Scènes

Jazzdor, 10° Festival Strasbourg - Berlin

Strasbourg in Berlin


Du 31 mai au 3 juin 2016 s’est tenu le 10° Strasbourg - Berlin, sous l’égide de Jazzdor. Entre soleil d’été, orages et lumières d’après averse, quelques concerts intenses.

Pour ce dixième anniversaire (j’étais présent en 2007, époque héroïque des concerts au Babylone et au théâtre « Volksbühne », quand « Das Kapital » avait joué son « Lenin on Tour » le soir d’une manifestation des « ostalgiques »), pour cette 10° édition donc j’inaugure un vrai travail en équipe, avec Michel Laborde, présent lui aussi. Point besoin donc que je me préoccupe de photographier les concerts. Reste Berlin, la ville (!), ce qui suffirait à remplir une vie, et même plusieurs.

Après un petit tour de reconnaissance dans le quartier, le repérage des centres nerveux de la manifestation (Hôtel Zarenhof, restaurant français « Les Valseuses », très fréquenté même le soir très tard, le Kesselhaus où se tiennent les concerts), reste à se rendre sur place le soir à 20 heures. Et dès le 31 mai, la salle est bien remplie au moment où l’ambassadeur de France à Berlin inaugure le festival en compagnie de Philippe Ochem. Discours, sourires, humour sympathique de l’ambassadeur. Tout se présente donc bien, et Bojan Z. peut se glisser derrière ses claviers en compagnie de Chris Speed (ts), Matt Penman (b) et Dejan Terzic (dm), responsable du projet et compositeur des thèmes interprétés. De la musique solide, qui s’enracine dans le jazz post hard-bop des années 70/80, mais qui révèle surtout un Chris Speed étonnamment intérieur, rêveur, lestérien. Son d’une grande beauté, style irréprochable. Ce n’est pas une découverte, mais une confirmation : ce saxophoniste est un des meilleurs spécialistes de l’instrument aux USA.


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Bojan Z.

Le Jazztett de Bernard Struber, présent lui aussi en 2007, proposait ensuite une « Symphonie déjouée » (jeu de mot intraduisible en allemand sur la Symphonie des Jouets de Joseph Haydn), œuvre de belle portée, manifestement écrite avec intelligence et passion, et co-dirigée par le leader et compositeur, et François Merville (batterie). Parmi les solistes, Jean-Charles Richard (bs, ss), Benjamin Moussay (claviers), Bruno Chevillon (b) et la chanteuse lyrique Svetlana Kochanas. De cette dernière, née en Ukraine et qui chante dans sa langue, Bernard Struber dit qu’elle a écrit elle-même ses textes, et que lors d’une « création » là-bas elle a beaucoup touché le public par le contenu idéologique et politique de son écriture.

MERCREDI 1° JUIN

L’Allemagne connaît des averses torrentielles, et en ce premier jour de juin Berlin n’est pas épargné. Une amie, qui me parle de Berlin comme de « sa » ville, avec une nuance très affectueuse en raison d’un séjour d’une année entière, m’amène à cette question : pourquoi ne peut-on dire, en français, « sa » Berlin, pourquoi est-on obligé de considérer cette ville (féminin) comme un masculin ou un neutre quand on en parle avec une préposition de type « mon » ou « ma ». On dira bien « mon » Berlin, « mon » Paris, etc. et jamais « ma ». Pas juste.

Mais la soirée apporte de la douceur et du soleil. À 20 heures pile, Émile Parisien prend sa boîte d’anches (bien pleine, il avoue être un « obsessionnel » des anches, et rappelle ce mot de John Coltrane, à qui on demandait « qu’est-ce que le bonheur ? » et qui répondait, paraît-il, « une bonne anche »), il prend donc son biniou et sa boîte et entre en scène avec Joachim Kühn pour un duo inédit. Très vite, on se rend compte que ce concert va fonctionner à plein et que Joachim, entendu un peu en retrait au Mans récemment dans un quintet très « Parisien », libère complètement son jeu et se lance avec notre sopraniste dans un échange où la brillance des traits le dispute à la profondeur du lyrisme, sans oublier ce qui fait le lien : le plaisir évident de faire de la (belle) musique ensemble. Seront jouées successivement : « Missing A Page » de Kühn, « Homogeneous Emotions » (d’Ornette Coleman), « Because Of Mouloud » (de Kühn), « Préambule » de Parisien (une magnifique ballade), « Recording Has No Limits » et « L’Arôme de Air » (orthographes incertaines). Et un bref rappel. Et des applaudissements à n’en plus finir. C’est le moment de dire que le public se presse de plus en plus nombreux le soir au Kesselhaus, qu’il reste pour la totalité des trois concerts (ce qui n’est pas facile, même pour les professionnels), qu’il commence à utiliser le premier étage, bref que ce festival bien conçu, bien soutenu, bien géré, « prend » sur la ville qui pourtant, ne manque pas de propositions culturelles…


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Joachim Kühn et Émile Parisien

Mais le concert qui suit va nous apporter bien du plaisir également. Constitué de Dominique Pifarély (violon), Antonin Rayon (p), Bruno Chevillon (b) et François Merville (dm), le quartet - qui joue sous le nom du violoniste - tient sur une ligne à haute tension avec des interactions dignes du second quintet de Miles Davis. La musique est à la fois ouverte et tendue, les énoncés parfaitement lisibles, et chaque intervention des solistes est une occasion de faire monter la tension. Dominique est au sommet de son art violonistique, avec des traits acérés, droits, un vibrato tendu, les interventions d’Antonin montrent à quel point ce jeune pianiste est capable d’inventer des figures renversantes, Bruno alterne les sons en grappe en pizzicato légers et la profondeur de basses roulantes, et François se régale à soutenir et relancer tout ça avec jubilation. Une heure de musique en suspension, et nous avec.


