Jazz à Luz, la liberté sous toutes ses formes

Jazz à Luz, c’est quatre jours intenses dédiés à la création musicale et, à travers ces formats originaux, l’occasion de questionner les connexions entre liberté, tradition et environnement immédiat. L’édition 2026 marquait les 35 ans du festival.

Tout commença du bout des lèvres puisqu’Habia s’excusait presque d’être là. Mais le concert d’ouverture du trio violon, alto, cello qui revisite des traditions et des textes basques et plus particulièrement de la Soule, s’est clôt sur un tonnerre d’applaudissements couplé d’une standing ovation. Il faut dire qu’Amaia Hiriart, Maia Iribane et Elena Haira revisitaient des pièces de Kristof Hiriart et de Didier Ithursarry notamment avec une conviction qui ne laissait rien au hasard.

Margaux Oswald (c) Michel Laborde
(c) Michel Laborde

C’est le concert de Margaux Oswald qui était l’événement de ce premier jour. La pianiste, installée à Copenhague, n’avait jamais été programmée en France. La date de Luz était donc plus qu’attendue et Jean-Pierre Layrac, chef de la programmation, était tout heureux de l’avoir à l’affiche. Dans l’enceinte du festival, on entendait un bruissement : « on va voir Margaux Oswald ». Son solo était fait de tout ce qu’on peut voir dans une improvisation libre : des crescendos et des decrescendos, des respirations, des silences, des volumes… se succédant, se superposant en un set d’un seul morceau, plus le rappel. Un silence tout aussi saisissant s’était imposé au public qui était accroché aux cheminements de la pianiste. Une osmose confirmée par les retours le lendemain. Car Luz est un festival où on discute.

Un changement de plateau plus tard et la Baraque à free prenait la suite dans une ambiance radicalement différente. Les dix musiciens explorent une musique mi-acoustique mi-électronique avec, là encore, un grand sens de la liberté. Différente de celle conçue par Margaux Oswald puisqu’on ne randonne pas de la même manière en solo et en grande formation. Et pour cause : si la pianiste improvisait, la Baraque à free avait défini un format à mille lieux de toute assignation (bugle avec et sans embout, clac de sax, batterie préparée…) et développait un set hors des sentiers battus. Le public n’en était pas étonné, habitué qu’il est à voir dans Jazz à Luz la promotion sans concession de la liberté.

Cette même liberté, sous un autre forme toutefois, s’invitait dès le lendemain matin pour un concert mené par Christine Wodrascka et Mathieu Werchowski sur un répertoire écrit - « For John Cage » de Morton Feldman - où était invitée la plasticienne Eela Laitinen pour réaliser, en improvisation et au gré de la pièce musicale, une œuvre éphémère. Une production Freddy Morezon qui montrait, une fois encore, la veine créatrice du collectif toulousain.

Si la liberté est le mot d’ordre de ce festival, il fait aussi la part belle aux traditions. Il en était ainsi avec l’ouverture faite par Habia, il en fut de même avec Autan, un duo composé de l’organiste Giulio Totsi et de la chanteuse et instrumentiste Mathilde Lalle, qui reprenait rondos, bourrées, pastorales d’Occitanie dans une église des Templiers pleine à craquer.

Fred Frith (c) Michel Laborde
(c) Michel Laborde

Pour les 35 ans du festival, les programmateurs avaient donné une carte blanche à Fred Frith. Pour son premier concert, le guitariste britannique partageait la scène avec la percussionniste barcelonaise Núria Andorrà. Et ces deux firent un malheur. Elle avec un bombo comme espace de jeu sur lequel elle faisait percuter, glisser, frotter des tas d’ustensiles pour que ça gratte, ça craque, ça crisse et Fred Firth avec sa guitare qu’il trifouillait et tripatouillait avec un tas de trucs et de choses. Le ton allait de percussions minimalistes à des formes carrément orchestrales. Un bijou de concert.

La seconde partie de la soirée était, comme d’habitude, dédiée à un concert plus « sauvage » et c’est Duflan Duflan qui, une fois les chaises remisées, prenait place sous le chapiteau. Du rock, du hard, du métal, quelques pointes de New Wave dans laquelle les cinquantenaires trouvèrent, sûrement avec sourire, l’explication au nom du groupe et une transe exutoire bourrée d’énergie et de gros son jusqu’au bout de la nuit.

Les plus matinaux avaient rendez-vous le lendemain sur la colline Solférino pour « Dralhas », un set musique-arts plastiques mené par Laurent Paris, inégalable tisseur de sons au gré de tout ce qu’il percute et de la plasticienne Aurélia Guy. À l’heure du petit-déjeuner, tandis que le soleil annonçait une chaude journée, le public était installé les pieds dans l’herbe et assistait à la réalisation d’un abstrait laine et feutre. Une belle respiration en écho à l’économie pastorale des Pyrénées que venait confirmer une heure après « Bergeraes » par Lutxi Achiary et Camille Lainé pour celles et ceux qui avaient poursuivi cette balade musicale.

Fred Frith venait clore cette matinée par un concert solo dans la centrale hydroélectrique de Pragnères, histoire de signifier que les Pyrénées c’est aussi une multitude de centrales de ce type. Les brebis, l’eau, l’électricité… une mise en abyme et l’inscription du festival dans son environnement immédiat.

Marta Warelis, Sakina Abdou, Toma Gouband (c) Michel Laborde
(c) Michel Laborde

L’après-midi était consacré à des concerts d’improvisation et de rock tandis que le soir, les festivaliers enchaînaient avec le trio entre Marta Warelis, Sakina Abdou et Toma Gouband, ses pierres, ses pommes de pin et ses feuillages, pour un concert plus frontal, plus nerveux, plus bestial aussi. Et quand sonnaient les douze coups de minuit, Jasmine Not Jafar entamait un set d’électro flagrant et déflagrant.

La dernière journée débutait avec Fred Frith et Jean-Yves Evrard aux guitares et Christine Wodrascka au piano pour un concert qui est allé de l’orage à une délicieuse évanescence. Puis, en fin d’après-midi, La Patata Bollente, quartet de musiques et de textes récités par Merilù Solito en compagnie de Marc Démereau, Laurent Avizou et Thomas Fiancette, prenait place dans le parc Massoure.
Intégral, avec Christine Abdelnour, Julien Desprez, Claire Gapenne et Lukas Koenig, assurait le premier concert de la soirée dans une ambiance bruitiste très délicate. Une sucrerie avant le final assuré en fanfare par Cornélius. Celui qui, assis sur la pierre chaude des gradins du fond, les pieds en éventail et la chemise ouverte, était comme un coq en pâte.

Entre temps et durant les quatre jours, le collectif Coax occupait les interstices pour des « Happening Kermesse(s) ». Des Pendulo-Sax, des Tengokulo Paradise, des Noisy Ping-Pong, des Jocafoc furent autant d’interventions impromptues qui donnent un second z à Luz.