Entretien

Ike Levin

Créatif jusqu’au bout des ongles…

Le poly-souffleur Ike Levin est un acteur particulièrement dynamique sur la scène de la musique créative de la région de San Francisco, mais il est également présent un peu partout en Amérique du nord, en compagnie de plusieurs groupes de musiques improvisées. Enfin, Levin est aussi le fondateur du label indépendant Charles Lester Music, spécialisé dans la « musique instantanée ».

Repères

Taran Singh : Ike, tout ce que je connais de toi ce sont les albums que tu as produits sur ton propre label, Charles Lester Music. Peux-tu nous donner quelques repères sur ton histoire et ton parcours musical ?

Ike Levin : Je suis né et j’ai grandi à Chicago, dans l’Illinois. Mon père était musicien professionnel. Il dirigeait un orchestre de danse avec dix-huit musiciens. Il m’a raconté que pendant la grande dépression, au début des années trente, seuls les musiciens avaient régulièrement du travail…


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© Ike Levin

Il y avait toujours de la musique à la maison. Du swing et du jazz, mais aussi beaucoup de musique classique et de musique de chambre. Après la Seconde Guerre mondiale, mon père n’a jamais vraiment rejoué en professionnel de manière régulière. Violoniste, formé au conservatoire, il pouvait pourtant jouer n’importe quel genre de musique, et dans tous les styles.

Pour mes sept ans, il m’a emmené dans un magasin de musique et m’a demandé de choisir l’instrument dont je voulais apprendre à jouer. J’ai choisi une clarinette. Je trouvais l’instrument joli, je l’avais bien en main. J’ai étudié et joué cinq ou six ans, mais le sport m’intéressait davantage et j’ai fini par délaisser la musique.

A dix-neuf ans, j’ai découvert John Coltrane, et je me suis immédiatement replongé dans la musique. Je croyais que la clarinette me faciliterait l’apprentissage du saxophone. J’étais attiré par le ténor, qui me semblait plus proche de la voix humaine. Et puis j’étais ébloui par le concept musical de Trane, ses torrents d’idées et sa sonorité perçante. En fait, j’ai commencé par écouter ses derniers albums un peu par hasard : j’étais allé chez un disquaire chercher un de ses 33-tours, et je n’ai trouvé que Transitions. Ensuite, je suis passé à A Love Supreme et Interstellar Space. Dans un second temps seulement j’ai abordé son travail avec Miles et Monk.

J’ai commencé en autodidacte, puis suivi des cours avec Joe Daley, un saxophoniste de jazz légendaire qui enseignait à Chicago. et avait enregistré sous son nom (Joe Daley Trio Live at Newport 63) avec Hal Russell à la batterie. Ce trio jouait un free vraiment puissant pour l’époque. Joe n’a jamais été très connu, sans doute parce qu’il a choisi de rester à Chicago plutôt que de monter à New York. Mais tous les musiciens de jazz le connaissaient et respectaient sa musique. C’était un vrai musicien pour musiciens. Il a eu pour élèves de nombreux musiciens de jazz professionnels, pas seulement des saxophonistes. Je me souviens : l’un d’eux, qui avait cours avant moi, était le premier contrebassiste de l’Orchestre Symphonique de Chicago qui il voulait apprendre à improviser.

Joe m’a enseigné la technique de base de l’instrument et les fondements harmoniques de l’improvisation. Il m’a fait travailler la lecture, mais aussi l’oreille. Lors d’une de mes premières leçons avec lui, j’ai dû chanter sur une grille de blues dans différentes tonalités, puis répéter ce que j’avais chanté au ténor.

J’ai aussi suivi des cours théoriques à l’université et au conservatoire de Chicago. Mais là où j’ai le plus appris, c’est en allant écouter tous les grands jazzmen qui s’arrêtaient à Chicago à la fin des années 60 et dans les année 70 : Charles Mingus, les groupes d’Art Blakey, Horace Silver, Dizzy Gillespie… Sans oublier tous les grands ténors, Dexter Gordon, Sonny Rollins, Wayne Shorter, et, bien sûr, les saxophonistes natifs de Chicago comme Johnny Griffin, Gene Ammons, Von Freeman et Sonny Stitt. Il y avait un tas de bœufs à l’époque. J’allais les écouter, puis, à un moment, j’ai eu le courage de monter sur scène et de prendre quelques chorus. Les anciens accueillaient facilement les jeunes musiciens. J’ai trouvé des mentors en la personne de Wilbur Campbell, un des plus grands batteurs be-bop, et du saxophoniste Ira Sullivan. Sinon, j’avais pris l’habitude d’aller écouter des compositeurs contemporains, comme Pierre Boulez, qui utilisent l’atonalité et laissent beaucoup d’espace dans leurs compositions.

