En dix petites pièces vocales, Guylaine Cosseron explore les possibilités de la voix sans le langage : raclures, claquements, rengorgements, salive, bégaiement, grondements, soupirs, échos, grincements, hurlements… Si la recherche d’un « avant les mots » est bien présente, on peine à lui trouver un sens. Retour vers une forme d’animalité ? Expressivité brute ? Ou refus de la signification elle-même ? La pochette donne un indice : on y distingue un visage aux contours lacérés. C’est finalement un cri qui demeure, un cri que chacun lira et liera avec ses propres clefs.
Chris Minh Doky (b), Larry Goldings (p), Peter Erskine (d), Metropole Orch. (dir. V. Mendoza)
Le contrebassiste signe ici en trio classique, augmenté d’un orchestre à cordes dirigé par Mendoza, un album singulier. Scenes From A Dream a tout de la musique de film. Les nappes de violons y sont pour quelque chose, c’est l’imagerie hollywoodienne qui fonctionne à plein. Cependant, le trio au premier plan et son leader proposent une musique très propre, très douce, idéale pour se laisser aller à quelques rêves, ce « dream » même que propose le disque. Une échappée hors du giron Blue Note qui mérite une certaine attention.
Retour au quartet pour Thierry Mariétan : après le Tigran Quartet, voici Astargallus, paru au printemps dernier sur le Petit Label. Stéphane Payen au saxophone alto, Xavier Bornens à la trompette et Ianik Tallet à la batterie accompagnent le contrebassiste dans une aventure qui flirte avec le free sans toutefois tomber dans une quelconque opacité. Ce casting brillant porte avec une énergie toute rock des mélodies décidées (« Circévolution », « Le chat est dans la montagne », « Astargallus »), les instruments se passent la main sans leadership apparent dans une circulation-déconstruction qui, si elle réussit la prouesse de ne jamais perdre son auditeur, laisse muette l’auteure de ces lignes. D’une musique dont on ne trouve rien de particulier à dire, pas parce qu’elle est vide mais au contraire parce qu’elle est si entière qu’elle échappe au langage, il faut l’écouter.
Quelques notes de contrebasse pizz, de l’eau qui coule, un trombone discret : le quintet fabrique un écrin à la voix d’Annette Banneville. Comme dans la pop, c’est elle qui est mise en avant. Chants traditionnels européens, variété, chant jazz ou scat, en anglais, en français ou en espagnol, elle brille sur toutes les scènes. On la préfère pourtant sur la première, à la Berio, car on ne peut se défaire de l’impression que les morceaux « jazz » sont trop apprêtés, alors que la chanson nue sonne plus « vrai » (à la manière d’une Elise Caron). Ainsi cette magnifique introduction d’un poème de Yeats :
I was young and foolish
And now I am full of tears
C’est une traversée des pays et des époques à laquelle nous convie une artiste qui est aussi la fondatrice de la compagnie Comme sur des roulettes, spécialisé dans les spectacles musicaux pour jeune public. Si elle y conte des histoires aussi bien que dans les chansons qu’elle arrange, il faut y courir !
Après des collaborations diverses avec Joachim Kühn (Out of the Desert) ou Beñat Achiary, Majid Bekkas retrouve en beauté le chemin de la musique gnaoua (son premier album s’aintitulait African Gnaoua Blues).
Aussi à l’aise au chant qu’au guembri et au oud, il invite sur quelques plages la clarinette et le saxophone soprano européens de Louis Sclavis, le « bombo », (tambour) argentin de Minino Garay, la « ntama » (talking drum vaudou) de Joseph Bessam Kouassi et ménage une grande place au balafon africain d’Aly Keita tout en s’inspirant de la musique malienne et en puisant dans les cultures berbère et arabe. Les morceaux sont des compositions ou des arrangements de pièces traditionnelles, mais l’ensemble est complètement métissé. Une réussite.
Nouveau-né du label Circum-Disc (Circum Grand Orchestra), Stöt est le troisième album d’un trio piano-basse-batterie aux formes et couleurs admirablement équilibrées. À l’image des pierres qui ornent la pochette, polies à l’infini par les eaux au point qu’elles en deviennent d’énormes galets, la musique est ronde, fluide, toute de flux et reflux permanent. Stefan Orins, Christophe Hache et Peter Orins forment un trio qui n’est pas sans rappeler e.s.t., par les développements mélodiques et les rythmiques pop ; mais contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il évite toute platitude horizontale grâce à des contrastes structurants et un dialogue tripartite sans cesse en mouvement. Stöt s’écoute et se réécoute avec plaisir, tant l’auditeur-chercheur d’or a de quoi faire.