Scènes

Hommage à Robert Wyatt à Charleville-Mézières


Patrice Boyer et ses associés au sein de « Charleville Action Jazz » demandent à John Greaves, Sylvain Kassap, Hélène Labarrière, Jacques Mahieux, Karen Mantler et Dominique Pifarély d’évoquer Robet Wyatt à leur manière

Rendre hommage à Robert Wyatt : voici un projet qui ne peut a priori susciter que la sympathie, quand on a aimé (et continue d’aimer : il vient de publier un nouvel album, Cuckooland [Naïve]) le barbu anglais, au sein des mythiques groupes Soft Machine et Matching Mole puis en solo.

Pourtant, on ne peut s’empêcher de redouter, aussi, la fausse bonne idée. Son absence de la scène depuis près de trente ans (la faute, outre un trac proverbial, à cet accident qui, en 1973, l’a rendu paraplégique) engendre une frustration que l’on peut être tenté de pallier par des succédanés plus ou moins efficaces.
Disons-le franchement, le premier hommage de ce type, organisé en 1999 et réédité plusieurs fois depuis, le collectif Soupsongs de la tromboniste anglaise Annie Whitehead, nous a laissé une impression mitigée. Au-delà de quelques moments sublimes, qui devaient beaucoup à la voix de Julie Tippetts (« Sight Of The Wind » tout particulièrement), l’impression laissée était celle d’un hommage compassé, alignant sagement les chansons de Wyatt comme celles de n’importe quel « songwriter », en passant complètement à côté des aspects les plus originaux de sa personnalité musicale : la fragilité, l’audace formelle, la cohabitation naturelle et non-formatée du vocal et de l’instrumental…


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John Greaves © Hélène Collon

A bien des égards, mais sans qu’on puisse vraiment l’accuser de le faire consciemment, « Dedicated To You » a pris l’exact contrepied de son devancier. Les participants, tout d’abord, ne sont pas un « big band » placé sous l’égide d’un directeur musical unique, mais un authentique collectif égalitaire. Initiateur du projet, Patrice Boyer a établi lui-même le casting, à l’exception de Karen Mantler (fille de Carla Bley et Michael Mantler, et principale partenaire de Wyatt sur son nouvel album), amenée par John Greaves, l’ancien bassiste (ici également chanteur et pianiste) de Henry Cow, groupe qui accompagna Wyatt sur sa dernière tournée, en 1975.
Pour le reste, c’est à des musiciens issus de la scène jazz (au sens large) française des trente dernières années que nous avons affaire : Dominique Pifarély au violon, Sylvain Kassap aux clarinettes, Hélène Labarrière à la contrebasse et Jacques Mahieux à la batterie et au chant. On mesure la prise de risque représentée par une telle expérience : la semaine de résidence-répétitions au théâtre de Charleville-Mézières, les jours précédant le concert, allait être particulièrement décisive. Il faudrait non seulement mettre en place un répertoire, mais aussi bâtir une identité artistique collective. Double (et énorme) défi pour des musiciens qui, pour certains, ne s’étaient encore jamais rencontrés !


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Karen Mantler © Hélène Collon

L’autre ligne de force du projet « Dedicated To You » était de nature formelle et structurelle. D’abord, mêler reprises et compositions originales : bref, restituer l’esprit de la musique de Robert Wyatt, pas forcément la lettre. Une invitation, pour les participants, à la créativité et l’empathie artistique. Ensuite, enchaîner et entremêler ces différents morceaux, sous la forme de « blocs » ininterrompus de trois ou quatre pièces, comme le faisait jadis Soft Machine, qui aimait à jouer sans interruption pendant près d’une heure et demie, usant de transitions semi-improvisées pour relier les thèmes successifs. Manière de s’émanciper des conventions de la pop-rock comme de celles du jazz : une approche pluridisciplinaire de la musique, au-delà des étiquettes et des codes stylistiques, tombée en désuétude depuis les années 1970, mais dont la réhabilitation est pour le moins rafraîchissante - et réjouissante.

Le premier medley réunit ainsi l’introduction « pataphysique » du second album de Soft Machine (le plus fidèle aux conceptions musicales de Wyatt), le manifeste politico-humoristique (quoique…) de Matching Mole, « Gloria Gloom », substantiellement révisé par John Greaves qui lui a substitué un coda magnifique, puis une composition originale de Sylvain Kassap, « Charlestown… But Yesterday », durant laquelle Greaves déclame un « collage » de phrases issues de divers morceaux de Wyatt.