Après des années de jeu « classique », j’ai entendu le groupe de Cecil Taylor avec Sam Rivers, Jimmy Lyons et Andrew Cyrille. J’ai été soufflé par l’intensité, l’interaction et l’abstraction de leur jeu. Et tout ça, sans se départir d’un swing palpable. Cette expérience m’a poussé à rencontrer des musiciens de l’A.A.C.M qui jouaient à Chicago. C’est comme ça que j’ai déniché Fred Anderson, qui m’a formé pendant un certain temps.

Fred possédait un petit club dans le nord de Chicago, le Birdland ; j’y allais pour l’entendre souffler dans son biniou avec d’autres membres de l’A.A.C.M. Je me souviens de ma première leçon avec lui. Je croyais que nous allions nous envoler et jouer free, mais il a posé une partition de Charlie Parker sur le pupitre et pris son ténor ; et là, on a joué et répété inlassablement tous les thèmes ! Il voulait que je ressente toute la beauté du phrasé que Bird arrivait à exprimer. C’est lui qui m’a appris à phraser les idées musicales, même quand il ne s’agit que de quelques notes. Je travaillais avec trois ou quatre notes que je jouais sous tous les angles et avec des approches rythmiques différentes, pour essayer de développer mon propre phrasé. Aujourd’hui encore c’est ainsi que je travaille le saxophone.

Autre influence majeure : le pianiste Joel Futterman, qui m’a fait passer de la musique pré-écrite à la composition instantanée, en mettant l’accent sur l’écoute des autres et de soi. Comme il vit sur la côte Est et que je suis sur la côte Ouest, près de San Francisco, nous ne nous voyons pas souvent, mais nous gardons le contact et, chaque fois que nous nous retrouvons pour jouer ou enregistrer, c’est une expérience entièrement nouvelle. Il m’a appris à ne pas me concentrer sur le passé mais sur ce que je n’ai pas encore joué. En avril dernier nous avons donné un concert à Portland avec le batteur Alvin Fielder, autre grande influence. J’adore jouer avec lui. Il a un sens inné du swing ! Ça a été un vrai bonheur de jouer avec Joel et Al…

Resolving Doors - Le disque

Que peux-tu nous dire du trio et de ton dernier disque, Resolving Doors ?


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Resolving Doors

Resolving Doors est un projet que nous avons réalisé, Futterman, Fielder et moi, il y a un peu plus d’un an… Tiens, je viens juste d’apprendre que Cadence Magazine l’avait placé parmi les meilleurs disques sortis en 2005 ! C’est un honneur quand on voit le nombre de disques enregistrés par d’excellents musiciens qui sortent tous les jours…

En fait, comme nous avions quelques concerts sur la côte Ouest des États-Unis, nous avons profité d’une soirée libre entre deux engagements au Jazz House à Berkeley pour enregistrer. Le Jazz House est un endroit vraiment intéressant. Les gens viennent y écouter de la musique créative, ce qui est très agréable. Nous venions de jouer ensemble, donc, en entrant en studio nous étions déjà au diapason, dans notre état d’esprit habituel - nous ne discutons pas de la musique, ni de la manière de jouer. En fait, quand nous nous apprêtons à prendre nos instruments, nos discussions portent rarement sur la musique.

Pour cette session, Joel a commencé par quelques phrases au piano qui ont fixé l’ambiance et la mesure. Puis Al l’a rejoint avec sa batterie. J’ai laissé la musique se développer un moment, puis sauté dans la bataille et nous sommes partis au galop ! Nous laissons chaque composition se développer au gré du jeu. Nous ne savons jamais précisément dans quelle direction la musique va aller. C’est presque un processus mystique qui est alimenté par une écoute attentive de ce que fait chacun. Parfois, nous nous contentons de compléter ce que l’un de nous est en train de jouer. Je peux rester à écouter des phrases de Joel qui tournent autour d’une tonalité ou, au contraire, rebondir sur le rythme et la dynamique. Joel sait vraiment créer et développer ses phrases à un train d’enfer ! Ses notes tombent comme des gouttelettes. J’écoute attentivement tout ce qu’il propose et j’essaie de réagir, de construire en fonction de son discours, parfois dans une direction légèrement différente.


