Scènes

Jazz sous les pommiers 2015 (2)

Compte rendu de la 34e édition


Airelle Besson © Gérard Boisnel

La trompettiste Airelle Besson achève sa première année de résidence à Coutances. Il est donc naturel qu’elle soit très présente pour la 34e édition de Jazz sous les pommiers. Voici un petit tour de son domaine.

Airelle Besson et Benjamin Moussay : sur les traces de Miles

La première rencontre d’Airelle Besson avec les festivaliers de l’édition 2015 a lieu sous le chapiteau du Magic Mirrors. Elle y donne un concert-conférence consacré à Miles Davis. Dans cette appellation, l’ordre des mots a un sens. Le concert l’emporte sur la conférence et nul ne s’en plaindra vraiment.

On commence par « Donna Lee », « My Funny Valentine » et « Walkin’ ». D’entrée de jeu, ceux qui craignaient une tentative d’imitation ou de reproduction de Miles - mais ce serait mal connaître Airelle Besson -, sont pleinement rassurés. Il s’agit bien d’une interprétation. On admire la rondeur et la plénitude du son qui, jamais forcé, n’interdit pas les harmoniques délicatement nuancées.

Comme le veut ce genre de spectacle, on balaie ensuite le parcours de Miles, de Kind Of Blue (dont on entendra « Blue In Green) » à Seven Steps To Heaven (avec le titre éponyme) à la période Wayne Shorter (« Nefertiti », « Footprints »), puis à la dernière manière (« Human Nature », de Michael Jackson, « Time After Time », de Cindy Lauper) en passant par le style électro (« In a Silent Way », de Joe Zawinul). Au passage, le pianiste Benjamin Moussay aura croisé Bill Evans et Herbie Hancock, l’occasion rêvée de montrer l’étendue de son talent : ampleur de vue et complexité des plans, richesse harmonique, variété des techniques de jeu… De son côté, Airelle Besson déploie toute sa palette : virtuosité, sensibilité dans l’interprétation des nuances, égale aisance dans la confidence et les fortissimi et, clin d’œil au maître, quelques ponctuations suraiguës.


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Airelle Besson © Gérard Boisnel

Airelle Besson et Nelson Veras invitent Vincent Segal : deux complices et un original

La carte blanche d’Airelle Besson, pour le dernier jour du festival, a d’abord permis de l’entendre en duo avec Nelson Veras pour leur Prélude (Naïve, 2014). Ils interprètent seuls « Ma Ion », « Neige », que le public reconnaît et salue, « O Grande Amor » et « Pouki Pouki ». On sent la réserve naturelle de Nelson Veras fondre peu à peu, et les deux artistes échangent des sourires confiants. L’échantillon est suffisant pour qu’on retrouve avec plaisir ce qui fait le charme de ce disque placé sous le signe de la sensibilité et de la délicatesse. Cela n’empêche ni la pulsation, ni le brio de quelques passages, ni la virtuosité technique de certains autres.

Le duo accueille le violoncelliste Vincent Segal le temps d’une superbe ballade, puis Airelle le laisse en tête à tête avec Nelson. Il s’ensuit notamment un admirable « Everything Happens To Me ». Leur interprétation d’une exquise délicatesse, pendant laquelle le temps semble comme suspendu, regarde davantage du côté des versions signées Ella Fitzgerald ou Chet Baker que du côté du créateur, Frank Sinatra.

Bientôt, Nelson Veras quitte à son tour la scène et Vincent Segal interprète en solo des standards signés B.B. King, Muddy Waters, etc., que rien ne prédestine pourtant à être joués au violoncelle… Retenons particulièrement « Elsa », une composition d’Earl Zindars popularisée par Bill Evans. En trois ou quatre pièces, ce violoncelliste atypique qui touche à la pop, au classique, au jazz et au rap donne un aperçu de son talent décoiffant. Son violoncelle, il en joue aussi bien comme une guitare que comme une contrebasse : archet, pizzicato, slap, percussion, etc. Un vrai festival.


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Vincent Segal & Nelson Veras © Jean-François Picaut

Airelle Besson quartet : une nouvelle Airelle

En 2013, Airelle Besson me confiait : (Je songe à) « former un quartet (trompette, piano et Rhodes, batterie et chant). Benjamin Moussay tiendra les claviers, je sais aussi qui sera le batteur mais je garde son nom en réserve. En revanche, je cherche la chanteuse, car ce sera une chanteuse. Je la voudrais plutôt instrumentiste, avec un ambitus large et un bon panel d’expression ». Ce quartet existe désormais, le batteur en est Fabrice Moreau et la chanteuse, suédoise, Isabel Sörling. Avec cette nouvelle formation, la trompettiste met en avant ses talents de compositrice et de chef d’orchestre et élargit encore son spectre d’instrumentiste. Dans son rôle de chef, on la voit marquer la pulsation discrètement, comme pour elle seule ; mais avant tout, elle est très attentive à chacun de ses musiciens. Comme compositrice, elle confirme ses qualités mélodiques et harmoniques, mais montre aussi que l’énergie, la science du rythme et de la dramaturgie ne lui sont pas étrangères.

Dans le répertoire d’aujourd’hui, « Radio One » est une pièce plutôt rapide, de même que « The Painter And The Boxer » dont le rythme haletant et répétitif évoque la transe, impression renforcée par la gestuelle d’Isabel Sörling. « All I Want », plus intimiste, irradie une étrange beauté. Mais la pièce la plus touchante est sans doute « Around The World ». La mélodie y atteint la douceur de la mélopée, et tout concourt à créer une atmosphère de paix ineffable : le chant de la trompette, celui d’Isabel Sörling, la délicatesse de la batterie et la légèreté du piano.

Nelson Veras et Vincent Segal rejoignent le quartet sur scène pour le final, « Time to Say Goodbye », et la douceur de la trompette ferait fondre les cœurs les plus insensibles.


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Isabel Sörling © Jean-François Picaut