Scènes

Jozef Dumoulin & Orca Noise Unit

Jozef Dumoulin & Orca Noise Unit au Petit Faucheux


Jozef Dumoulin piano, compositions
Sylvaine Hélary flûtes
Antonin-Tri Hoang saxophone alto
Bruno Chevillon contrebasse
Toma Gouband batterie

15 décembre 2016 au Petit Faucheux

Rien, aucune agitation ne me distrait de la venue de la musique, mon attention ne se détourne pas du seuil qui sépare et qui joint le son et sa naissance, pour de fascinantes minutes où la musique devient l’interprète du silence.

Pas d’expansion, pas de ces arabesques, de ces spirales qui s’enchaînent, de ces vagues qui moutonnent et qui montent dans les improvisations quand elles chauffent, c’est une musique qui n’est pas là pour chauffer, qui est là pour écouter jouer le silence à qui elle cède sa part d’expression et dans lequel elle persiste, effacée, comme un conteur accroît sa présence en s’effaçant pour céder au récit.
Elle se pose sur un fil mince, elle ne prend pas de volume, elle ne monte pas en force, elle se développe dans sa durée, attentive à son propre déroulement, concentrée sur la ligne qu’elle fait naître et qu’elle suit, toujours raccordée à ce moment extrêmement risqué où elle franchit le passage entre l’intérieur et l’espace, entre le silence et le son. J’écoute une musique qui reste reliée à son silence.

Pas d’expansion, non, ce qui se déploie, pour ainsi dire visiblement, à l’intérieur de la musique, ici, c’est le temps, sixième élément du quintette, le temps est invité à se produire, à se faire reconnaître comme principe fondamental. Les musiciens jouent en compagnie du temps ; ça se voit, sans grands effets, sans grands gestes, sans donner non plus cette impression de se répondre ou de se provoquer, comme c’est le jeu des sets d’improvisation. Cette musique, c’est le son que donnent ces corps-là en présence les uns des autres, chacun pratiquant la langue de son instrument, avec un vocabulaire soigneusement détourné du luxe.


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Jozef Dumoulin & Orca Noise Unit © Rémi Angeli

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est ce qu’écrit Henri Michaux de la danse : « cette circulation en soi avec un repos parfait et sensible que l’on voit parfois chez nous en des filles qui cousent sous la lampe, ou brodent, ne se sachant pas observées, qui unissent et désunissent des mailles, tout en s’occupant ailleurs, en elles-mêmes et comme dans le sommeil. »

Une telle énergie concentrée, une telle circulation « en soi » émane des musiciens réunis dans ce corps collectif servant le temps - comme on dit servir le tambour - en produisant ce fil, cette soie commune qui parvient à se glisser dans le silence sans le troubler ni le résoudre.

Les Mouvements, pour Michaux, commencent de façon invisible, par des « pré-gestes en soi, beaucoup plus grands que le geste, visible et pratique qui va suivre ». Mon écoute entre dans ce mouvement secret qui précède la musique, d’où elle tire son intensité bien avant d’être audible. Ce que cette musique exprime dans l’espace, c’est très peu, très peu de surface et beaucoup de cette grande part d’elle-même, intérieure, et antérieure au son.