Scènes

Joëlle Léandre Tentet au Petit Faucheux

Le 28 janvier 2015 à Tours.


Difficile et hasardeux d’interpréter avec justesse les raisons et sentiments qui animent un acte de création. La tentation est pourtant grande à l’écoute du « Can You Hear Me ? » de Joëlle Léandre de voir se dessiner en filigrane son autoportrait de musicienne.

Quel que soit l’angle par lequel on aborde cette pièce, en effet, on la reconnaît tout entière. Les années passées à parcourir le monde pour y délivrer une musique aventureuse semblent ici s’agréger à cette personnalité aussi imposante qu’attachante, capable en même temps de se révéler sous un nouveau jour. Le 28 janvier, sur la scène du Petit Faucheux à Tours, le public ne s’y est pas trompé. Il a réservé une écoute attentive puis des applaudissements enthousiastes à son concert en tentet.


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Joëlle Léandre Tentet © Rémi Angeli

Ce projet coproduit par l’Arsenal, Jazzdor , Musica et le Petit Faucheux fut créé à Musica, festival de musique contemporaine à Strasbourg, fin septembre 2014. Les dix musiciens se retrouvent alors pour deux jours de préparation dans ce haut lieu de la création et de la diffusion du jazz en France qu’est le Petit Faucheux. Ce concert (ainsi que le suivant, donné le lendemain à L’Arsenal de Metz) doit faire l’objet d’un enregistrement pour Ayler Records. C’est dire tout l’enjeu de ce moment et la concentration dont faisait preuve la contrebassiste dans l’après-midi lors du filage. Car la musique est un art de la précision et on a beau défendre depuis des décennies l’approche la plus libre, se confronter à l’imprévu, se perdre puis se trouver dans l’autre, ce n’est jamais en dilettante que tout cela se pratique. La plus grande exigence est nécessaire, particulièrement quand il s’agit de pièces écrites. Celle-ci est principalement jouée sur partition, que les musiciens laissent tomber à terre avec d’infinies précautions, page par page, pour ne pas effleurer les micros qui les surplombent. Composée il y a plusieurs années, et ayant même fait l’objet d’un premier disque avec des musiciens autrichiens, Can You Hear Me ? a été entièrement re-travaillée par Joëlle Léandre pour ces nouveaux partenaires, neuf musiciens dont elle croise régulièrement la route, rompus au double exercice de l’interprétation et de l’improvisation. On en retrouve d’ailleurs beaucoup chez Ayler, où sont sortis plusieurs de ses disques et qui constitue un pôle d’attraction pour une même famille esthétique, ou tout au moins une même pratique musicale : virtuosité maîtrisée, encyclopédisme et folle avancée vers l’inouï. Pour les cordes, le Théo Ceccaldi Trio, à savoir Théo et son frère Valentin (violon et violoncelle) et Guillaume Aknine, guitariste, à qui s’ajoute Séverine Morfin à l’alto. Bec en bouche, la saxophoniste Alexandra Grimal et Jean-Brice Godet à la clarinette. Puis ce sont la tromboniste Christiane Bopp (qui a participé à la création du Tower-Bridge de Ducret), l’ami de longue date Jean-Luc Cappozzo à la trompette, et Florian Satche à la batterie et aux lamellophones (xylo et vibra).


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Can You Hear Me © Rémi Angeli

Quelle que soit la génération, ils ont tous la vivacité d’esprit nécessaires ici. Car Léandre les sollicite en permanence. “Regarde-moi camarade” dit-elle dans l’après-midi à l’un des musiciens - la pièce peut évoluer, les impulsions varier, elle est un phare ou un gouvernail dans cette mer en mouvement. Alternance d’ensembles réduits (solo, duo, trio ou quatuor) qui se forment puis se diluent dans le groupe, confrontation anche et cuivre, percussions parcimonieuses mais imposantes, l’œuvre se déploie pendant près de trois quarts d’heure, et ce dispositif constitue en soi un spectacle. Le profane ne s’ennuie pas une seconde ; l’écriture (magistrale, au sens de « maîtrisée ») y est pour beaucoup. “Je ne cesse jamais d’écrire” confie Joëlle. Il fut un temps où elle composait pour la danse ; il en reste quelque chose dans la souplesse avec laquelle elle aborde puis organise sans hiérarchisation différents styles que la richesse des textures permet de décline, du contemporain au free jazz.

Des étirements du son en ouverture jusqu’au final monodique, tout s’organise autour de la note ré, mais qu’on le sache ou pas on traverse avec souplesse toute une gamme d’émotions et de couleurs. Et la douceur du propos est une invitation à en sonder les profondeurs. Car si on voit souvent en Joëlle Léandre une femme en colère au verbe haut, Can You Hear Me ? montre d’elle une autre facette. Ou tout au moins la complète. Aucune agressivité ici, rien n’est martelé, et certains passages sont franchement lyriques, voire élégiaques, suivis, dans la foulée, de moments d’humour, de théâtralité ou même de poésie (le final lu égrène des mots : grave, graine, guerre, guerrière, gaieté, etc).


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Joëlle Léandre © Rémi Angeli

C’est cet univers intérieur, riche de toutes ces musiques, qui jaillit ici et emporte l’auditeur par le biais de l’empathie. Ce portrait sonore que Joëlle Léandre dessine devant nous avec beaucoup de pudeur est une invitation à l’écouter, pour ouvrir un espace de dialogue et de rencontre. “Dans l’histoire de la musique, il y a toujours du savant dans l’oralité et de l’oralité dans le savant” déclare-t-elle à la fin du concert. Rien n’est figé, tout se mélange. Plus que jamais, il faut l’entendre.