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D. Pifarély © Hélène Collon

Le second set débute par « Alliance », chanson issue de Old Rottenhat (1985) brocardant ceux qui, dans l’Angleterre thatchérienne, ont trahi leurs idéaux de gauche ; elle permet d’entendre une première fois la voix de Jacques Mahieux. Comme celle de John Greaves et de Karen Mantler (avec, en plus, un accent anglais pas toujours irréprochable), elle est fragile, parfois à la limite du faux, mais finalement humaine, et c’est ce qui importe : quel cauchemar que d’imaginer Wyatt dénaturé par les organes standardisés de la variété et de ses robinets d’eau tiède…

Suit une première allusion au dernier-né wyattien avec « Forest », qui rassure quant à la capacité du groupe à éviter à la fois le pastiche et la trahison. L’esprit de Robert Wyatt commence à planer sur les quelque six cents personnes présentes (un réel succès, qui justifie les dix-huit mois de préparation, artistique et administrative, de l’événement)…


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Sylvain Kassap © Hélène Collon

La contribution originale de Dominique Pifarély (auteur de la prestation instrumentale la plus inspirée), « Dondestan » n’utilise de la comptine wyattienne que le texte (les aspirations à l’indépendance des Palestiniens et des Kurdes restent douloureusement d’actualité douze ans plus tard). S’ensuit un « Sea Song » qui, comme toute reprise de cette chanson sublime, ne saurait rivaliser avec l’original ; on retiendra tout de même l’idée amusante de Kassap et Labarrière : reprendre note pour note l’improvisation (?) de piano de la partie centrale, idée qui fonctionne particulièrement bien.

« God Song », supplique à la fois poignante et hilarante adressée à l’Être suprême, avait déjà été interprété par Karen Mantler et John Greaves à l’occasion d’un autre hommage à Wyatt, organisé à la Knitting Factory de New York en 1998. Son absence aurait été regrettable. Elle ouvre un medley comprenant également « Trickle Down », second extrait de Cuckooland, puis une composition originale de Karen, « Life Is Sheep ».

C’est sur un registre très rock’n’roll que Mahieux, uniquement accompagné de la basse saturée de Greaves, reprend ensuite « Take On The Bowers », fruit de la collaboration de Wyatt avec un autre Anglais inclassable, Kevin Coyne. Un interlude signé H. Labarrière nous entraîne ensuite dans un évocation instrumentale de « September The Ninth », l’un des plus beaux thèmes de Shleep (1997). Puis le set s’achève avec l’incontournable « O Caroline », sauvé d’extrême justesse par la ferveur vocale de Greaves, qui a légèrement modifié le texte pour la circonstance.


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H. Labarrière © Hélène Collon

Rappelé avec insistance par un public aux anges, le groupe réinvestit la scène pour interpréter un « Hymne Officiel du Fan Club de Robert Wyatt » concocté par Karen Mantler qui, avec une sorte d’humour désespéré, invite le grand homme à se présenter à la prochaine élection présidentielle américaine… Belle mélodie - empruntée à l’hymne du club Mickey (!) -, nappes veloutées d’orgue Hammond, et surtout ce refrain qui tue : « R.O.B./E.R.T./W.Y.A.T.T. », repris en chœur par toute la salle. Épuisé par le marathon promotionnel de Cuckooland, le principal intéressé n’a pu faire le déplacement, mais a cautionné personnellement le projet. Il n’aura pas à le regretter.

Un dernier rappel nous ramène une dernière fois au temps lointain de Soft Machine, le temps d’un « Box 25/4 Lid », enchaîné au fameux « We Did It Again » dont l’immuable et minimaliste motif vocal et instrumental n’a été répété que deux petites minutes. On est loin de la version d’une heure (!) jouée devant un parterre de stars lors de la soirée d’Eddie Barclay à Saint-Tropez en 1967… A défaut d’un réédition de ce happening dadaïste (qui reviendrait à en galvauder l’esprit), on se contente de ce clin-d’œil affectueux.

Qu’on l’envisage sous l’angle de l’hommage, forcément matière à controverse, ou, d’un point de vue strictement musical, sous celui d’une expérience collective d’un genre devenu trop rare à notre époque, ce projet mérite d’être poursuivi d’une manière ou d’une autre. D’ailleurs : bonne nouvelle : le résultat fera vraisemblablement l’objet d’un CD ’live’ au cours des prochains mois, et une autre représentation est d’ores et déjà prévue en février prochain à côté de Lille.