Entretien

Jacques Pirotton

Jacques Pirotton est à la fois omniprésent et discret dans le paysage jazzistique belge, il était temps de le (re)découvrir.

Parmi les guitaristes belges, on cite souvent René Thomas, Pierre Van Dormael, Philip Catherine. Il ne faudrait pas oublier Jacques Pirotton. Il a longtemps fréquenté Jacques Pelzer, Steve Houben ou Bill Frisell. Omniprésent et discret à la fois dans le paysage jazzistique belge, il était temps de le (re)découvrir.

  • Quand on consulte votre bio, on lit : « Musicien autodidacte ». Qu’est ce que ça veut dire ?

Mon père était musicien amateur, accordéoniste ; mais il jouait aussi du tuba, de la trompette. Il y avait une guitare à la maison et c’est comme ça que j’ai commencé, tout seul.

  • Et c’est la guitare qui vous a attiré ?

J’aurais bien voulu jouer du piano. Quand j’avais treize ou quatorze ans, j’étais très impressionné par les images que je voyais de Jerry Lee Lewis à la télévision, avec son pied sur le clavier. Mais il n’y avait pas de piano à la maison… Par contre, il y avait la guitare. Et une malle pleine de partitions appartenant à mon père. Alors j’ai fouillé, essayé de trouver des trucs marrants à jouer. J’ai demandé à mon père de m’apprendre à lire la musique. C’est allé très vite ; tous les jours j’y travaillais.

  • C’était déjà une guitare électrique ?

Oui, j’ai appris directement sur une électrique, il n’y avait pas de guitare acoustique.

  • Quel genre de musique jouiez-vous et écoutiez-vous ?

On était dans les années 67, 68, donc j’écoutais ce qui passait à la radio : du rock. J’étais un peu scotché par le blues rock et le British blues. J’avais vu un fantastique concert de Rory Gallagher. J’adorais cette musique même si je n’en ai jamais vraiment fait. Par contre, j’ai fait des bals, ça oui ! Et pour ça, il fallait apprendre les classiques du rock.


JPEG - 87.4 ko
Jacques Pirotton © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Qu’est-ce qui vous a fait bifurquer vers le jazz ?

Petit à petit, j’ai rencontré des gens, dans les magasins de musique ou en allant écouter des copains qui jouaient du rock et connaissaient plein d’autres choses. On m’a fait découvrir Joe Pass, par exemple. Je me rappelle avoir été très impressionné par Virtuoso, son album solo. Je trouvais ça formidable. Et puis il y avait le jazz rock, bien sûr.

  • Vous avez commencé à jouer alors avec des musiciens de jazz ?

Non, pas si tôt. Mais j’écoutais de plus en plus de gens comme McLaughlin, Larry Coryell, Philip Catherine… Puis, je me suis inscrit au séminaire de jazz à Liège, dans les années 70, des workshops qui s’étalaient sur trois mois. J’y ai beaucoup appris. Je savais jouer, je connaissais les accords, je savais lire les notes, mais je ne savais pas du tout ce qu’était le jazz. Je ne connaissais pas Coltrane, par exemple ! Je me souviens d’un cours avec Bill Frisell ; il me donne un bout de papier sur lequel il avait inscrit : John Coltrane – Giant Steps. Alors, je suis allé chez le disquaire acheter ce disque. Puis il y avait les cours d’harmonie de Steve Houben. Là, c’est devenu très clair. Les portes s’ouvraient. J’ai compris à ce moment-là comment fonctionnaient les systèmes d’accords, l’improvisation, les modes… Puis Jacques Pelzer m’a fait venir chez lui pour jouer.

  • Vous êtes resté longtemps avec lui ?

Oui, plusieurs années.

  • Ça devait être une sacrée aventure.

Oui. Mais sur le moment, je ne m’en rendais pas compte, évidemment. Quelque part, j’avais toujours envie de faire du jazz rock, de la fusion, ce que j’ai quand même fait aussi ; mais avec Jacques, c’était le jazz plus « traditionnel ».

  • Comment ça se passait avec Pelzer ? Il vous laissait beaucoup de liberté, ou il était assez strict ?

