Scènes

Jazz à Luz en toute liberté

Compte rendu de la 27e édition du festival montagnard 2017.


Etienne Ziemniak © Michel Laborde

Haut et fort, Luz a clamé sa singularité et enjoué les festivaliers de cette 27e édition en gardant pour ligne de mire la volonté d’étonner et en suivant un nouveau fil rouge : les mots, la voix. Révélations nombreuses, déceptions inévitables, contrastes immensément enrichissants et démonstrations de force. Luz est au-delà des questions de genres, là où se trouvent les réponses.

Luz n’est pas le seul festival de jazz en montagne. De l’hivernal Altitude Jazz au récent et médiatisé Cosmo Jazz, certains paysages propices à l’évasion créent un appel d’air, donc de musique. A Luz Saint-Sauveur, on va chercher inlassablement des choses que l’on devine abritées au fond de soi et qu’extirpent ces musiques dites « libres » ou improvisées. Encore faut-il être bien aiguillé pour les débusquer. Pour cela, faisons confiance aux guides programmateurs. En ces Pyrénées où la curiosité semble exacerbée par les hauteurs, il a encore été question de coups de cœur, de révélations, de mises en question, de convictions profondes que l’on a pu partager entre festivaliers. Luz c’est encore un parti-pris artistique culotté, voire improbable vu de l’extérieur mais que l’on trouve, une fois sur place, aussi naturel qu’une onde s’écoulant doucement en fond de vallée. Pour cette 27e édition, Jazz à Luz a misé sur la voix (voix chantée ou textes « dits ») et la poésie. Elles ont côtoyé une programmation musicale à l’effet revendiqué et attendu : l’étonnement.

C’est un duo d’une exquise douceur qui ouvre le ban, sous le grand pin devant le CEVEO - Centre de Village Vacances, de la ville. Le duo The Sweetest Choice a pris place et le public progressivement autour de lui s’assoit, aiguise ses oreilles, se recentre et se recueille. Le souffle de la trompette de Sébastion Cirotteau interprète avec la douze cordes de Benjamin Glibert des pièces d’un répertoire folklorique composé pour voix, des chansons donc, qui vont de la renaissance anglaise à Schubert et laissent de la place au silence ou à ce que l’environnement insuffle. En ce début de soirée, c’est au son du vent dans les branches que ces mélodies acoustiques d’un autre temps répondent. Idéal pour s’installer dans cette bulle musicale de quatre jours.


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Théo Ceccaldi - Freaks © Michel Laborde

Pas de festival sans contraste.
A 22h, l’ambiance change, six bêtes (à poils) de scène entrent en piste pour une performance haute en couleurs, filmée par France Télévision pour l’occasion. Stroboscopique, épileptique, la musique de Freaks se permet tout, explore à tout-va mais jamais au hasard.

Voler la vedette aux (fr)héros du jazz français demande du chic

Les références sont précises. Elles opèrent de grands écarts improbables entre synthpop kitsch, rock punk et métal, le tout joué par un sextet sans pudeur. Alors que les vestes tombent (les six débutent toujours le concert vêtus de manteaux de fourrure) on se prend au jeu en observant le répertoire passer d’un genre à l’autre à une vitesse sidérante, mené par le leader Théo Ceccaldi. Sous ses dehors légers, blagueurs, le violoniste se laisse en fait peu de marge d’erreur ou d’errance. Les revêches, lors des débats d’après concert (il en faut !), évoqueront un savoir-faire certes jouissif mais trop tenace de « control freak ».
Trop cadrée, trop séquencée la musique de Freaks ? Un comble. Elle me fait d’abord apprécier la force des duos. Celui tout en souplesse des saxophonistes Quentin Biardeau et Benjamin Dousteyssier. Puis celui des frères Ceccaldi au violoncelle et violon. Enfin, je réalise que la révélation de ce concert est le puissant batteur Etienne Ziemniak. Découvert ici à Luz par Théo Ceccaldi il y a quelques années, il donne parfois dans la surenchère, mais il faut avouer que voler la vedette aux (fr)héros du jazz français demande du chic.

La première des classiques excursions artistiques sur les hauteurs a lieu le lendemain à 11h, à La Grange de Vizos. Un lieu intimiste dont la terrasse, donnant sur un immense jardin, est investie sobrement par l’un des plus grands improvisateurs européens. Il manquait à l’affiche de Luz depuis des années, heureusement Daunik Lazro joue en 2017 à deux reprises. Sous les frondaisons du bouleau, en bord de scène, il se tient affranchi des apparats avec deux saxos, pour une performance solo. Il explique à la centaine de personnes face à lui : « J’aime l’impro mais ce matin, le temps est un peu « embrouillassé », alors je vais vous faire entendre des standards. Enfin essayer ». Nimbé de mystère – les titres n’étant pas ou peu annoncés – le concert revêt cette forme d’humilité qui fait emprunter au saxophoniste la langue ou la rhétorique de ses aînés, noirs américains mais pas seulement, pour dire avec ses mots à lui.


