Portrait

Jean-Marie Machado, l’homme-orchestreS

A l’occasion de la création de Pictures For Orchestra écrit pour son orchestre Danzas, Jean-Marie Machado nous a permis de lui tirer le portrait, en paroles comme en image.


A l’occasion de la création de Pictures For Orchestra écrit pour son orchestre Danzas, Jean-Marie Machado nous a permis de lui tirer le portrait, en paroles comme en image.

« J’ai fait de la musique avant d’avoir des souvenirs. »

Quand il évoque son enfance au Maroc, Jean-Marie Machado se rappelle un piano toujours ouvert. Sa mère en jouait et chantait. Son grand-père avait fondé un orchestre d’harmonie amateur au Portugal, son père jouait de l’accordéon, instrument qu’il devait redécouvrir bien des années plus tard, entre les mains de Didier Ithursarry au sein du second ONJ de Claude Barthélemy.

Méditerranée, musiques du peuple, voici posées les fondations.

A 16 ans, lycéen en région parisienne, il joue au piano les chansons des Beatles, ce qui lui vaut un joli succès auprès de ses condisciples, en particulier féminines. Un « grand » de terminale vient le rencontrer un soir : il invite Jean-Marie chez lui, lui demande de lui enseigner son répertoire. Dans la voiture, l’autoradio à cassettes joue une musique formidable, un peu jazz-rock, avec une richesse rythmique et harmonique étonnante. « C’est super, c’est qui cette musique ? » « C’est mon groupe », répond Andy Emler. Les tubes des Fab Four sont vite appris ; Jean-Marie demande à Andy de lui donner des cours d’harmonie ; en échange, il lui prépare des pâtes. Il pense arrêter le classique, qui le lasse. Andy l’en dissuade.

Au Conservatoire, il est l’élève de la grande concertiste Catherine Collard. « Elle m’a appris à faire sonner un piano », dit-il. A l’entendre faire chanter la grande caisse noire sur scène, on comprend qu’il s’agit d’un jalon essentiel.

Mais il faut gagner sa vie. Jean-Marie interrompt ses études et monte en 1986 le Trio Machado avec les frères Moutin. Un peu à l’étroit dans l’orthodoxie jazz avec sa ligne de démarcation nette entre « écrit » et « impro », il innove avec des compositions qui enjambent tranquillement les frontières de styles. Gros succès ; Martial Solal salue « un degré de raffinement et de perfection rarement atteint dans ce domaine ». Le voilà « rangé dans la catégorie Bons Pianistes », comme il dit : on sent que s’il n’est pas hostile à l’ordre, il ne lui plaît guère d’être trop rangé.


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Jean-Marie Machado

En 1991, Vibracordes divise le public et la critique avec une musique très contemporaine. « La moitié des gens m’ont traité de fou, l’autre moitié trouvait ça génial ». La rencontre avec Naná Vasconcelos est un choc, une « Rencontre formidable » (c’est le titre du second morceau de l’album) : « La musique c’est organique », explique Naná, qui le démontre dans toute sa façon d’être. C’est le « retour à la base : le cri, la voix », les sons de la nature. Le piano préparé pour dire autre chose, d’autres choses.

C’est à la même période, il y a un peu plus de vingt ans, qu’il crée la Compagnie Cantabile. « Rester libre, ne pas servir la soupe », telle est son intention. « Avec le temps les gens ont compris qu’il existe un langage dans ma musique ». Un langage qui fait retour à l’idiome jazz sans pour autant renoncer à l’aventure.

Sa rencontre avec Dave Liebman est à l’origine de la fondation de l’orchestre Danzas. « Ecris-moi un concerto », lui lance un jour le saxophoniste, comme on demande « dessine-moi un mouton ». Au lieu de cela, ce sera un album, Caminando en 2008, puis un second, un troisième… Danzas, « terrain de recherches musicales », va lui permettre « d’aller jusqu’au bout d’une idée ». Il va ainsi explorer les affinités électives entre jazz et chanson (La fête à Boby autour de Boby Lapointe, avec André Minvielle en guest star), jazz et musiques du monde (Fiesta Nocturna) puis musiques latines et voix (Lágrima Latina) avant le programme actuel, Pictures For Orchestra, le premier qui soit centré sur les musiciens mêmes de l’orchestre.

« Instrumentiste avant tout, soucieux de ne se priver d’aucune ressource instrumentale », Jean-Marie Machado a cependant un souci constant du rendu orchestral. Le piano est pour lui « interface et propulseur, pour que la diversité produise la richesse de l’ensemble – je ne parle pas ici de finances ni de tableurs. De la collision naît la cohésion. Le plat principal n’est plus le chorus, comme c’était le cas dans les formes plus anciennes du jazz. Les solos sont toujours là mais ils s’intègrent dans la narration. »


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Orchestre Danzas

Si viscéralement attaché à sa liberté, à son indépendance, qu’il se défie des oukases et des chapelles : au cours de notre entretien, chaque fois qu’il affirme une position esthétique, il prend soin de préciser qu’il ne juge pas, et même qu’il apprécie et comprend ceux qui n’ont pas la même. Adogmatique en quelque sorte, peu soucieux d’orthodoxie idéologique, il se dit « très content de ce côté entrepreneur » qu’il a développé avec la Compagnie Cantabile. « On a ouvert des voies pour les jeunes musiciens ».

Au sein de la fédération Grands Formats, il est très fier d’être « de ceux qui ont œuvré pour la création d’un statut d’Artiste-Compagnon » qui permet aux jeunes de faire leurs premières armes : « on a besoin de jeunes qui prennent la relève ». Confiant dans la qualité et le talent des musiciens de la nouvelle génération, satisfait de constater que le goût du public et de la critique évolue vers plus d’ouverture (« on a moins peur des choses mixées »), il se dit plus inquiet au sujet des réseaux de diffusion et constate que nous n’avons pas à l’heure actuelle « la réponse à tous ces musiciens extraordinaires ». Cet utopiste concret appelle de ses vœux des « zones d’accueil » dans un « monde de liberté ». Lui-même s’emploie à les rendre possibles.