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© Ike Levin

J’écoute aussi Al et j’utilise comme points de départ certains temps qu’il appuie plus particulièrement, une série d’accents ou le timbre de ses fûts. Al joue de la batterie avec une telle musicalité ! Il peut littéralement faire exploser le rythme tout en maintenant une pulsation énergique, et son jeu va bien plus loin que le simple tempo. Il est plus créatif pour swinguer qu’aucun autre batteur avec qui j’ai pu jouer. Quand je pressens un léger changement de direction, Joel et Al répondent instantanément dans le même sens et m’aident à développer mon idée. A un moment précis, nous sentons que nous avons exprimé ce que nous avions à exprimer, et nous concluons… C’est vraiment un processus spirituel étonnant !

Par exemple, un des morceaux du disque, je crois que c’est le deuxième, « Opus de Impulse », est né d’un réglage technique. J’étais passé du ténor à la clarinette basse, et l’ingénieur du son voulait s’assurer que le niveau sonore des micros était bon. Il m’a demandé de jouer quelque chose. J’ai joué des notes longues, puis quelques phrases et, soudain, j’ai entendu Joel qui me répondait. Alors j’ai continué. Al s’est assis à la batterie et le morceau s’est construit ainsi…

Tu sais, notre musique est toujours étiquetée et souvent qualifiée de free jazz. Mais, honnêtement, elle est loin du free. Chaque pièce a une structure composée. C’est juste qu’il ne s’agit pas d’une composition préconçue, mais créée au fur et à mesure, un peu comme une feuille qu’on déplierait.

Joel Futterman et Alvin Filder

Comment vous êtes-vous rencontrés et pourquoi en êtes-vous venus à jouer ensemble ?


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InterView

Joel est mon cousin. Nous avons grandi ensemble à Chicago. Au début des années 70, il était à Hyde Park, dans le sud de Chicago ; j’allais le voir pour jouer, et travailler des morceaux. Il y avait tout le temps d’autres musiciens qui venaient et nous jouions sans arrêt. Quand nous avons déménagé, lui sur la côte Est et moi sur la côte Ouest, même si nous étions toujours en contact, les possibilités de jouer ensemble sont devenues rares. Mais en 2000, nous avons décidé de monter un projet ensemble. Il est venu à San Francisco et nous avons enregistré InterView en compagnie du bassiste Randall Hunt. A partir de là, nous avons recommencé à jouer ensemble, sorti quatre autres disques et tourné à la fois sur les côtes Ouest et Est.


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Enigma

On a d’ailleurs un nouveau disque en cours, Enigma - un duo enregistré l’année dernière.

C’est Joel qui m’a présenté à Al. Il avait joué et enregistré avec lui en compagnie du grand saxophoniste de la Nouvelle-Orléans, Edward « Kidd » Jordan. J’avais rencontré une première fois Al au New Orleans Jazz and Heritage Festival. Je crois que c’était en 1996. Quoi qu’il en soit, Joel nous a réunis, Al et moi, pour jouer sur la côte Est en 2003. C’était la première fois que je jouais avec lui. Nous nous sommes vraiment bien entendus, à la fois sur le plan personnel et musical. Il sait un tas de choses en musique et c’est un type formidable, un peu un historien du jazz. Il connaît une foule de détails - qui a joué avec qui, quand… -, et sait les différentes relations qui se sont tissées entre les musiciens à partir des années cinquante, voire avant.

Depuis, nous avons joué plusieurs fois ensemble et enregistré Resolving Doors. J’adore jouer avec ces deux gars-là ! Chaque fois, c’est comme si j’allais à l’école. Je reviens en ayant appris des choses nouvelles sur mes instruments et sur la manière de composer grâce à nos interactions. Joel peut dérouler une ligne de basse puissante tout en plaquant des accords étonnamment riches. C’est un plaisir de souffler sur ce qu’il imagine au clavier. Parfois il prend son saxophone soprano et souffle avec moi, tout en continuant de jouer une ligne de basse incroyable.

