Scènes

John Abercrombie 4tet au Cri du port

Le Cri du port à Marseille accueille à guichets fermés le quartet de John Abercrombie soit, aux côtés du guitariste, Marc Copland au piano, Drew Gress à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.


Sacré plateau ce 10 octobre au Cri du port à Marseille, qui accueille à guichets fermés le John Abercrombie quartet. Soit, excusez du peu, aux côtés du guitariste, Marc Copland au piano, Drew Gress à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.

Costume sombre, poil blanchi sous le harnais de la six cordes, moustaches de Gaulois, ce natif de l’État de New York (1944) fut un enfant de Bill Haley, de Chuck Berry et d’Elvis avant de tomber dans la marmite à disques de Miles et de Brubeck. Gratitude au prof de musique qui le jette dans les bras du jazz, et plus précisément de Billy Cobham et Randy Brecker. Le déclic se produira avec Chico Hamilton, Gato Barbieri, Roy Haynes. Dès lors, on n’en finirait plus de suivre ses traces… Citons encore ses équipées avec Michel Petrucciani, Joe Lovano, Jan Garbarek, Eddie Gomez…

Et le voilà devant nous, assis « pépère » comme un péquenot du grand sud qui aurait fait des études. On pourrait s’attendre à de la country – d’ailleurs, on en percevra quelques réminiscences. Il chausse ses lunettes de myope, s’étonne de découvrir un public aussi trouble, sans pour autant se troubler. Pas la moindre esbroufe – plus à son âge –, concentration sur le manche, spécialement sur le manche, et son doigté de petit rat d’opéra. L’ampli impose le recueillement : niveau minimum, foin des décibels ramenards, la nuance et rien que la nuance. Lui qui a donné dans le free et le saturé, le revoici en toute sérénité, entre Jim Hall et Bill Evans. Subtilité des accords, mélange des gammes, comme on le dirait des grands crus alignés dans la cave d’ECM, qui a capté presque toute son abondante discographie.


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John Abercrombie © Fabrice Journo/DR

Dès lors, on tutoie le paradis musical ; d’ailleurs, ils veillent avec ardeur, les anges rythmiques du trio… d’enfer. Là encore, tout en finesse, forcément ; ou bien lâchés en chevaux libres quand saint John leur rend les clés, et qu’il s’envolent en galops épiques : Marc Copland, son toucher aérien, entre Jarrett et Paul Bley ; Drew Gress, qu’on se dispute pour son jeu si riche et son « gros son » à la Haden ; Joey Baron, grande toque rythmique, roi des balais quand il ne lance pas les baguettes sur les bords des fûts, cuisinant des tempos bruts et complexes. Aucun n’est dans l’exhibition ni n’a rien à démontrer.

Pendant ce temps John poursuit son voyage, traverse ses paysages et nous y entraîne. Sur sa cuisse droite s’est assise dès le début une fillette en robe verte, taillée comme une gratte ; elle lui a passé un bras derrière le cou. Et lui, papi affectueux, lui murmure à l’oreille des histoires de rêve, mâchonnant chaque note, caressant la petite de ses mains paternelles. Et c’est elle qui chante, comme une poupée de ventriloque.

De ces rêves de jazz qui ne s’éteignent pas.