Oh non, il cherchait toujours des choses nouvelles, lui aussi. Il voulait jouer plein de choses différentes, du Stevie Wonder, par exemple… Ce n’était pas quelqu’un de fermé, pas du tout. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à jouer avec tout le monde. Steve Houben, bien sûr, avec qui je suis parti jouer en Afrique mais aussi, en trio, avec Felix Simtaine et Philippe Aerts avant de former mon groupe avec André Charlier, Benoît Vanderstraeten, Benoît Sourisse…

  • On sent souvent chez vous un son rock derrière un esprit jazz …

Sans doute. On ne peut faire autrement que de jouer avec tout ce qu’on a. C’est Bill Evans, je crois, qui disait que dans un chorus, on devait entendre toutes ses tendances. Tout doit sortir dans ces moments-là. Autrement, c’est un peu mentir. Alors oui, il y a un esprit rock, sans doute. Mais j’ai eu des périodes différentes. Avec Bill Frisell, qui n’est bien sûr pas un guitariste be bop, ni même vraiment de jazz conventionnel, j’ai appris les gammes pentatoniques, très utilisées dans le rock et qu’il utilisait d’une autre façon. Pour le côté be bop, j’ai beaucoup appris en retranscrivant la musique de Jimmy Raney et René Thomas. Raney c’est presque « scolaire » à certains moments. Il écrit des phrases très « droites ». C’est très bien pour apprendre.

  • D’autres guitaristes vous ont-ils influencé ?

Je me souviens d’avoir été soufflé par Mike Stern sur The Man With A Horn de Miles Davis. Il faisait des phrases be bop avec un son rock. Pour nous, c’était très bizarre à l’époque. C’était le début de la fusion. Avant cela, on était plus dans le jazz rock. De Mike Stern, il y avait aussi le disque avec Jaco Pastorius Upside, Downside qui est très fusion, très bien écrit et très bien arrangé. Et puis, évidemment, John Scofield, que je connaissais déjà avant cette période « fusion ». Mais cette période était une cassure. Avant il y avait beaucoup de guitar heroes ; devant McLaughlin ou Al DiMeola on se disait : « On ne touche pas à ça ». Avec Scofield, on sentait qu’on pouvait y aller, qu’il ne fallait pas avoir peur. Scofield a une approche différente. Il fait parfois des fautes, mais ce n’est pas grave, il joue, il cherche, il fait vraiment du jazz.

  • Comment travaillez-vous, comment composez-vous ?

Je ne compose pas vraiment. Enfin, je veux dire que je ne cherche pas vraiment. Depuis que je joue de la guitare, je n’ai pas spécialement composé de la musique. Mais il y a toujours des idées d’accords ou une petite mélodie qui surgit quand je joue. Ce que j’écris, c’est d’abord pour moi, je ne me considère pas comme un compositeur.

  • Comment avez-vous choisi les musiciens avec qui vous avez monté ce dernier groupe ?

Par affinités, bien sûr. Musicales et amicales. Au départ de ce quartette nous n’étions que deux, Fabrice Alleman et moi. L’idée était de jouer acoustique. On a fait une dizaine de concerts de cette manière. On voulait un duo clarinette et guitare acoustique. Jouer le bois. Puis, j’ai revu Benoît Vanderstraeten, avec qui je voulais rejouer. Ça a évolué en trio puis, avec Jan De Haas, en quartette.


JPEG - 152.7 ko
Jacques Pirotton © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • C’est amusant, justement, en voulant jouer acoustique, d’intégrer une basse électrique…

Oui, mais parfois tu choisis la musique et parfois c’est l’inverse. Pour le disque, j’ai donc écrit certains morceaux car je savais que Benoît allait les jouer. J’aurais écrit différemment si cela avait été un autre bassiste.

  • Le disque est très varié, même s’il est homogène. On sent des directions très claires. Parfois ça galope, un peu à la Texier, et, à d’autres moments, c’est plus contemplatif, plus complexe parfois aussi…
  • C’est ce qu’on recherche. Le morceau « Primitive » est très technique, par exemple. « The Cake » est très noisy, très free au départ. On voulait des atmosphères différentes. C’est amusant d’ailleurs, car je reçois beaucoup de remarques sur le début de « The Cake » : les gens semblent avoir été surpris et ils trouvent ça bien.
  • Le dernier morceau, « Chinese Doll », est très rock…

Oui, même si il est joué à la guitare acoustique, c’est comme ça que je voulais l’entendre. Très shuffle-blues. Les accords sont écrits dans cet esprit, d’ailleurs. On s’est bien amusés en le jouant très fort.