Al est bluffant ! Il a une grande connaissance des maîtres de la batterie et son jeu est d’une souplesse impressionnante. Il peut jouer avec beaucoup d’énergie, mélanger des polyrythmes et faire des trucs à des tempos d’enfer, puis passer à un accompagnement délicatement coloré, mais toujours avec beaucoup de swing. Nous avons un concert dans un club de Portland, le Blue Monk, et je pense que nous allons l’enregistrer pour garder une trace de cette expérience !

Conception musicale

Quelle est ta conception de la musique ?

Ma conception de la musique est assez simple. Je cherche à jouer et composer des choses nouvelles, de ne pas me reposer sur des idées que j’aurais déjà exprimées, des motifs que j’aurais déjà utilisés, pour faire avancer ma technique. Mais la technique n’est pas tout pour moi. Bien sûr il faut être à l’aise avec l’instrument, le connaître, mais pour moi, ce n’est qu’un moyen d’expression. Si je ressasse les mêmes idées, un même vocabulaire musical, ce n’est plus de l’improvisation. Selon moi, si tu joues trop souvent une idée ça devient monotone, ça vire au cliché. Je veux éviter ça. Bon, évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire… Mais c’est ce défi que je trouve gratifiant. Tout l’intérêt est de trouver sa voix de l’instant, avec ses binious. Ce qui peut m’amener à explorer de nouveaux intervalles, de nouvelles relations entre les notes ou les phrases, les intonations et les tonalités… Chaque note est constituée de strates de son, et en jouant avec l’embouchure des instruments à vent, on peut trouver différentes harmoniques ou combinaisons de ces harmoniques. Je suis toujours à la recherche de ce que je n’ai jamais joué.

Bien sûr, il y a aussi l’interaction avec les autres musiciens. Je m’applique à écouter les idées et les émotions qu’ils expriment, puis je réagis, construis, développe… ou les conduis ailleurs. Ça demande une concentration énorme, et dans ces moments-là je suis complètement absorbé ; mes sens sont à l’affût des sons et des émotions.

La musique improvisée est assez physique. Peu d’auditeurs réalisent que l’énergie et les émotions que dégage cette musique nécessitent une dépense physique énorme. Sans compter la concentration nécessaire pour écouter attentivement les autres. Après un concert ou un enregistrement, je suis souvent épuisé, à la fois physiquement et affectivement. Mais spirituellement, je revis ! J’ai appris que jouer de cette musique demande une force et une endurance énormes, donc il est important de rester en bonne santé physique, émotionnelle et spirituelle…

Charles Lester Music

Pourquoi CLM ?


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LifeLine

Quand nous avons commencé à enregistrer ensemble, Joel et moi n’avons pas voulu nous embarrasser d’un label. Nous voulions conserver notre liberté créative sur tous les aspects de l’enregistrement. La plupart des labels paient le tudio et octroient parfois aux musiciens un pourcentage sur les ventes, quand elles dépassent un certain nombre, mais restent propriétaires des droits. puisqu’ils ont payé pour ça. Or, je ne voulais pas vendre ma musique. Sans compter que Joel m’avait raconté un tas d’histoires sur des enregistrements qu’il avait faits pour différents labels ; après la session, on lui donnait quelques disques et il avait toutes les peines du monde à en obtenir d’autres quand son stock était épuisé. C’est pour ces raisons que j’ai bâti Charles Lester Music. Le nom du label rend honneur à mon père ; c’était le nom de son groupe dans les années trente : le Charles Lester Orchestra.

Au départ, le but était avant tout de produire notre musique, et nous utilisons toujours le label dans ce but. CLM a, par exemple, sorti un concert de Joel et Al en Finlande, dans un festival, avec Kidd Jordan : Live at Tempere Jazz Hapening 2000. Le label qui devait produire ce disque a connu des difficultés financières et les enregistrements sont restés dans un coin. Je l’ai écouté, j’ai été littéralement transporté et j’ai décidé que j’allais tout faire pour publier cette musique fantastique. CLM a donc racheté les droits et mixé le disque. En tant que label indépendant spécialisé dans la musique improvisée de qualité, nous devrons tâcher de produire davantage de musiciens. J’ai récemment réalisé un projet avec le poly-instrumentiste Oluyemi Thomas et son groupe Positive Knowledge, qui compte notamment sa femme, Ijema. Elle fait des improvisations vocales incroyables, ses paroles sont pleines de poésie et dans un esprit « multi-percussion ».


