianistes sont à nu. « L’amour c’est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi » écrivait Kafka dans ses Lettres à Milena. Cela fonctionne aussi pour l’amitié. Elle nous a toujours apporté de belles choses.