  • Ça s’entend. Justement, le travail en studio est différent de la scène. Vous vouliez retrouver cet esprit sur disque ? Vous êtes arrivé en studio avec des idées bien précises ?

On était très clairs sur les arrangements. On avait pas mal répété, on savait très bien ce qu’on allait faire. Tout était prêt, même les chorus…

  • Pourquoi le titre « Parachute » ?

Pourquoi pas (rires) ? en fait,’ai écrit ce morceau en 95. C’était le 50ème anniversaire de la fin de la guerre et comme je n’habite pas très loin de Bastogne, on ne pouvait pas sortir sans rencontrer des mecs qui jouaient aux soldats. Tout le monde parlait de ça. Et j’avais lu que des GI’s étaient revenus sauter en parachute. Il y en a même qui se sont tués ! Certains ont sauté en Normandie en 45, sont allés jusqu’à Berlin, ont libéré le pays, puis reviennent 50 ans après et… se tuent ! C’est fou. Bref, la musique n’a rien à voir avec le titre, c’est juste une anecdote.

  • Fabrice Alleman joue beaucoup de clarinette basse sur cet album, c’est vous qui lui avez demandé ?

C’est lui qui l’a proposé sur certains morceaux. Je ne savais même pas qu’il en avait une. Du coup, ça sonne un peu comme un trio basse, guitare et batterie où se glisse un intrus. Comme il joue tout le temps dans les graves, il n’est pas en soliste. Il reste plus dans la rythmique, en quelque sorte. Pour « April Fool », l’idée de l’arrangement est venu un peu grâce à cela : la guitare et la basse jouent le thème, et la clarinette basse joue le rôle de la basse.

  • Comment s’est faite la rencontre avec Fabrice Alleman ? Vous le connaissiez depuis longtemps ?

Oui, depuis plus de dix ans. On s’est rencontrés lors d’un stage des Lundis d’Hortense où nous donnions cours. Nous avons joué ensemble et passé la soirée à discuter. On s’est trouvé le même humour, ce qui est très important.

  • Même humour et même esprit dans la musique ?

Pas nécessairement. Dans la vie, on est toujours au premier degré, au deuxième ou troisième. La différence est parfois minime et parfois les gens sont décalés et ne se comprennent plus. Avec Fabrice, on est sur la même longueur d’onde. Avec Steve Houben, c’est encore plus flagrant, on rit exactement des mêmes choses, de la même façon. C’est pour cela qu’on s’entend bien et que l’on peut jouer ensemble.


JPEG - 129.2 ko
Jacques Pirotton © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • Les autres membres du groupe participent à l’écriture des morceaux ? Proposent-ils des idées ?

Bien sûr, surtout en répétition. Moi, j’arrive avec mes compos et mes idées, puis l’un des musiciens propose de jouer d’une certaine façon : plus lente ou plus rapide, par exemples.

  • Pour vous ce disque est assez différent des précédents ?

C’est surtout mon premier disque acoustique. J’en suis très content car il m’a fallu longtemps avant de franchir le pas.

  • Pourquoi, parce que vous n’osiez pas quitter la guitare électrique ?

Oui, j’ai toujours eu des guitares électriques, toujours joué amplifié, et pendant longtemps, je n’ai pas même eu de guitare acoustique. Ce n’est pas évident d’acheter une guitare. Dans le magasin, elles sonnent toutes bien. Heureusement, j’ai rencontré Jacques Stotzem, il y a pas mal de temps, et c’est lui qui m’a fait acheter la guitare sur laquelle je joue actuellement. Il m’a fallu du temps pour trouver mon son. Maintenant j’arrive à entendre les différents sons de guitare, suivant la marque, le bois, la construction, les cordes etc… Certaines acoustiques sont conçues pour les chanteurs, elles ont un gros son dans les accords, mais dès que tu joues en solo, ça devient tout petit. Ici, c’est le contraire. Celle-ci me convient bien.

  • Ça entraîne un grand changement dans le jeu ?