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First Ones

Ce disque, First Ones, est également paru chez CLM.

CLM continue de croître et de se développer. Nous avons quelques bons contacts avec des distributeurs, un peu partout dans le monde, tels que North Country et Verge, ou Jazz Today en Italie. Nous continuons de chercher des partenaires pour nous aider à diffuser notre musique. L’Internet s’avère également un excellent moyen de distribution. Des sites comme CDBaby et JazzLoft vendent nos disques, et certains distributeurs ont des contrats de distribution électronique qui permettent à nos disques d’être au catalogue d’Amazon et d’autres grands distributeurs. On peut aussi télécharger des morceaux de nos disques sur l’iTunes Music Store, mais il y a des limitations de durée pour les MP3. Comme certains de nos morceaux durent plus de dix minutes, il faut acheter le disque pour les écouter. Nous avons décidé de ne pas vendre nos disques sur notre site, mais on peut écouter des extraits de tous les disques, et il y a des liens vers les sites qui les vendent.

Tous les disques de CLM portent la mention « la musique de ce disque a été créée spontanément par les musiciens ». Peux-tu expliciter ?


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The Present Gift

C’est juste pour dire que tout est créé dans l’instant. Il n’y a pas de musique écrite avant l’enregistrement. Nous ne prévoyons pas, nous ne discutons pas de ce que nous voulons créer en termes de structure, de composition, de leitmotifs, d’ambiances, etc. L’un d’entre nous entame des phrases, exprime des idées, les autres le rejoignent. Évidemment, tous les enregistrements sont des « premières prises » du début à la fin, exactement comme peut l’être l’enregistrement d’un concert. Les compositions se succèdent comme elles viennent. Nous ne revenons jamais sur ce qui a été enregistré, sauf en cas de problème technique. Ça demande de travailler avec un ingénieur du son astucieux et talentueux qui peut enregistrer et mixer en direct. Le vieil adage « on arrangera ça au mix » ne s’applique pas ici.

Cela dit, quand j’ai travaillé avec Positive Knowledge, c’était un peu différent car, bien sûr, la poésie d’Ijeoma était écrite et l’histoire construite à l’avance. Mais la musique, elle, a été composée pour une grande partie dans l’instant, et je pense qu’elle est partie dans des directions auxquelles Ijeoma ne s’attendait pas.

L’adieu à Chicago

Pourquoi as-tu décidé de quitter Chicago pour t’établir dans la région de San Francisco ?

C’était autour de 1990. Chicago est une ville formidable, mais ma femme et moi voulions tenter l’expérience de l’ailleurs. Nous sommes tombés amoureux de la région de San Francisco. C’est l’une des plus belles zones urbaines des Etats-Unis - voire du monde. Le climat et la topographie sont très méditerranéens. La ville est entourée par la mer sur trois côtés. C’est un lieu magique. Quand j’ai voyagé en l’Europe, certaines régions d’Espagne, de France et de Grèce m’ont rappelé la Baie.

La région de San Francisco regroupe également des communautés artistiques très actives dans tous les domaines, depuis les arts visuels jusqu’au théâtre, en passant par la danse et tous les styles de musique. C’est aussi une région très poly-culturelle avec des gens qui viennent des quatre coins du monde. Ce qui donne lieu a de superbes mélanges d’énergies et d’expression artistique. San Francisco est une ville spirituelle. On la compare à Pompéi parce qu’elle est construite sur sept collines. Oakland, aussi, a beaucoup d’âme. Beaucoup de musiciens créatifs vivent dans cette région.

La scène musicale et la Baie

Peux-tu nous parler de la scène musicale dans cette région ?

Comme ailleurs, le monde de la musique créative vit selon des cycles. Il semblerait que ce soit la norme ! Au début des années 90, quand je suis arrivé, la musique créative était en pleine ébullition, avec des gars comme Glenn Spearman, Sonny Simmons, Eddie Gayle, Oluyemi Thomas et d’autres. Ensuite il y a eu un déclin ou, disons, une période plus calme pendant laquelle il ne se passait plus grand-chose et il n’y avait pas beaucoup d’endroits où jouer. C’est reparti récemment.