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Antonin Rayon

J’ai réservé pour le festival « Jazz 360 » de Cénac (Gironde) l’écoute du quartet de Sylvain Rifflet « Mechanics ». Et il faut dire de toutes façons que trois concerts de cette intensité dans la même soirée vous épuisent un homme (ou une femme) de constitution même olympique, quand il est nécessaire pour des raisons professionnelles et pour le plaisir de les accompagner par une écoute acérée…

JEUDI 2 JUIN

Le soleil et la chaleur reviennent doucement sur Berlin. La ville recèle tant de charmes que chacun tend à y découper son « umvelt ». Celui-ci va vers ce qui reste du mur pour célébrer sa disparition, celui-là vers quelque musée où admirer Holbein, cette autre a filé vers la Spree et profite des nombreux bateaux qui en montent et descendent le cours. J’ai décidé quant à moi d’insister dans le sens de ma perte : les disques 33 tours, de préférence de format 25 cm. C’est du côté de l’Ouest, cette fois, que j’en trouverai quelques-uns, qui alimentent les rêves en attendant une écoute qui ne saurait tarder.

La soirée sera très équilibrée, entre le paisible climat qui se dégage de la prestation du groupe de Naissam Jalal (fl) « Rhythms Of The Resistance », la musique très virtuose et très remuante d’un quartet inédit avec les frères Ceccaldi, Christian Lillinger (dm) et Ronny Graupe (g), et pour finir en dansant jusqu’au bout de la nuit l’une des formations élues de Jazz Migration, Electric Vocuhila. De cette dernière, je dirai qu’elle m’a surpris par sa nature même, d’être un groupe de musique à danser dont les éléments (mais je ne parle que pour moi, assez inculte dans le domaine) renvoient à la fois aux musiques antillaises et aux folklores français d’Auvergne ou de Bretagne. En tous cas, irrésistible pour animer vos soirées. Nous avions eu avant ça la « démonstration », pour certains un peu excessive, d’un quartet où brille de mille baguettes et de cent mille volts le batteur Christian Lillinger, sorte de Jim Black qui se mettrait en route avant même d’avoir commencé. Pour moi stupéfiant, passionnant à entendre, au point que je me demandais ce que pourrait donner un duo violon/batterie. Mais le trio des Ceccaldi avec Ronny Graupe a assuré la dimension strictement musicale du projet avec brio. Quant à Naissam Jalal, je dirai qu’elle nous a touché par sa démarche (elle est Syrienne et la Résistance dont elle parle est celle du peuple Syrien tout entier, et pas d’une fraction), et par une pièce de sa composition qui évoque la souffrance des martyrs avant de militer pour la combat. Le reste est, en effet et c’est très bien ainsi, « paisible », musique du monde de bonne facture, certainement bien reçue par un public qui aime ça.

VENDREDI 3 JUIN

La dernière soirée. Déjà. Elle se présente plutôt bien pour moi, dans la mesure où je connais tous les groupes engagés et que je les ai tous entendus plusieurs fois. La cerise est donc du côté de la sortie « officieuse » du CD des « Faux Frères » sous le label de l’AJMI. Lesquels « Faux Frères » ont un bal du même nom, qu’ils ont proposé aux spectateurs de minuit avec le plus vif succès. Chaque spectateur du concert aura reçu un lien qui lui permet de télécharger l’album. Sans compter la présence de Marc Ducret ce soir dans le groupe.


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Danse de Salon, Théo Ceccaldi et Roberto Negro

Auparavant, Roberto Negro (p) et Théo Ceccaldi (vln) ont subjugué les spectateurs avec leurs Danses de Salon, une superbe traversée de l’esprit de la danse au fil des siècles, d’une seule traite de 50 minutes. J’ai déjà (à propos de leur concert au Mans) rapproché leur duo de celui de Sylvie Courvoisier et Mark Feldman, et je maintiens le rapprochement, avec ces différences importantes que dans les Danses de Salon la direction est assumée par les deux interprètes (quand, entre Mark et Sylvie, c’est Mark qui donne toujours le départ), et que la pièce « unique » laisse une place plus importante à l’improvisation. Tenus en haleine, bouche bée, nous avons tous ovationné Negro et Ceccaldi. Et attendu en toute confiance le trio « Un Poco Loco », et, pour la fête finale, aidé à enlever les sièges. « Le Bal des Faux Frères », ça se danse !

Le prochain festival aura lieu du 30 mai au 2 juin 2017 !