Oui, c’est pour cela que j’ai mis du temps avant de passer à l’acoustique. C’est également grâce à Jacques Stozmem, avec qui je jouais en duo, que j’ai pu m’améliorer, chercher et trouver mon son. J’essaie de moins jouer les « phrases ». Je travaille plus le son, les harmoniques. J’ai retranscrit un jour un album de Jimmy Raney sans aucun accord. C’est formidable ce qu’il avait trouvé là. J’essaie de retrouver ça. Et mon but est d’utiliser la guitare acoustique uniquement comme instrument mélodique. Je cherche aussi ça à l’électrique, mais, bien sûr, ça sonne différemment.

  • En concert, vous n’allez jouer qu’avec la guitare acoustique ?

Oui. Au départ j’ai hésité : je n’avais jamais fait ça. D’habitude. j’ai toujours mes pédales, mes amplis, etc.. Je me sens entouré. Et là, j’arrive simplement avec une guitare acoustique et rien d’autre.

  • Il y a d’autres musiques qui vous intéressent ou que vous voudriez explorer ?

Les musiques du monde, comme on dit. Le jazz a la particularité d’intégrer facilement les autres musiques. Il y a eu par exemple la bossa nova, le rock, le classique, la musique indienne, africaine. Maintenant, on va chercher la musique du monde. Je joue par exemple de la musique traditionnelle en duo avec Kieran Fahy, un violoniste irlandais. On s’est rencontrés lors d’un stage de musique acoustique à Virton, avec Jacques Stotzem, Thierry Cromen, entre autres. On a décidé de jouer en duo et là, je peux dire que j’apprends ! C’est lui le prof (rires) ! La musique irlandaise est très dense, pas simple à assimiler. Sinon, je joue aussi avec Roby Glod, un saxophoniste qui vit à Strasbourg et est très branché free. Avec lui on travaille surtout le son. C’est très ouvert. Mais je joue aussi dans le groupe de Joe Higham, Al Orchestra, et aussi avec Chris Mentens. J’ai fait aussi un disque avec Pirly Zurstrassen. Un très chouette disque, mais malheureusement on n’a pas beaucoup de concerts.


JPEG - 104.6 ko
Jacques Pirotton © Jos Knaepen / Vues Sur Scènes

  • L’aventure Phinc n’a pas duré très longtemps…

Au départ, on jouait en trio avec Stephan Pougin et Steve Houben, puis est venu s’ajouter Sam Gerstmans et parfois le percussionniste malien Sidiki Camara. Philippe Thuriot, l’accordéoniste nous a rejoints, on a trouvé que c’était bien et j’ai proposé de faire un disque. C’était difficile, car personne ne voulait le distribuer. En plus, on savait bien qu’on n’allait pas trop le jouer car Steve avait d’autres projets. Quelque part, le groupe était un peu fini dès le départ.

  • Vous n’avez pas envie de le remettre sur pied ?

Il ne faut pas. On peut faire autre chose, mais pas rejouer ça. C’était trop fusionnel. On jouait tout le temps les mêmes morceaux, avec chaque fois des arrangements différents et quand on arrivait sur scène, on jouait encore autre chose. On en arrivait presque à improviser les arrangements.

  • Vous donnez des cours. Vous sentez un attrait des jeunes pour le jazz ?

Oui. Et il y en a qui savent vraiment ce qu’ils veulent. Certains tiennent absolument à jouer et comprendre les phrases de Charlie Parker, par exemple. Et ils n’ont pas seize ans ! C’est étonnant. Et puis, ce qui attire les jeunes, c’est la liberté musicale que le jazz apporte. Il y a quelque chose de strict dans cette musique, mais une fois qu’on possède la technique, qu’on connaît le répertoire et certaines grilles, on peut aller où on veut. Il n’y a pas ça dans le classique, ni dans le rock. Même s’il y a un peu d’impro, ce n’est plus comme à l’époque du British blues. Il n’y a pratiquement qu’avec le jazz que cette liberté est possible. Il arrive qu’on se retrouve dans un groupe sans prévoir ce qu’on va jouer et de partir sans savoir où on va. C’est un peu comme conduire une voiture de course, il a des virages, des accélérations, des coups de frein, c’est excitant. Ou comme le plaisir qu’on prend à faire du VTT en passant par des endroits impossibles à toute vitesse. Il faut évidemment que tout le monde suive. C’est ce qui est difficile, mais c’est aussi ce qui est beau.