Il y a plusieurs petits clubs à San Francisco, comme le « Luggage Store Gallery », où l’on joue de la musique créative et expérimentale le jeudi soir. On trouve aussi quelques clubs sur Oakland-Berkeley, tel le « 21 Grand », une galerie d’art qui propose différents types de musique créative plusieurs fois par semaine. Il y a également le « 8th St. Performance Space » à Oakland et le « Yerba Buena Center for the Arts » à San Francisco. Il arrive que des musiciens organisent des sessions et utilisent des centres communautaires ou des églises comme salle de concerts. Le Mills College propose périodiquement des concerts de musique improvisée. Il y a quelques années, Cecil Taylor avait monté un programme de « résidence » par ici. Il avait fait quelques concerts avec un big band et faisait appel à de nombreux musiciens du cru pour jouer ses compositions.


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Live

Le Jazz House à Berkeley était un espace d’écoute musical formidable, mais il a perdu son bail après seulement quelques années d’activités. Il y avait à la fois des musiciens locaux et des talents internationaux. Il y a environ un an, j’y ai joué avec Joel et Al ; le soir d’après, c’était au tour de Sam Rivers… Rob Woodworth, le propriétaire du « Jazz House », essaie de collecter des fonds pour remettre son club sur pied. Je vais y jouer avec Oluyemi Thomas et Positive Knowledge. Même si le « Jazz House » ne possède pas de salle permanente, il a des accords avec des théâtres et des églises. Nous allons jouer au « Ashby Stage », un théâtre de près de cent places. Depuis deux ou trois ans, des musiciens venus de la côte Est et d’Europe viennent par ici : Peter Kowald, William Parker, Sonny Simmons, Frank Gratkowski

Sinon, quelques stations de radio proposent des musiques plus créatives et du jazz plus free, mais on entend surtout beaucoup de musiques du monde de toute sorte. Tu peux jeter un coup d’œil au site du Bay Area Improvisers Network pour trouver la liste des concerts, des événements et des musiciens qui vivent et travaillent dans la région.

Oluyemi Thomas et moi sommes en discussion avec des gens pour essayer de monter un festival annuel de musique créative dans la Baie. Peut-être quelque chose dans le genre du Vision Festival à New York.

Le mot de la fin

Tout cela est passionnant… Au passage, j’ai vraiment apprécié ton album avec Positive Knowledge ! Que voudrais-tu ajouter pour les lecteurs en guise de mot de la fin ?

En fait, il n’y a pas grand-chose à ajouter à part que le discours sur la musique ne peut être qu’une image de ce qu’elle est vraiment, parce que ce n’est qu’une description à un moment donné, une sorte de photo. Alors que la musique elle-même est au centre d’un processus en évolution permanente. Je me représente l’art de l’improvisateur comme l’art de mettre en place des liens et de commenter ce processus, à un instant donné.

Tout est question de communication et d’interaction avec l’instrument, avec soi-même, avec les autres musiciens et avec ceux qui écoutent, qui sont partie prenante de ce processus. Quand on joue de la musique improvisée, on est immergé dans une atmosphère tourbillonnante de sons, de vibrations et de rythmes. Je cherche à trouver le centre de ce tourbillon à un instant donné et à l’explorer. Puis j’essaie de lui donner du sens tout en contribuant au processus ou à ce qu’il pourrait être. Difficile de décrire cette expérience : ça ne se passe pas dans la tête mais dans le cœur, et de manière intuitive… C’est une chose que je resssens à travers la continuité de mon travail, mais que j’essaie aussi de porter toujours plus haut.

Par ailleurs, je voudrais aussi prier pour la paix de tous ceux qui vivent sur notre planète, et pour que l’union et l’énergie du renouveau l’emportent…

Discographie sélective

  • Ike Levin & Joel Futterman, Enigma, CLM, 2006.
  • Positive Knowledge, First Ones, CLM, 2005.
  • Joel Futterman, Ike Levin & Alvin Fielder, Resolving Doors, CLM, 2004.
  • Joel Futterman & Ike Levin Trio, LifeLine, IML, 2004.
  • Joel Futterman & Ike Levin Duo, The Present Gift, IML, 2003.
  • Ike Levin, Spherical Dance, IML, 2002.
  • Joel Futterman & Ike Levin Trio, InterView, IML, 2001.

(Entretien en anglais publié sur All About Jazz © Taran Singh)
Traduction française pour CitizenJazz © Bob Hatteau