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Lazro Solo Luz © Michel Laborde

Parfois acerbes mais toujours incroyablement justes. Ils ont l’art de surgir là où on ne les attend pas, alors même que la plupart des auditeurs ont les mélodies en tête ! Exceptionnellement doux ou déterminé à dire quoi qu’il en coûte, le souffle de Lazro semble aujourd’hui venir de loin. Il le fait se tenir solidement debout. L’altitude ne s’atteint pas sans effort. Démarrant au ténor, on arrive à Coltrane avec un thème qu’il a fait sien, « Lonnie’s Lament » (on peut l’entendre sur le récent Gardens, enregistré avec Jean-Luc Cappozzo et Didier Lasserre). Le morceau termine sur un nuage, sur des aigus dont la rondeur apaise. Lazro reprend alors son baryton de prédilection pour « aller vers les racines du jazz ». La signature et son origine. Lorsqu’il est totalement en jambes, c’est Ornette Coleman qui est évoqué dans des entrelacs croissants. A se demander si le groove ne lui fait pas passer la rage. Cette fois c’est sur, le ciel est dégagé et, de retour au ténor pour « In Heart Only », un morceau d’Ayler (« Ce serait une transcription du grand Albert. Ce « serait » évidemment, car il n’y a pas le son ! » décoche-t-il), Lazro lézarde une dernière fois le mur végétal et la rumeur de la vallée pour les emplir de sons bienveillants. Comme pour en souligner la beauté. Convulsive et éternelle.

Tout peut arriver à n’importe quel moment

Ces moments où musiciens et spectateurs mêlés, confrontés dans une même expérience auditive, se sentent privilégiés, Luz nous en concocte chaque année. Ils ne font pas de nous des happy few - ce serait élitiste - mais nous donnent l’impression d’être récompensés pour être venus haut, souvent de loin, et pour avoir fait confiance aux programmateurs, les yeux fermés. On pouvait garder les paupières closes lors du concert du Quatuor Machaut, ce 13 juillet, mais cela aurait gâché la moitié du plaisir en nous ôtant la vue d’un mets aussi beau que bon. En gastronomie, le raffinement tient aussi à l’art de présenter les plats ; la beauté est un exhausteur de goût.


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Quatuor Machaut Luz © Michel Laborde

Cette réinterprétation de la « Messe de Nostre Dame » de Guillaume de Machaut, pièce polyphonique écrite au XIVe siècle pour voix masculines, ne cesse de conquérir les cœurs et les esprits et c’est justifié. Dans l’écriture minutieuse d’une volupté toute médiévale, Quentin Biardeau, initiateur, a inséré des plages improvisées faites d’amoncellements de timbres, de saccades rythmiques, d’embardées célestes ou de sauts dans l’abîme. Un parcours parfois vertigineux, souvent somptueux qui contente tou.te.s les mélomanes. Nous l’avions mis en lumière il y a deux ans, à l’occasion de son enregistrement nocturne ; le projet bénéficie cette année d’une nouvelle exposition puisque que, dans le cadre du dispositif Jazz Migration, il est programmé dans de nombreux festivals du réseau AJC. Il a été conçu pour être joué dans des lieux permettant l’écho, l’amplification naturelle, et la désolidarisation des quatre saxophonistes qui se déplacent et s’approprient l’espace. Des conditions d’écoute réunies dans les Thermes de Luz, au plafond de verre et au sol marbré, juchés à flanc de montagne à hauteur de cumulus. Biardeau confiait avoir mis la barre très haut avec l’un des premiers concerts du quatuor proposé au Festival Météo. Pourtant, lui et les trois autres voix – Simon Couratier (baryton à la stature exceptionnelle lors de soli inoubliables), Francis Lecointe et Gabriel Lemaire (alternant tous deux baryton et alto, jeu percussif et sons continus) – ont su dès les balances que cette prestation à Jazz à Luz ferait date. Si l’on ajoute le bruit de l’eau des bassins et la qualité d’écoute d’un public qui, en emplissant le lieu, en a matifié l’acoustique au sol, on obtient un sommet du festival 2017, peut être de trois décennies de Jazz à Luz. Après ce bain, ivres de résonances, nous redescendons au village du festival pour nous requinquer, ne pensant pas trouver meilleur climax auditif à une journée qui avait pourtant démarré bien haut.

