Chronique

Joachim Kühn Trio inviting Archie Shepp

Voodoo Sense

Joachim Kühn (p), Majid Bekkas (guembri, voc, kalimba, balafon), Ramón López (d), Archie Shepp (as), Kouassi Bessan Joseph, Gouria Danielle, Jean Eric Dally, Gilles Ahadji, Abdessadek Bounhar (perc)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Dix-neuf minutes et cinquante-quatre secondes de « Kulu Sé Mama » en début d’album. Si avec cela vous n’avez pas compris ce que représente ce disque…

Au commencement était John Coltrane : la grande claque esthétique qui change une vie de musicien, qui ouvre le chemin de la grande musique de jazz, celle où l’on ne triche pas, où l’on joue le tout pour le tout. John Coltrane que Joachim Kühn aurait presque pu rencontrer, à quelques jours près, en juillet 1967, et que la mort est venue chercher juste avant. Coltrane, trait d’union entre Joachim Kühn et Archie Shepp, invité du trio sur cet album et complice de longue date du pianiste [1].

« Kulu Sé Mama » ouvre donc l’album. Les 2 mn 40 d’intro rubato sont une pure allégorie de la musique de jazz. : d’abord les toms de Ramón López qui jouent le motif-titre, comme un appel de tambours, courte réminiscence de la longue introduction d’Elvin Jones sur l’original. Puis le guembri et le chant - Majid Bekkas - ancrent le lien à l’Afrique ; les contre-chants au saxophone sont l’Amérique, et au loin sonne un nuage de piano presque classique. Alors, sans rupture, entre la danse. Bekkas amorce un riff de guembri, accompagné par les karkabous et l’on se retrouve aux sources africaines du jazz, du côté de cette Afrique de l’Ouest qui a fourni le gros des esclaves déportés.
Cette version du titre mythique de John Coltrane et Juno Lewis, qui commence par une quasi-citation, s’affranchit rapidement des références pour chevaucher à travers ergs et regs, de Maghreb en Sahel. Les plans se succèdent : paysages, déclamation, improvisations lyriques, déferlements de percussions, transe, retour au chant qui s’efface comme la fin diffuse d’un rêve.

A l’autre extrémité de l’album se trouve « Firehorse », où l’on reconnaît immédiatement la « patte » de Joachim Kühn, dans la ligne de « titres-signatures » comme « White Widow » [2], « Play Golf In The Fresh Air » [3] et quelques autres : couleur tourmentée qu’installe la main gauche, tempo haletant, thème épique égrené en courtes phrases rythmiques, et la couleur unique du « système diminué-augmenté » cher au pianiste. Une composition qui vous tient en haleine d’un bout à l’autre, idéale pour les fins d’album, les fins de concerts.

Entre ces deux sommets, d’autres morceaux. « Gbalele », composition du Béninois Kouassi Bessan Joseph, qui convoque le vaudou d’Afrique dans ce qu’il a de plus solaire, et « Voodoo Sense », co-composé par Kühn et Kouassi Bessan Joseph, un beau moment de transe. « L’eternal Voyage », ballade sentimentale taillée sur mesure et cousue main pour l’invité Archie Shepp, avec son ambiance de fin de soirée en club cosy, « Crossing The Mirror », ballade-rivière songeuse pour piano accompagné qui coule avec une fausse nonchalance de méandres en rapides - laissant tout de même quelque espace à Ramón López… à moins que celui-ci ne se l’approprie unilatéralement, allez savoir.

Même si, pris séparément, chacun de ces quatre morceaux est digne d’intérêt - voire plus - leur réunion, entre les deux montagnes du début et de la fin, donne à l’ensemble un curieux côté disparate auquel ce trio ne nous avait pas accoutumés, et qui nous laisse perplexes.

Comme souvent, Joachim Kühn donne en studio un travail certes bien fait, mais à mille lieues de la prodigieuse énergie et de la richesse musicale que son trio dégage en concert. On prendra donc cet album comme une invitation, une incitation, à le retrouver sur une scène sans colorant ni conservateur.

par Diane Gastellu // Publié le 31 mars 2014

[1Leur dernière collaboration, Wo !Man, est parue sur le label Archie Ball en 2011.

[2Paru sur plusieurs albums de J. Kühn : le premier du présent trio, Kalimba ; Poison avec J.-P. Celea et W. Reisinger ; Émotions homogènes avec S. Boisseau, Ch. Marguet et Ch. Monniot…

[3Sur Chalaba.