Scènes

Jazz à Junas 2019

Compte-rendu de 4 jours de festival à Junas, en Occitanie.


« Cette année nous avons choisi l’Orient ; ce choix a été un beau moment de démocratie directe : quel nom donner à cette semaine, Orient ou Moyen-Orient ? »
Sur les hauteurs de Junas une carrière fourmille de roches fragmentées aux hautes surfaces planes et incisées. Sa frêle végétation frémit de chaleur et du chant des cigales ; au milieu de la garrigue le site forme un écrin : la scène. Le petit village d’Occitanie loue le jazz, noms de musiciens et drapeaux de leur lieu de naissance côtoient les noms des rues. Les vitraux du batteur Daniel Humair colorent le temple clair.

Le festival Jazz à Junas valorise la musique, la rencontre d’un pays, la dynamique locale, son président Fabrice Manuel raconte : « Avec des copains du pays, pour tenter de redonner vie à ce petit village, nous participions aux fêtes et aux manifestations sportives. A la fac de droit j’ai rencontré Stéphane Pessina, un « branché du jazz ». Nous avons organisé deux concerts, les copains ont aimé : l’aventure ne faisait que commencer. Le maire Jean-Paul Lauze nous a aidés à avoir confiance, à mettre le pied à l’étrier ; nous avons profité de la beauté du politique, d’une philosophie de vie, d’une ouverture aux autres. Ça n’a pas toujours été facile : il a fallu faire bouger les lignes du village. Au début, la légitimité du festival était due à notre implication comme enfants du pays ; puis est venue la reconnaissance extérieure : aujourd’hui les habitants sont convaincus. Aux dernières élections, un groupe politique s’est présenté en disant qu’ils voulaient gérer la mairie comme le festival de jazz !
L’équipe est formée d’un noyau dur auquel s’associent chaque année de nouvelles personnes. C’est un moment de très belles rencontres humaines. Nous gérons les problèmes en septembre, après le festival, lors d’un débat collectif : cela permet une approche à long terme pour les bénévoles et les deux salariés.
Le jazz se nourrit d’influences. Comment des artistes unis par une même histoire arrivent à représenter leur pays et leur sensibilité ? »

photo Christophe Charpenel

Où se lève le soleil ? L’Orient est un beau thème géographique : plus qu’un mot unifiant, il offre aux auditeurs des projets d’artistes, des sonorités diverses et singulières.
Kamilya Jubran s’installe dans le temple ; au son de son oud et des chants en arabe dialectal, la voix de la chanteuse nous porte au poème. Si nous ne pouvons comprendre les paroles si chères à l’interprète, nous découvrons sa diction alliée à sa musique. Nous entendons une langue, les graves et les sons gutturaux s’estompent dans les souplesses du chant et le prolongement des souffles ; sans heurt les couleurs se disposent.
Aux Carrières, Rhythms of Resistance [1] de la flûtiste d’origine syrienne Naïssam Jalal nous soumet au propre et à la présence à soi. C’est une musique directe, sensitive, évocatrice de déréliction et de désolation. Certains en partageront la séduction, d’autres y relèveront la lutte où se dévoile le tempo de l’espoir.

Rythmes complexes et enjoués : l’ouïr autrement est auprès du oud libanais de Rabih Abou-Khalil, de l’accordéon italien de Luciano Biondini, de la batterie américaine de Jarrod Cagwin. Peu importe d’où, quand la musique nous entraîne vers le plaisir, quand les phrases musicales s’entrelacent et fourmillent de clins d’œil au monde. Musique arabe et jazz se transfigurent. Issu de l’Académie des Arts de Beyrouth, Rabih Abou-Khalil rencontre le jazz en allant vers des musiciens : « des plus libres, des plus progressistes, ceux avec qui l’expérimentation crée des couleurs (Charly Mariano, Steve Swallow, Sonny Fortune, etc). Je ne cherche pas des instrumentistes pour jouer, je cherche des personnalités musicales qui peuvent transcender leur culture. Chacun porte quelque chose de plus que sa culture. »
Le tissu social des ateliers pour enfants, animé par Samuel Silvant, Benoît zoB’ Bastide, Guillaume Séguron et Elsa Scapicchi, forme des fils de chaîne d’écoute. Les enfants jouent, chantent ou scattent. Ils différencient pulsation et rythme, se concentrent sur un seul élément, sentent l’articulation entre les instruments. Certains trouvent du son dans leur voix, d’autres envoient aux autres le sens de leurs mots écrits. Voix, sons et rythmes, ils jouent en public.

