Scènes

James Carter au NEC plus ultra

Le saxophoniste a illuminé la vingt-deuxième édition du Marly Jazz Festival.


James Carter © Jacky Joannès

En ce week-end de Pentecôte, la ville de Marly, voisine de Metz, arborait en avance des couleurs estivales. Prémices d’une canicule annoncée ? Sans doute, malheureusement. Pour sa vingt-deuxième édition, le festival créé et dirigé par Patrice Winzenrieth a tenu ses promesses : présenter en quatre soirées au NEC (pour Nouvel Espace Culturel) une image du jazz aussi diverse que possible, ouverte à un public qui n’est pas forcément composé de connaisseurs et lui proposer un final supersonique avec le concert très attendu de l’Américain James Carter en hommage à John Coltrane.

Claire « Chookie » Jack (East Aces) © Jacky Joannès

Il y a le jazz qui parle au public par sa dimension populaire (sans que ce terme soit péjoratif) : ainsi celui de Richard Galliano, se produisant en trio avec William Brunard à la guitare et Philippe Aerts à la contrebasse, histoire d’embarquer à nouveau en « Viaggio » une salle pleine. Il y a celui qui relève d’une cérémonie festive et multicolore, tel celui du saxophoniste et chanteur Antonio Lizana flanqué d’un incroyable danseur de flamenco, El Mawi. Il peut aussi passer par des chemins de traverse, et rendre par exemple un hommage particulièrement séduisant à Jeff Buckley, ce à quoi se sont employés Anthony Winzenrieth (guitare) et Lena Woods (chant, harpe) dans une formation où l’on repère Thomas Julienne à la contrebasse. Parfois, l’intimité prévaut comme avec le duo Timeline de Dominique Gatto (saxophone) et Pierre Brouant (piano). On est aussi transportés par le climat funk qu’instaure la bassiste Claire « Chookie » Jack avec son quartet East Aces, au sein duquel on repère une nouvelle venue en la personne de l’excellente Delphine Deau aux claviers, dont c’était le premier concert dans ce cadre. D’où peut-être une certaine retenue qui ne devrait pas être durable. On oubliera très vite, disons-le sans détour, la prestation de la chanteuse franco-taïwanaise Estelle Perrault, qui paraît absente de son propre concert, au point que ses musiciens semblent trouver, comme nous, le temps long.

Nicolas Folmer © Jacky Joannès

2026, on le sait, est l’année du centenaire de la naissance de Miles Davis et John Coltrane, ce que n’a pas oublié Patrice Winzenrieth en programmant d’abord le trompettiste Nicolas Folmer qui rend hommage à son maître avec So Miles, titre d’un album qu’il lui a consacré en 2019 et qui est le support d’un concert dans une formation renouvelée d’une solidarité à toute épreuve. Si Rick Margitza (saxophone) et Olivier Louvel (guitare) ont répondu une fois encore à l’appel, ce sont Emil Spanyi (piano), Philippe Bussonnet (basse) et Stéphane Huchard (batterie) qui forment désormais la cellule rythmique d’un ensemble en pleine forme. L’hommage n’est jamais convenu, il serait juste de le qualifier de pétillant, parce que traversé d’une joie à la fois respectueuse et malicieuse, qui va jusqu’à imaginer ce que Miles aurait pu reprendre à son compte s’il avait vécu plus longtemps. Ainsi cette entrée en piste de la musique de Daft Punk revisitée, clin d’œil aux incursions d’autrefois vers Michael Jackson ou Cindy Lauper. Nicolas Folmer s’avère un excellent maître de cérémonie, expliquant sans longueurs inutiles le sens de sa démarche. Le public l’a parfaitement comprise, par la seule force de la musique jouée.

James Carter © Jacky Joannès

Après Miles, John Coltrane est à l’honneur. James Carter entre sur scène, impeccablement vêtu d’une ample tenue couleur sable. Il s’avance, prend la parole pour expliquer, après les remerciements d’usage, qu’il jouera son set de manière ininterrompue pour en préserver toute l’intensité. Il annonce le programme, tout entier dédié à celui dont on fête le centième anniversaire de la naissance : « Come Sunday », les deux premiers mouvements de « A Love Supreme », « Mr Syms », « Softly As In A Morning Sunrise », « In A Sentimental Mood » et un final consacré à l’ultime période du saxophoniste, la plus free. Il se produit en trio, entouré des impeccables Gerard Gibbs à l’orgue Hammond B3 et d’Elmar Frey à la batterie, qui s’avéreront les pourvoyeurs de l’indispensable énergie requise par ce message d’« amour suprême » adressé au géant de la musique du XXe siècle.

Commence donc un concert sans interruption, comme dans un seul et long souffle, pour ce qui s’apparente à une véritable cérémonie, presque un rituel. Tout le corps de James Carter semble entrer dans une transe, habité d’une fièvre qui ira crescendo durant un peu plus d’une heure et quart. Ce qui frappe à l’écoute de son jeu, c’est sa capacité à ne jamais se glisser dans les pas de Coltrane. Il n’imite pas, ne cherche jamais à reproduire sa sonorité et emprunte des voies qui lui sont propres. Mais l’esprit est là, mystique et fervent. Il est au-delà, sa virtuosité mise au service d’une célébration qui, comme le soulignait Coltrane en son temps, « part d’un point pour aller vers un autre ». En l’occurrence, il s’agit d’une élévation progressive, inexorable. Les moments les plus impressionnants sont ceux où James Carter joue du saxophone soprano dont il extirpe de véritables cris qui restent toujours ancrés dans une quête mélodique. C’est du grand art, qui laisse la salle du NEC dans un véritable état de suspension. Et de plaisir prolongé en rappel par un « Naima » de toute beauté.

Le festival vient de vivre son plus beau moment de musique. Le concert de James Carter n’est pas près de s’effacer des mémoires.