Scènes

Deux solos atlantiques en dessins.

Joachim Florent et Eve Risser se sont produits chacun en solo à Brest lors du 13e Atlantique Jazz Festival, qui s’est tenu du 29 septembre au 16 octobre 2016.


L’Atlantique Jazz Festival 2016 fait la part belle à la jeune création française. Deux artistes, issus de cette scène, ont mêlé avec témérité leur maîtrise d’un certain répertoire à leur propre voix et réinventé la pratique de deux instruments porteurs d’histoire : la contrebasse et le piano. Les 13 et 16 octobre 2016, ils ont donné deux performances solos inoubliables parce que surprenantes, bien qu’attendues.

Un acte, un solo. Un musicien, un instrument. Des techniques de jeu, dites étendues. Une foule de messages. Pour nous qui avons la chance de les voir naître lors du concert, la mission de les retranscrire en restant fidèle aux sensations et au plaisir éprouvés peut s’avérer laborieuse.

Pour rendre compte des soli proposés par deux belles personnalités de cette scène « jazz » actuelle (notez bien les larges guillemets), il fallait être concentré. Observer la danse des membres, jambes, bras, pieds, mains et ne pas avoir la tête ailleurs. Car Joachim Florent (contrebasse et samplers) et Eve Risser (piano préparé), ont dépassé ce qu’il nous est permis d’attendre d’instrumentistes doués pour proposer une vision, leur art, leur musique.

L’intensité de certains jeux et sons peut défier les mots qui ne sont pourtant là que pour les décrire, les servir. Ces performances n’étaient pas parfaites. Au contraire. Ce sont les accidents produits lors de leur « échafaudement » qui ont fait la force de ces deux petits édifices sonores. Une fois lâchés par leur créateur, ils ont tenu debout et nous ont tenus en haleine.


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Joachim Florent n’a pas rejoué l’album After Science à la lettre : il l’a reconstitué différemment, profitant et jouant du contexte sonore particulier du Mac Orlan. Sous le plafond haut, les boucles, les sons, les effets, les tempi sont prêts. Ils ont maintes fois été répétés. Leur agencement varie à chaque concert. Leur ordre est trouvé au dernier moment, influencé par le hasard et par l’envie, créant une atmosphère, sa cohérence et parfois, au détour d’un accord, un son d’une infinie beauté, un petit moment d’extase.

Florent a en commun avec sa consœur pianiste cet art de créer une transe de l’instant. Des plans secrets orchestrent ces structures répétitives, bruitistes ou harmonieuses, intenses ou détendues. Elles révèlent une matière sonore nouvelle, travaillée jusqu’à ce qu’elle exsude son meilleur nectar.

Eve Risser n’a pas déroulé son solo en toute quiétude. L’imprévu, tapi, a bondi du décor, au moment où l’on s’y attendait le moins. Après quelques minutes, la pianiste s’arrête et s’excuse sincèrement : un retour, sur scène, crée un buzz perturbant, qui la prive du silence et de la concentration nécessaire. Nous sommes suspendus à ses doigts et aux trouvailles sonores qu’elle va chercher dans les entrailles de la machine. Après un temps de recalage, elle reprend l’ouvrage avec un désir renouvelé. Les tableaux se suivent. Riches et mouvementés. Le souffle d’un drone, provoqué par un e-bow sur une corde, le frottement d’un papier, le roulement d’une bille en verre sur une surface crantée, nous stimulent et nous emportent ailleurs. D’un point A à un point B.


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Des deux univers dessinés distinctement par ces musiciens, sont nés ces témoignages. Les lignes droites ou courbes, capturées dans un espace clos – un cadre, un autre trait, ou les limites de la feuille de papier –, transmettent directement l’émotion sans ce vocabulaire qui confine le lecteur dans une perception donnée.

On a coutume de dire qu’une idée bien conçue s’énonce clairement, que les mots pour le dire arrivent aisément. A la vue de ces bulles sonores exprimées par un dessin qui leur rend grâce et n’en dit que l’essentiel, j’ai décidé que l’essentiel était déjà beaucoup.