C’était compter sans le concert du Lobe. Des moments « forts » – entendez aussi d’un haut niveau sonore – souvent inédits, c’est l’habitude ici. L’autre récurrence est celle de grands ensembles majoritairement constitués de musiciens français, qui permet à la scène nationale de briller ailleurs que dans des institutions. Ceux du Lobe sont peu connus du public de Luz, mais qu’importe : ce n’est pas pour la célébrité qu’il vient. Ici, la liberté est totale : les musiciens eux-mêmes ne savent pas ce qui les attend. Ceux qui ont assisté à un concert de soundpainting argumenteront que les risques sont limités par un langage, une gestuelle, les signes d’un chef d’orchestre qui balise le terrain. Mais justement, à la direction, Claire Bergerault se défend d’être disciple de l’inventeur Walter Thomson, qu’elle a rencontré. Elle a bien une idée de là ou elle veut amener ses vingt-deux musiciens mais le dit au micro d’Anne Montaron (France Musique) le lendemain : « Tout peut arriver à n’importe quel moment. La musique c’est du son, le son c’est du vivant, des âmes. On avance tous dans le même bateau ».


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Le Lobe, Jazz à Luz 2017 © Michel Laborde

La cohésion du groupe garantit sa survie. Exit le voyage en solitaire, sinon la cacophonie happe et tue la musique. Pourtant, idéal démocratique, toutes les personnalités doivent ici s’exprimer comme elles le veulent. C’est parce qu’il est conscient de la proximité de l’abîme, du danger, que le public du concert du Lobe est hyper attentif. Des cordes aux souffles, des percussions aux nappes électroniques, tout s’entremêle, se nourrit minute après minute pour arriver à un son aussi monstrueux qu’équilibré, comme ce final, haletant. C’est bien à une libération collective que nous a convié cet ensemble ce soir. Pour preuve : le public debout comme un seul homme. Comme si la boucle commencée par Daunik Lazro le matin lorsqu’il évoquait un chantre de l’impro collective, Albert Ayler, était bouclée juste avant minuit par cette improvisation d’un grand ensemble, en tous points exceptionnelle.

Si la musique instrumentale a offert son lot de moments forts, la voix tenait donc aussi une place de choix. L’alchimie musique et texte n’a pas pris ici les couleurs d’un « jazz vocal » ultra référencé et rebattu dans d’autres festivals, qui en usent pour édulcorer l’affiche. Non. Ici on a tendu l’oreille sur la prose philosophique de Merleau Ponty, on a respiré les airs légers et les histoires moins légères des chants yiddish des filles d’Animal K. Je retiens deux exemples contradictoires pour illustrer la difficulté de trouver l’équilibre.


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Benat Achiary © Michel Laborde

La plus grande désunion du festival s’est tenue dans un cadre pourtant idyllique - mais le contexte ne fait pas tout. Ce concert a rappelé, s’il le fallait, que l’alchimie ne contamine le public que si elle a lieu sur scène. Au soleil couchant, les festivaliers se sont installés dans un écrin, un terrain en pente, formant une vasque autour de la petite scène posée sous les étoiles, aux pieds du château Sainte-Marie. Ametsa, rencontre entre le chanteur Beñat Achiary et Erwan Keravec à la cornemuse, devait tenir du « rêve ». C’est la signification du mot en basque. Mais l’évasion n’a pas eu lieu. Achiary n’a semble-t-il pas souhaité partager le territoire, ni enrichir le langage, alors que l’on connaît l’étendue de son savoir-faire de polyglotte. Son chant tout en tensions, stridences, onomatopées, répétitions et animalité, n’a quasiment laissé aucune place au jeu de Keravec. Beaucoup de bourdons mais peu d’air, base harmonique solide mais servant souvent de rampe de lancement au chanteur qui a semblé trop aimer s’élancer et rester devant. Le soufflant n’est pas parvenu à créer la surprise ni à inverser les rôles et l’ennui s’est installé. Pourquoi ne pas avoir laissé l’écho naturel du lieu créer la magie ? Il n’a pas été exploité. Le niveau trop élevé de sonorisation m’a même poussée à migrer plus haut sur la montagne. Incompréhension, opacité du propos, tout cela a relevé pour moi de la démonstration vaine. En compensation, le concert a été suivi d’une descente aux flambeaux, dans la nuit, sur les chemins escarpés en direction du village. La nature a refermé la parenthèse, repris ses droits et j’ai considéré l’incident clos.