Stages pour enfants, Samuel Silvant et Guillaume Séguron © C. Charpenel

Des horizons, des espaces : la mandoline d’Avi Avital éclaire le silence des spectateurs ; elle joue avec le doux doigté du pianiste, se soumet au rythme, passe au travers des percussions. L’instrument se découvre autant qu’on en reconnaît les sonorités. Si soudain la contrebasse d’Omer Avital perd la tête, avec son oud aussitôt les musiciens réarrangent le morceau.
La virtuosité s’estompe dans le rythme, la clameur se dissipe, elle laisse sa lame de fond accueillir l’horizon. Avital meets Avital [2] : les deux voyageurs portent le même nom mais ne sont pas de la même famille ; Israéliens, leur musique parle aussi du Maroc.
Venus d’Espagne et de Turquie, Dorantes au piano et Javi Ruibal aux percussions, Aytac Dogan au kanun et Ismail Tuncbilek aux baglama et saz partagent leurs jeux en duo, mais à quatre leur connivence se fait fulgurance ; la musique des Balkans ouvre des passages inconnus du Bosphore.

Le jazz est une musique extraordinaire, une musique libre.

Qui avait dit que nous en avions fini avec le contrebassiste Avishaï Cohen ? Grâce au trio Arvoles, nous retrouvons les sonorités de ses débuts. Le pianiste Elchin Shirinov est exceptionnel dans la rigueur et l’abnégation que nécessite le jeu avec Avishaï, mais rien ne peut prescrire le fleurissement de son toucher ; comme pour le batteur Noam David, son placement rythmique est une œuvre aussi soumise que colorée. Nous rejoignons l’enfance des rythmes, les douces berceuses, les jeux de ballons et les folles envolées.
Mélodiste avant tout, Khalil Chahine [3] sort de l’oubli les atmosphères qui construisent notre vie. Hors de la désolation du passé, « les souvenirs d’enfance sont comme un parfum léger. J’ai toujours cherché à ne pas imiter, à ne pas répéter ce que j’avais appris. Avant mes deux derniers albums, ma musique était très construite, j’imaginais la musique et l’instrumentation en fonction de ce que j’avais envie d’entendre. Maintenant j’enregistre en live ; chaque musicien apporte sa sensibilité. Le jazz est une musique extraordinaire, une musique libre. » Le quintet se construit comme si chaque musicien donnait vie aux souvenirs de l’autre. Adieu socle du passé, la force de la sensualité des mélodies se danse.
Ils veillent à la conversion du jeu en dehors du même, ils sont quatre : le trio Chemirani [4] aux percussions persanes et le Malien Ballaké Sissoko à la kora. Les deux fils et leur père et maître jouent les gestes appris et répétés, les ouvertures et les fermetures, les métriques que nous n’avons pas appris à compter, zarb, daf et santour redoublent la fluidité de la kora. L’adresse de chaque musicien à l’altérité de l’autre sort notre écoute des sentiers connus, nous nous laissons surprendre par ce qui vient.
Ils improvisent, leur singulière épaisseur musicale enthousiasme le public : à l’accordéon Daniel Mille et sa poésie, aux couleurs espiègles le saxophone ténor d’Eric Séva. « Nos sons, nos timbres s’aimantent. La confiance que nous nous portons mutuellement nous permet d’oser, de ne pas savoir où va la route. Nous aimons passer du temps sur la façon de conduire la phrase musicale, de sculpter une note. C’est une passerelle avec le public, donner de l’émotion est la plus belle récompense. »

Jazz à Junas - photo Christophe Charpenel

« Les actions au service de l’intérêt collectif, les rencontres, nos engagements portent le sens de l’amour de l’autre et de l’espoir. Nous trouvons un équilibre, nous sentons les énergies à travers les âges et les sourires donnés. Durant 26 ans nous sommes allés à la rencontre de pays à travers la musique : de la Lituanie aux pays d’Europe puis Chicago, la Nouvelle-Orléans, New-York, et nos coups de cœur pour les dates anniversaire. En 2018, nous avons programmé 67 concerts, reçu 268 musiciens et 12000 spectateurs, 1250 élèves de primaire et de collèges ont participé à nos interventions pédagogiques. » (Fabrice Manuel)
Après le festival, Fabrice Manuel et Stéphane Pessina définiront la teinte qu’ils voudront défendre, la sensibilité qu’ils voudront promouvoir, l’année prochaine. 

par Valérie Lagarde // Publié le 15 septembre 2019

[1Naïssam Jalal : flûte, ney, compositions, Mehdi Chaïb : sax ténor et soprano, percussions, Karsten Hochapfel : guitare, violoncelle, Zacharie Abraham : contrebasse, Arnaud Dolmen : batterie.

[2Avi Avital : mandoline, Omer Avital : contrebasse et oud, Yonathan Avishai : piano, Itamar Doari : percussions.

[3Khalil Chahine : guitare, mandoline, Christophe Cravero : piano, Eric Séva : saxophone, Kevin Reveyrand : basse, André Ceccarelli : batterie.

[4Djamchid Chemirani : zarb, voix, Keyvan Chemirani : zarb, daf, santour, Bijan Chemirani : zarb, daf, saz.