PoulainJar, nous attendait le lendemain matin sous les voûtes de la maison de la Vallée, au sol encore englucosé des concerts de la nuit. Le public se glisse aisément dans l’univers urbain, poétique, volontiers grivois et grisé, dépeint dans les chansons déformées de ce quartet. La proposition, dense, emballe vite la centaine de personnes présentes, s’enivrant d’un surréalisme teinté de cynisme et d’humour. On pense à Georges Bataille, Boris Vian et bien entendu – patronyme oblige – au symboliste Arthur Rimbaud dans ses délires d’absinthe. C’est de la bouche d’un Rimbaud bien vivant, Fabien-Gaston, qu’elles jaillissent. Contrepoint parfait aux contes d’obsessions contemporaines et de « fascisme ambiant », Richard Comte, à la guitare, propose un jeu subtil et terriblement rock. En face, enfin, la fausse fragilité de Léa Monteix fait mouche. Son jeu au violoncelle, fait d’attaques contenues et de paroles fleuries d’absurdités, achève de convaincre. Ç’a été, de l’aveu du groupe, leur meilleur concert car, a-t-il dit dans la soirée, « il a reçu beaucoup d’amour »


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PoulainJar Luz © Michel Laborde

Je retiens aussi la prestation de Sébastien Lespinasse, et sa poésie sonore et verbale scandée sous un soleil de plomb. Ses « Treize tentatives d’approche » égrainées comme un chapelet, pourtant écrit et lu à la gloire de l’improvisation, du jazz en paroles : « Se noyer c’est faire bloc, se noyer s’est apprendre par cœur, se noyer c’est la vision bouchée, se noyer c’est l’invention immédiate, obligatoire, d’une autre façon de nager ». Petit guide de survie en montagne à l’attention des âmes perdues.

Inventer une société, un système social, un système économique, un système politique différent de tout ce qui existe

Pas de festival sans révélation. Avec son départ en trombe, ses vagues successives, ses moments de liberté d’écoute de l’autre, de temps d’évocation laissé libre, le quintet d’Aymeric Avice, Jarawa - créé à Luz en partenariat avec le festival Jazzdor à Strasbourg et Tribu à Dijon - a remporté le titre. Le culot et la confiance ont sans doute été les éléments de sa réussite. Il a réuni Ahmad Compaoré, batteur égypto-burkinabé initié à l’improvisation par Fred Frith, le guitariste hollandais Jasper Stadhouders, passé par des collaborations avec Ab Baars et Han Bennink, autour de Daunik Lazro et de Jean-Philippe Morel, suprême de profondeur et de force à la contrebasse. Cinq musiciens et autant de parcours, l’ex-leader du trio Jean-Louis a su jouer avec l’électricité sans saturer, manipuler les savoirs venus du free et du rock. Il devait être question de sorcellerie, il s’est agi davantage d’ingénierie par amalgame d’énergie pure. Comme ce moment où Avice a arrêté le tempo avec un son sidérant, en soufflant dans deux trompettes à la fois. Les rires échangés prouvent que le courant passe aussi sur scène. Tant et si bien que la conclusion du concert tire un peu en longueur alors qu’il aurait mérité de nous emporter sur une dernière bourrasque sèche.


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Aymeric Avice, Jarawa Project © Michel Laborde

En 2017, le festival d’altitude a encore fourni des pépites d’équilibre. Ces montagnes semblent être gardiennes d’instants au cours desquels, parfois, on ose se dire que l’on est en train d’entendre la musique à sa source, telle qu’elle doit être écoutée. Ces quatre jours ont ouvert des pistes de réflexion au delà des sempiternelles questions d’esthétique. Pour emprunter une pensée très à propos bien que liée à un autre contexte historique et à une figure américaine aux facettes parfois troubles, je reprendrais les mots d’Alexandre Pierrepont, lors de la conférence Politique de l’improvisation, proposée le matin du 14 juillet. Il a cité Malcom X, parlant du musicien noir, qui « prend son instrument et souffle des sons auxquels il n’avait jamais pensé avant. Il improvise, il crée, et cela vient de l’intérieur. C’est son âme, c’est la musique de son âme. C’est en Amérique le seul domaine où l’homme noir a eu toute liberté de créer. Et il l’a maîtrisé. Il a montré qu’il peut s’élever avec quelque chose que personne n’avait jamais imaginé, si l’indépendance intellectuelle lui est donnée. Il peut développer une philosophie dont personne n’a encore entendu parler. Il peut inventer une société, un système social, un système économique, un système politique différent de tout ce qui existe ou a jamais existé sur terre. Il improvisera ; il apportera quelque chose qui vient du fond de lui. ». Luz, ou l’art de faire jaillir à la lumière les idées neuves.